« Tu es content de me voir ? »

J’ai ouvert doucement la porte, et je suis entrée. Comme chaque jour, depuis toutes ces années, je viens te rendre visite, vérifier que tu es là et que tu ne manques de rien.

Entre nous, dans cet espace qu’il faut bien appeler parloir, il y a la vitre.

Préambule, immuable. J’y pose ma main, délicatement, et tu viens coller ta joue au creux de ma paume. Surtout, ne pas te brusquer, sous peine de te voir réintégrer instantanément ta cellule.

Contact, établi. J’ai beau savoir ta peau, en connaître par cœur la douceur, la texture, l’odeur, il n’en reste pas moins qu’entre nos deux épidermes désormais accolés, la séparation reste bien réelle. Inéluctable.

Matérialité lisse et glacée du verre. Paroi qui nous isole, étouffe et déforme nos paroles, rend la compréhension si difficile. Nous avons pourtant déjà tenté tant de choses :  développé tout un langage de signes, sons, gestes… élaboré cet alphabet étrange qui n’appartient qu’à nous, codé et rituel, incompréhensible pour ceux qui ne te connaissent pas. Mais qui, comme tous les langages, se heurte à la limite intrinsèque aux mots : ne pouvoir circonscrire l’entière réalité de ce qu’ils nomment.

A travers le verre, j’articule aussi clairement que possible : « Tu es content de me voir ? » Un instant, ton regard croise le mien. J’y lis que tu as décodé l’intention de ma question, perçu son corollaire : la sollicitude toujours un peu mêlée d’inquiétude de ne pas arriver à te connecter à moi.

Te relier ne serait ce que l’espace d’un moment à notre monde du dehors, c’est mon combat, ma façon de résister à cette douleur incroyable de te savoir inexorablement séparé des autres, à perpétuité. Cette douleur qui me donne parfois envie de mourir ici et tout de suite, sans préambule ni adieu.

Mais aujourd’hui, j’ai gagné la partie.

Tu viens de me sourire, tes yeux sont devenus clairs tout soudain. Je te souris à mon tour, puis me lève, te souffle un baiser à distance – comme tu les aimes – et sors, en refermant délicatement la porte, pour que le bruit ne te fasse pas sursauter.

La porte de cette prison vitrée qui s’appelle Autisme.

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2 Commentaires

Classé dans Uncategorized

2 réponses à “« Tu es content de me voir ? »

  1. Très beau texte, merci pour ce partage.

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  2. freline

    Le verre se coupe très bien avec ces petits diamants que tu sais fabriquer.

    Aimé par 1 personne

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