« Lulu, coeur d’artichaut… »

19h, dans un couloir de métro surpeuplé. Une jeune femme, un peu forte, guitare en bandoulière, chante avec conviction « Prends-moi dans tes bras ». Soudain, on entend : « Va falloir faire deux trajets, alors ! ». En moi, quelque chose se fige.

La pointe était affûtée, le trait d’esprit a fait mouche. L’assemblée hoquette maintenant de rire, et le malaise de la victime – dont le visage devenu pâle témoigne à lui seul de l’efficacité du coup – baigne l’atmosphère devenue lourde.

Comme à chaque fois que je me trouve confrontée à une situation de violence intellectuelle, physique ou émotionnelle, sans pour autant en être forcément la cible, j’oscille à présent entre sidération et panique.

Quelque chose s’est figé en moi et, si mon cerveau a décrypté sans peine la mécanique verbale et intellectuelle de l’imparable flèche dont je viens d’être le témoin, je ne comprends pas. Blanc intérieur total, le flux de mes pensées devenu pâteux bloque toute tentative de rationalisation. Corollaire invasif au point de me faire trembler intérieurement des pieds à la tête, la décharge d’adrénaline provoquée par l’émotion a instantanément accéléré mon rythme cardiaque, palpitations folles et sentiment de vertige à la clé.

Dans l’assemblée, la conversation vient de reprendre son cours comme si de rien n’était, mais ma panique perdure et accroît mon mal-être, en stigmatisant l’intensité d’une réaction dont je perçois qu’elle va bien au-delà du seuil communément accepté.

« Lulu, cœur d’artichaut… » le leitmotiv maternel qui m’accompagne depuis l’enfance me revient à l’esprit. J’ai deux ans, j’entends ces mots pour la première fois, et en eux s’inscrit la figure d’une enfant qui – déjà – surréagit au propre comme au figuré, pour trois fois rien.

Avec une acuité que je ne reconnais que trop bien, je me sens à présent désespérément seule, aliénée à toute idée d’appartenance à une communauté d’humanité. Exit  les mots qui pourraient exprimer, consoler, vilipender, défendre… colère, découragement, sensation de lâcheté personnelle se bousculent, sans trouver d’autre exutoire que de se matérialiser en un chagrin insondable.

Mettre à distance mes émotions ? Relativiser ? Autant de tentatives irrémédiablement vouées à l’échec. A la différence de l’humour verbal qui cherche à relier et rapprocher des êtres dans une même communauté de jubilation sur une pirouette intellectuelle pour moquer la rigidité de la forme et questionner le sens, la posture intentionnellement blessante de cette raillerie insulte pour moi l’intelligence. Chercher le point faible, la faille de la cuirasse, l’endroit tendre dans lequel la pointe va pénétrer au plus profond, et faire saigner : oui, une facilité intellectuelle, tant il est plus simple de stigmatiser fragilités et manquements que de promouvoir a priori une posture de bienveillance à l’égard d’autrui.

J’ai deux ans. A mon père qui me demande pourquoi je fredonne toute seule dans le jardin, j’ai – paraît-il – répondu : « Je chante pour le sourire de maman ».

Presque un demi-siècle plus tard, je réalise en écrivant ces mots que, depuis, rien n’a changé.

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4 Commentaires

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4 réponses à “« Lulu, coeur d’artichaut… »

  1. JayJay

    Preum’s ! 😉
    Très joli(s) texte(s), chapeau ! Madame a une belle plume, et ça ne me surprend même pas…… Longue vie à ce blog !

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  2. Qu’il est beau celui-là aussi !

    Aimé par 1 personne

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