« Je ne te retiens pas. »

Tout là-haut, l’orage gronde, l’ampleur de son tonnerre agrandit l’espace.

Sur terre, nous sommes sortis sur la terrasse. Mon fils a passé son bras autour de mon épaule, les miens entourent sa taille et celle de ma fille. Collés les uns aux autres, passagers de notre toute petite sphère dans l’univers immense, nous sommes aux premières loges. Silencieux.

Le ciel stroboscope ses lueurs et je me réjouis de la contemplation émerveillée, l’attention fine que mes enfants accordent à l’événement. Déflagrations de la foudre, flammes dans le noir, éclairs, composent un chaos indescriptible mais font aussi écho à ce qu’il peut y avoir de plus profond en chacun de nous. En cet instant, nous partageons le même mouvement interne d’ouverture à la beauté que provoquent les grands déchaînements de Mère Nature.

Tous nous avons été enfants, adorateurs du Rien, prompts à nous emparer de trois brins d’herbe pour en faire une mer déchaînée sous le vent. Pour l’heure, les plus légers déplacements d’air, subtiles montées d’effluves de pétrichor, la moindre explosion de goutte sur la terre sèche sont autant de réminiscences de cette pêche à l’infime qui exhaussait le réel de nos enfances. Un temps d’écoute flottante aussi, qui – à l’instar du Rire – éclipse le moi, provoque un dessaisissement physique : les visages de mes enfants sont libérés de toute tension, défaits comme dans les rêves.

Gouttes et éclairs se sont faits plus rares, nous réintégrons la maison à regret. Tout instant tendre passe toujours si vite, tout est passé si vite. La vie nous échappe, l’heure est venue de nous séparer, mes enfants partent vivre leur vie d’étudiants hors de la maison, et je vieillis. C’est à dire que je commence à comprendre – au sens étymologique de prendre avec soi, intégrer – qu’il y a dans une vie des choses que l’on fait pour la dernière fois et que le temps du souvenir va arriver.

Se séparer, être séparé. Chacun d’entre nous sait ce que cela signifie, nos vies entières se dessinent dans ce mot. Depuis peu, une toute nouvelle sensation s’exacerbe en moi, prend un relief inédit à la pensée qu’ils ne seront bientôt plus tout à fait là. Je les regarde et leur souris, doucement. J’ai découvert avec eux l’amour qui résiste et grandit avec le temps, mais aussi – comme le disait Sartre – que nous ne sommes jamais indispensables à quelqu’un, juste nécessaires.

Etre séparés. Je les ai armés, il faut y aller et l’on ne devient vraiment humain qu’en affrontant ce danger. Je mets tout le poids de ma tendresse dans mon sourire, je le voudrais bouclier, philtre d’invincibilité propre à les protéger de toute douleur au moment de les envoyer naviguer.

A l’heure de leur départ, mon dernier sourire pour eux sera d’autant plus tendre que je sais désormais de quoi il retourne.

***


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« Je vous aime et j’ai eu une bonne vie. »

Le téléphone a sonné, une dose surnuméraire de vaccin m’attend. J’ai embrassé mes enfants, puis claqué la porte.

Beau temps mer d’huile. Caillot de sang ou thrombose ? Ce coup en traître du corps – que tant redoutent ! – ne provoque aucun remous intérieur. Je reste de marbre face à l’éventualité d’un accident. Dans une indifférence totale, dont la matérialisation adhère si parfaitement à ce que j’en pressentais que je m’en trouve curieusement ragaillardie.

Car quoiqu’il en soit, que peut-il bien m’arriver ?

Mes enfants sont sur pied, ce sont deux très jeunes adultes mais suffisamment armés pour avancer seuls dans la vie. J’ai eu l’inestimable chance de pouvoir grandir, étudier, voyager, développer curiosité et créativité, donner la vie, et aimer. Seul « inconnu » de ce parcours, l’état amoureux simultanément partagé. Mais il est désormais trop tard. Au-delà d’un demi-siècle d’âge, les femmes ne font plus rêver grand-monde. Et au fond, pour quel résultat ? J’aurai connu des formes d’amitié et d’amour moins brûlantes sans doute, mais durables. La messe est dite, je peux me lever sans laisser d’autre regret derrière moi.

Tout en marchant vers l’officine, je souris à cette expérience inédite pour moi consistant à se confronter à la possibilité de sa propre mort. Avant de partir, je suis montée voir mes enfants dans leurs chambres, leur ai dit en riant que je les aimais et avais bien vécu, et de faire une belle fête pour mon enterrement. Je ne crois jamais avoir rien dit de plus honnête qu’en cet instant précis.

Un pas léger après l’autre, j’avance sourire aux lèvres vers l’éventualité de ma disparition. Car oui, je trouve gaie l’idée de fausser compagnie à cette chronique d’une répétition annoncée à laquelle la vie nous confronte en vieillissant, quoique nous en puissions dire.

En ouvrant la porte de la pharmacie, j’ai pensé aux derniers mots de mon arrière grand-père à sa femme, sur son lit de mort : « Marguerite, je n’ai qu’un seul regret. Ne pas t’avoir appris à faire de la bicyclette. » Dernière miette de vie, qu’on pourrait trop vite croire insignifiante, au moment même de se quitter pour toujours.

Mais si drôle et touchante, du fait même d’être dérisoire. L’histoire d’une vie, de toutes nos vies.


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« Même pas un endroit où pleurer seule. »

Le week-end s’achève sens dessus-dessous. La maison est un bazar sans nom.

Ce soir, je n’ai plus de mots. Le désordre qui règne dans toutes les pièces -sans exception- est indicible. Ranger ? La lutte est sans issue, toujours recommencée, éternellement vouée à l’échec. Tout cela n’a aucun sens, m’anéantit : dans ce chaos, il n’y a pas de « pourquoi » possible, rien que l’arbitraire des objets qui imposent leur loi.

Habituellement, domestiquer le désordre ambiant ne me préoccupe pas outre mesure. La désorganisation quasi permanente de l’espace familial contient la dose de créativité et de souplesse nécessaires à l’idée que je me fais d’une maison vivante. Mais ce soir, ce déferlement contient une menace : la sensation curieuse que les objets me rentrent dedans.

Ma relation avec eux s’est toujours avérée conflictuelle. Pieds et coins de table, poignées de porte, vitres, meubles… sont autant de pièges contre lesquels je bute perpétuellement. Leurs surfaces me repoussent comme les élastiques d’un ring, je ricoche sans prise, la désorientation est immédiate. Je ne sais plus où je me trouve. Victoire par chaos.

Frontière mal établie entre le soi et le non-soi, que les objets perturbent. Seule, l’immersion complète dans l’eau me permet d’expérimenter pleinement ce qui participe du « dedans » et du « dehors » de l’enveloppe corporelle. Le reste du temps, l’espace est un lieu toujours vaguement flottant, dans lequel ne tiennent aucune position ni ancrage précis. Avec en corollaire, la question que cela induit : suis-je dans ma tête ou dans le monde réel ?

Retranchée dans le canapé, j’embrasse du regard l’étendue du désastre. Supportable tant qu’un minimum d’harmonie reste maintenu, la dissonance excède en cette fin de journée un point de saturation. Dispersés aux quatre coins de la pièce sans aucune cohérence, tout en angles, aspérités et arêtes vives, les objets fragmentent et poinçonnent en « miroir » l’unité intérieure de laquelle je tire habituellement le sentiment d’exister. L’angoisse de morcellement, voilà le lieu de la menace.

Le confinement, et maintenant le couvre-feu, ont fait émerger ce paradoxe : douillette dans un premier temps, la cohabitation permanente avec les objets comme avec mes proches a rétracté mon espace vital, et l’affecte. Depuis quelques temps, la proximité que j’entretiens habituellement avec eux prend des accents de promiscuité, attaque mon intériorité. La maison fonctionne en open space, chacun y évolue sous le regard constant des autres et je n’y ai pas d’endroit réellement à moi, à savoir qui ne soit pas partagé. Coercition subtile, mais redoutablement efficace : la nuit dernière, j’ai à nouveau rêvé d’évasion. A demi-morte d’angoisse d’être attaquée, je cherchais ma voiture dans un parking pour m’enfuir, sans jamais la retrouver.

Jusqu’à l’âge de 33 ans, j’ai vécu seule. Aujourd’hui encore la domesticité et ses contraintes restent compliquées, la cohabitation avec autrui vécue fondamentalement comme une abrasion. Les années qui s’accumulent et la douleur quasi-permanente ajoutent aussi à cet effritement, au point que j’ai de plus en plus souvent la sensation d’errer comme un fantôme dans mon corps désaffecté.

Il me faut un no man’s land. Un lieu dans lequel préserver l’ultime réduit du dedans de soi*, sans lequel l’essence d’un être s’altère, jusqu’à complète disparition.

***

  • in « La dénaturation carcérale. Pour une psychologie et une phénoménologie du corps en prison »,
    J. Chamond

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« Rien que du blanc à songer ».

Il neige ! Joie d’enfance. A à la fenêtre, rêve de verre. La blancheur du monde va droit au soleil du cœur.

Émiettement et cristallisation. Dehors, les flocons virevoltent de petites expériences métaphysiques : cristaux tous différents, figures combinatoires sans fin, à chaque fois changeants et nouveaux, ils sont l’Infini qui danse.

Le ciel s’éparpille, la neige voile le réel, et le calme suscité par l’effacement des signes et traces dont le paysage nous sature est une simplification qui porte en elle un apaisement, mais produit aussi une contemplation sans ennui. A travers le suspense de la chute des flocons – dont je guette et redoute tout autant l’issue ! – et le miracle de cette lente métamorphose, la neige renoue les fils de nos imaginaires avec ceux de notre capacité à nous émerveiller.

Une fois blanchi, le paysage deviendra son propre fantôme, mémoire dont on reconnaîtra vaguement les formes, mais sans plus en être certain. Nul ne pourra plus se fier aux apparences, tout sera dénaturé, et cette entreprise de déstabilisation implacable laissera place à une désorganisation dont les enfants ( de tous âges ! ) connaissent la joie folle : ski de fond sur les plages, luges dévalant à pleine vitesse les rues en pente des grandes villes, batailles de boules de neige entre inconnus aux arrêts de bus… le grand Carnaval blanc rend possible tous les renversements.

Bien sûr, bien sûr, loin de moi l’idée d’oublier que les rigueurs jansénistes du froid exacerbent la douleur de ceux qui ne peuvent s’en protéger, mais je ne peux m’empêcher d’espérer que cette éphémère blancheur du monde crée – ne serait-ce qu’un temps- un lieu pur, dans lequel nul n’aura laissé d’empreinte ni sali l’espace si clair de nos joies intérieures.

Blanc sur noir. La suprématie de la lumière sur la couleur réveille l’âme, cristallise une intensité que j’accueille en moi dans un élan qui, je le sens, prend pourtant sa source dans l’immobilité à laquelle nous astreignent les chutes de neige, jusqu’à ce qu’elles s’arrêtent.

Dans ce hors temps, j’apprends à regarder passer ma vie, ouvrir une fenêtre sur ce que nos vies modernes occultent dans la palpitation effrénée de tous leurs instants : l’Éternité.

***

« Et toute la nuit, à notre insu, sous ce haut fait de plume, portant très haut vestige et charge d’âmes, les hautes villes de pierre ponce forées d’insectes lumineux n’avaient cessé de croître et d’exceller, dans l’oubli de leur poids. » Saint-John Perse, « Neiges » (1944), dans Exils, Poésie/Gallimard.

*« Rien que du blanc à songer » Extrait de la lettre de Gênes datée du 17 novembre 1878, d’Arthur Rimbaud.

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« Tu es adulte, mais pas finie. »

Les bougies de mon gâteau d’anniversaire ont un peu coulé. Les années s’additionnent, il me faut plus de temps pour les souffler. « Tu es adulte, mais pas finie» : quoiqu’ancienne, ta boutade reste juste, et je souris à cette flammèche d’enfance qui n’en finit pas de se consumer en moi. Vieillir oui, mais devenir adulte ?


Inachevée. Telle je suis, telle je resterai. J’ai mis de côté l’idée absurde de me parfaire, comme s’il fallait remettre à plus tard le fait d’être totalement soi, vivre indéfiniment dans cet espoir. D’ailleurs, sait-on jamais qui on est ? On croit qu’en vieillissant on saura, et – un jour – en entamant un énième dessert d’anniversaire, on découvre que non, toujours pas. Et que c’est très bien comme ça.

La pandémie a fissuré la routine de nos vies. Comme tout un chacun, j’ai été ramenée à l’instant présent, sans plus pouvoir tirer de plans sur la comète. Hormis vivre au jour le jour, hic et nunc, dans l’incertitude de l’à-venir. Les choses se sont faites, défaites, refaites, dans un désordre pourtant régénérant en ce sens qu’il a restauré pour moi un émiettement, une a-synchronie nécessaires. Au fil de l’écoulement de ce temps disloqué, je me suis sentie une nouvelle personne chaque jour, chaque mois, sans aucun souci de prendre la suite de moi-même.

Peut-être la nécessité de cet émiettement m’est-elle personnelle, dans la mesure où elle est probablement liée à ce que certaines études ont démontré d’une faible cohérence centrale qui dominerait toutes les expériences sensorielles des personnes autistes, et conduirait à une perception fragmentée des informations. Perception particulière, qui a certes des désavantages dans le sens où elle peut se révéler particulièrement envahissante, voire déstructurante pour qui l’expérimente. Mais aussi – ce que ne souligne à ma connaissance aucune étude et sans que je puisse l’expliquer -, procure l’inestimable avantage de me donner accès à une connaissance du dedans, sensible, dont l’acuité et l’intensité sont source d’un plaisir indescriptible.

Cette adaptation involontaire créée par la pandémie aura eu une autre conséquence vertueuse inattendue : en m’intimant à vivre dans l’instant, elle m’aura définitivement débarrassée de l’injonction sociale à être une identité continue, stable, circonscrite, et permis d’être enfin, simplement, à ce que je vis.

Mes mues gisent à terre. Tout ce qui m’est nécessaire à vivre une vie vibrante, brillante, est présent en moi : soit ma capacité à créer, que cette désorganisation générale a réactivé. En me donnant le temps de l’exercer, mais surtout en restaurant de manière mimétique un chaos intérieur qui est au cœur du désir, initie sa pulsion.

Pulsion qui nous décentre, nous projette hors du temps, hors de nous-mêmes. Quand on crée, on est enlevé à soi-même, saisi, totalement immergé dans l’instant. Je ne parle ici pas de pleine conscience (qui suppose un exercice de concentration donc de volonté et de contrôle), mais bien au contraire d’une pleine inconscience : de soi, de l’extérieur, du temps. Rien n’existe en dehors de la puissance de ce qu’on éprouve quand on crée. Il n’y a plus de dehors, juste le plein intérieur et la violence de cette captation soudaine et totale. Sauvagerie vitale, sans thermostat, dérégulation absolue. A tel point qu’être saturé.e par cette puissance est « tout à fait mal vu par le quant-à-soi de l’adulte, pour qui ne pas être englouti dans la pulsion, les émotions constitue un progrès. »*

Pour moi, tout se joue à l’exact inverse. Sans cette puissance irraisonnée, je ne suis plus moi. Ma part déraisonnable, mon hyperémotivité, mon impuissance à contrôler le flot de mes émotions sont les racines de ma capacité à penser, ma conscience même. Leur saturation, propre à l’autisme et son fonctionnement, mon essence.

J’aurai passé une grande partie de ma vie à me contrôler pour m’adapter à l’attente de la société, à l’injonction irréalisable à devenir une adulte accomplie. En arrêtant de prendre sur moi, en renouant avec ce déséquilibre qui relance indéfiniment et permet d’aller de l’avant, j’ai retrouvé le bonheur de la réinvention permanente. Et partant, la profondeur et la radicalité de cette immersion dans laquelle la joie de créer est parfaite, complète, habite le monde, infuse l’univers, submerge tout, imbibe chaque parcelle de l’existence.

Sans fond, sans fin. Quand on est habité.e par cette joie-là, rien n’est jamais défini, ni figé. Dans cette corporéité sans contours, on danse avec les atomes.


« Tout ce qui est simple, tout ce qui est fort en nous, tout ce qui est durable même, est le don d’un instant.(..) On se souvient d’avoir été, on ne se souvient pas d’avoir duré. » G.Bachelard, l’intuition de l’instant.

*R.P Droit « Esprit d’enfance. »

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« Je touche du bois »

Sous ma paume, le bois de la table. Rassurant : ce que nous touchons est ce dont nous ne pouvons douter.

Levée trop tôt, je touille péniblement mon thé d’une main. De l’autre, décrypte distraitement le braille des aspérités diverses de la table sur laquelle j’ai posé ma tasse. Peu à peu, ce meuble pourtant familier gagne en réalité sous mes doigts. Quelques minutes plus tard, l’espace de la cuisine a réintégré mon cerveau : comme si la peau – au contact des objets – permettait à notre conscience de s’incarner et l’étendait à un espace infiniment plus grand que celui auquel nous circonscrit notre corps.

Premières gorgées. Éveil de la bouche, passage dans l’œsophage, dégringolade dans l’estomac. Avec la sensation du liquide, de son poids, sa chaleur, je reprends peu à peu conscience de ce corps dont la nuit m’avait dépossédée, réintègre mon enveloppe matérielle. Je pense à tout ce qui s’imprime en nous par le biais de la sensation : conscience du corps, de la réalité, du « moi », de l’autre aussi. Le confinement est de retour, avec pour corollaire cette curieuse sensation de vivre dans un corps-moi orphelin. L’habituel bonheur d’être seule dans la cuisine n’a pas la même saveur ce matin. La raréfaction de nos contacts sociaux a des accents de dessiccation, qui effritent toute une somme de petites choses et font vaciller la réalité d’autrui. Une appréhension rôde, tenace.

« Tu es là ? » Mon fils vient de faire irruption. Il m’entoure de ses bras, attend que je le serre à mon tour. Fort, et surtout par surprise ! Code corporel secret aux allures d’électrochoc, qu’il réclamait toujours enfant pour calmer l’éparpillement causé par son autisme et son hypersensibilité, et retrouver ainsi la sensation d’un corps unifié. Jeune adulte aujourd’hui, il maintient ce rituel, mais la finalité en est différente : souvent isolé dans sa chambre en haut de la maison pour y travailler, il en redescend à intervalles réguliers pour vérifier que ses proches sont toujours là, et cette étreinte réciproque le rassure quant à notre réalité et la sienne.

Appréhender tactilement pour ne pas appréhender mentalement ? Peut-être aussi, pour garder vivante en nous notre humanité. Depuis les premiers temps du confinement, une image me taraude : celle des prisonniers dans leurs cellules. Dont le sort m’accable plus que jamais tant leur précarité face à la pandémie aggrave l’isolement déjà proprement inhumain qu’ils ont à vivre en ces lieux, dans lequel le corps est banni de toute médiation relationnelle autre qu’utilitaire.

Cet après-midi, j’ai arpenté mon quartier, pendant l’heure autorisée. Angoisse des rues désertées, sentiment d’irréalité se bousculaient dans ma tête dans cet espace devenu « non-lieu ». Mais aussi, sensations dont l’expérience corporelle que nous fait traverser ce confinement habille d’une vertu précieuse : nous aider à toucher littéralement du doigt, à intégrer autrement que mentalement un peu de la réalité de la prison. Et nous mettre ainsi enfin en empathie – ne serait-ce qu’un instant – avec « ce désert vide d’humanité, là où, pour ne pas devenir fou, il faut puiser en soi la capacité de penser et de ressentir. »*

Confinement, prémisse de changement pour repenser l’incarcération ?

***

« Je sais maintenant que chaque homme porte en lui — et comme au-dessus de lui — un fragile et complexe échafaudage d’habitudes, réponses, réflexes, mécanismes, préoccupations, rêves et implications qui s’est formé et continue à se transformer par les attouchements perpétuels de ses semblables. Privée de sève, cette délicate efflorescence s’étiole et se désagrège. Autrui, pièce maîtresse de mon univers… Je mesure chaque jour ce que je lui devais en enregistrant de nouvelles fissures dans mon édifice personnel. »
M.Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique.

*source : Rites de passage, le corps éprouvé. Cristina Figueiredo – L’Ecole des parents, n°612.2015

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On est vendredi, et je viens te dire que je t’aime.

Sur mes mains, un parfum d’enveloppe de noix fraîche. Depuis combien de temps ne m’étais-je pas réjouie de découvrir une odeur inconnue ?

Gaieté du Vendredi ! Une porte s’ouvre dans le tunnel des obligations hebdomadaires, on en franchirait presque le seuil en hurlant de joie. Pour moi, l’après-midi sera buissonnière, sa saveur celle d’un temps non plus compté, mais vécu. La campagne flamande m’attend. Tout scintille alentour, la belle lumière métallique du Nord accroît d’un cran mon allégresse à la perspective de glaner noix, mûres, noisettes… dans la réserve naturelle découverte il y a peu, heureusement dissimulée aux regards par une imposante briqueterie.

Arrivée sur les lieux. Un calme absolu règne et j’avance – indienne – dans la végétation dense et libre des marais peuplés d’oiseaux qui parsèment le site. Au-dessus d’une roselière, un balbuzard pêcheur plane. Bien vivant, le plaisir de reconnaître les espèces – patiemment nommées par mon père au cours de nos promenades lorsque nous étions enfants mes frères et moi- ne s’est pas flétri avec les années. Merveilleux héritage que celui consistant à nous lester de ces indices du monde, pour nous laisser ensuite partir librement à la traque au sens que nous voulions leur donner.

Tapie dans une cabane d’observation, je guette. Un froissement de feuilles, soudain. Une aigrette surgit, et la grâce de son envol est l’émerveillement qui récompense – sans jamais faillir – toute attention fine portée à la danse moléculaire du vivant. J’ai porté mes mains à la bouche pour étouffer un cri de surprise et ne pas effaroucher l’oiseau. Au creux de ma paume, l’odeur laissée par l’enveloppe légèrement écrasée et humide des noix fraîches que j’ai ramassées en chemin me saisit : citronnée, un peu âcre avec un fond capiteux, elle m’était jusqu’ici inconnue. J’inspire profondément, flaire chaque repli de peau pour m’en imprégner. Oh, le plaisir de l’étonnement, de sa répétition avide ! Sentir, goûter, palper, écouter… : sédiment des années d’enfance, puissance de cette ressource qui m’aura épargné de revenir de tout, et me permet encore aujourd’hui d’inventorier le monde de tous mes sens quand les heures ne sont pas scandées et qu’il devient alors possible d’arpenter librement l’univers infini.

Sur la route du retour, bonheur de la vitesse et du vent à moto. Le soir est lumineux, la campagne environnante calme, et la joie dont m’ont imprégnée les lieux est un baptême païen qui reconnecte à la vérité simple d’un Amour englobant dans une seule et même vibration notre univers et tous ses êtres vivants.

Dans quelques minutes, je franchirai le seuil de la maison, nous sommes vendredi et je viens te dire que je t’aime.


Je croyais jusqu’alors que l’amour était reliance, qu’il nous reliait les uns aux autres. Mais cela va beaucoup plus loin ! Nous n’avons pas même à être reliés : nous sommes à l’intérieur les uns des autres. C’est cela le mystère. C’est cela le plus grand vertige.

C.Singer, Derniers fragments d’un long voyage.

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« Tu es devenue bien calme. »

Le soleil se couche, nous sommes aux premières loges. D’un geste, tu as enlevé tes lunettes pour les essuyer, et je t’envie le flou dans lequel ce geste te permet de te réfugier.

Je brûle de te demander comment tu vois le monde en cet instant, mais sais que je n’obtiendrai aucune réponse. Tu as remis tes lunettes, et déjà, tu t’es absenté dans la contemplation de l’horizon qui vire au rose shocking.

En silence, je t’oublie moi aussi, et le couchant desserre peu à peu l’étau d’un présent qui me devient chaque année plus difficile à rêver : recouvrant le paysage alentour, les couleurs explosent et appellent à se taire, évacuer toute pensée pour faire place en soi au calme de l’espace. Précieux levers et couchers de soleil, dont chacun peut convoquer la beauté lorsque la laideur du réel nous abîme dans les culs de basse-fosse de l’angoisse.

Alors même que le soleil s’apprête à disparaître, la légère inquiétude que contient ce basculement fait place ce soir à un inhabituel sentiment de stabilité. Étonnée, je réalise que cette chute à venir ne suscite en moi ni tension, ni suspense, mais que je suis suspendue, figée hors temps dans l’ambre du couchant. Apparaître, disparaître, réapparaître, au fond, quelle importance ? Pour l’heure, la liesse de la lumière vespérale m’offre un fragment de réponse à l’éternelle question de ce qui peut bien nous soutenir face à la mort, en me donnant l’occasion inespérée de vivre une expérience de pure intensité, d’autant plus importante lorsque la traversée d’épreuves particulièrement dures nous inflige la perte du mouvement du sentiment, écrasant ou refoulant si profondément en nous la tendresse qu’il nous devient ensuite impossible de la manifester.

Rouge, une plaie suinte, nourrie par l’impression glaçante que ma vie s’est écartée de l’émotion pour se réfugier dans la pensée, en une palpitation froide comme la métaphysique. Mais pour l’heure, la beauté du couchant cautérise, dénoue – un temps – ce nœud gordien qui m’étrangle sans que je puisse même envisager de le trancher : « La privation du sentiment, avec la douleur de ne s’en pouvoir passer ».

***

*Citation de Mme Du Deffand, dans sa correspondance à D’Alembert.

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« Tu dors ? »

Nuit agitée. Réveillé par mes soubresauts, tu t’inquiètes d’un possible cauchemar.

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« Je me suis levé. »

Molenbeek, Bruxelles. Défavorisé, le quartier a mauvaise réputation. Lire la suite

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