Etre une icône

Vendredi soir. Effervescence sur le chat, prémices de conversation. Tiens ? Ton statut affiche « en ligne il y a 1 mn. »


Une simple pression sur l’écran de ton smartphone suffit.

Comme une application parmi tant d’autres, j’apparais ou disparais, au gré de ton bon vouloir. Sans préliminaires, ni horaires, le jour ou la nuit, dans une nébuleuse d’instants déconnectés de toute continuité. Une pression, je suis là, une autre, je m’efface. Disponible. Indéfectible. Mais surtout, virtuelle.

Dans la « vraie » vie, je suis incarnée à l’extrême. Trop vivante. Trop ronde. Trop de cheveux. Je réfléchis trop. Tout en moi est « trop », je le sais, je passe mon temps à régler ma facture à la vie de ce cadeau empoisonné par une société qui n’a de cesse de contenir tout ce qui déborde. Trop réelle ?

Transformiste générée par la virtualité, je passe – sur Internet – du statut d’être pétri d’émotions, tout en courbes et rotondités, à quelques bits numériques, un agrégat rigide et sec de caractères bâton noirs sur fond blanc. Avatar d’un échange qui se réduit à son squelette, un aller-retour d’informations dépouillé de tout ce qui fait habituellement sa chair sociale. Exit les « bonjour, au revoir, merci, à bientôt… », la conversation peut même s’arrêter en son cours à tout instant, sans qu’il soit désormais nécessaire de prévenir son interlocuteur. Un simulacre de dialogue, qui en singe la forme, sans plus atteindre ce qui faisait jusque-là sa quintessence dans la réalité : la connexion simultanée des cœurs, du corps, et de l’esprit. Nul besoin d’imaginer ce que nous serions si nous vivions avec des robots, ils sont déjà en nous.

Désincorporation numérique devenue tellement prégnante, invasive, qu’elle altère dorénavant nos échanges dans la réalité. Ce qui ne fait pas l’effort de s’exprimer dans le langage virtuel métastase jusqu’à la moindre parcelle de nos interactions sensorielles. A tel point que lorsque tu me touches, je n’en garde même plus la sensation en moi une fois que tu es parti. Rien ne s’est inscrit dans mon corps, comme si cela n’avait jamais vraiment existé. L’absence d’affect efface tout, à la vitesse du temps réel.

Il y a peu encore, un sourire, la douceur de ta voix, une caresse légère de tes doigts sur ma peau suffisaient à te donner les clés de mon monde intérieur. Dans la froideur du monde numérique, je reste désespérément muette, icône virtuelle dont tu peux à ta guise éviter les débordements d’un simple clic.

Une déconnexion, et je retourne au néant.

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5 Commentaires

Classé dans Uncategorized

5 réponses à “Etre une icône

  1. frelin

    Toi, tu fais partie des Luettes que la toile n’a pas réussi à plumer. Même dans le virtuel, tu gardes chair, tu laisses des traces de rouge, un cheveu , des miettes numérisées qui maintiennent le lien bien réel ! Pour faire écho à ton billet, ce petit podcast de Myriam Illouz : http://www.ventscontraires.net/player_vcs.cfm/10934_myriam_illouz_:_l_homme_de_l_hyper_modernite_est-il_encore_humain_?.html

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    • merci. Pour ce gentil commentaire, pour ce podcast dont je vais de ce pas faire bonne chère et qui prendra forcément chair… pour continuer à nourrir ce blog ! T’avoir comme lectrice est un bonheur 🙂

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  2. Tout seul

    Joli message à celui qui veut bien l’entendre. Heureux débordements que cette belle écriture, toute en rondeur bienveillante.
    On souhaiterait posséder les clefs de ton monde intérieur.
    Les ai-je égarées. . .ou peut-être je ne les ai pas trouvées. Noyé par le quotidien et le temps qui passe.

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