Collés-serrés

19 heures dans le métro, humanités compressées, imbriquées dans une ambiguïté résignée.

Tant bien que mal, un petit cercle s’est formé autour d’une mère africaine et de son bébé qui lui fait face, assis dans sa poussette. Chacun protège à sa façon l’enfant, en lui laissant qui un peu d’air, qui quelques centimètres.

La mère lui parle, caresse sa joue avec ce geste particulier aux africains : toutes les phalanges sont en creux inversé, en contact avec la peau de l’enfant, sauf la dernière, celle du bout des doigts. Le geste est appuyé, cherche à éradiquer poussières ou résidus, il n’en émane aucune douceur apparente. La main va et vient, remonte vers les yeux, débarrassés à leur tour sans ménagement d’on ne sait quelles inacceptables scories. L’ enfant reste étonnamment calme, se laisse faire sans résister ni hurler le moins du monde.

Au fil des stations, le geste continue, à intervalles réguliers. Entre la peau de la main et celle de la joue, la symbiose est totale. Hypnotique. Non dénuée de brutalité, mais simultanément contredite par une sensualité absolue. L’enfant accompagne le geste, accepte le pétrissage avec un plaisir évident, tout en écoutant sa mère et ne la quittant pas des yeux.

La mère continue son exploration, pas un centimètre de peau n’est laissé orphelin de cette caresse. Il y a quelque chose d’ogresque dans l’insistance, dont on sent d’évidence qu’elle n’aura de cesse tant que la main n’aura pas cartographié toute la surface qui lui est donnée à appréhender, et reçu en retour la certitude d’un consentement absolu.

L’enfant a fermé les yeux maintenant, il sourit. Un instant, je l’envie, tant son abandon me rappelle combien – dans l’intimité du corps à corps – j’aime laisser cette dévoration me bousculer et me submerger, en subir la charge impérieuse, et y consentir de toutes mes fibres féminines.

Je songe à ce qui lui est donné, enseigné sans qu’il en ait conscience : l’honnêteté incorruptible de la peau, qui dialogue à l’autre notre part sensible tout autant que cannibale et, ce faisant, nous débarrasse de  la bienséance hypocrite dont nous affublons trop souvent le désir, pour nous rappeler le plaisir brut et incandescent qui consiste à succomber à sa loi.

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3 Commentaires

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3 réponses à “Collés-serrés

  1. S’il fallait encore en douter, voici la preuve qu’il existe bien des « moments de grâce » métropolitains à qui sait les saisir et les traduire… 😉
    « l’honnêteté incorruptible de la peau » : c’est le seul et véritable pore d’attache qui vaille.
    Bravo et merci pour ces pépites, chère Esther Luette !

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  2. aldor2012

    Pétrissage. Joli mot. Jolie chose.

    Aimé par 1 personne

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