« Au fond »

1 heure du matin. Bruit sourd dans la cave. Instants de réveil inquiet, puis la fatigue reprend le dessus et la nuit son cours. Au matin, le désastre est complet.

Le réveil a tranché, l’heure de réintégrer enveloppe corporelle et réalité du quotidien a sonné. Bien qu’encore indéterminée, la perception instinctive d’un changement d’état s’installe soudain. Sans doute le froid, inhabituel dans la maison en cette époque hivernale.

Descente au rez-de chaussée. L’électricité est coupée, il faut aller vérifier le compteur dans la cave. Cave dans laquelle il y a ce matin 1 mètre 50 d’eau. La cave dite «sèche », celle dans laquelle étaient soigneusement rangés toutes affaires et souvenirs à protéger. Le ballon d’eau chaude a explosé, et déversé avec constance son contenu et l’eau qui l’alimente, pendant des heures et des heures.

Apnée. Je viens d’apercevoir le carton « souvenirs d’enfance » totalement disloqué, qui flotte à la surface. Dans ce qui tient plus désormais de la bouillie qu’autre chose, se trouvent pêle-mêle dessins, gravures, livres d’art, et surtout cadeaux de fête des mères.

Une première tentative de sauvetage se solde par un échec. L’eau, qui à l’inverse du feu – et comble de la perversité – pourrait permettre de croire en une éventuelle résurrection, laisse au final de tels stigmates que la crucifixion est d’un raffinement absolu : une fois séchés, les objets sont en effet si dégradés qu’il faut bien consentir à subir la double peine qui consiste à les sacrifier définitivement de ses propres mains.

Une vie. Incarnée par quelques bouts de papier imprimés, objets véniels, sans valeur autre que celle d’être le support et la mémoire des sentiments.

Une vie, mesurée à l’aune du passé, du souvenir que l’on en a. Volatile, infidèle, subjectif. Comme une forme de fiction qui, une fois privée de sa matérialité, pourrait laisser croire qu’elle a été totalement inventée par un réalisateur plus soucieux de faire fantasmer son auditoire que de lui livrer une quelconque vérité.

Sournoise, une inquiétude émerge : le consumérisme a fait son œuvre. Une vie ne saurait donc s’extirper de l’allégeance que nous accordons aux objets, en dépit de toutes nos tentatives de nous délivrer de leur emprise ?

 la télévision , les images des réfugiés syriens, contraints de laisser leurs vies derrière eux, dans un chaos total et sans issue, défilent. Mise en miroir, relativisation brutale. Minutes de malaise, honte totale d’avoir eu à passer par le « je » pour incorporer –  si peu – l’indicible réalité de leur situation.

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4 Commentaires

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4 réponses à “« Au fond »

  1. Qu’il soit sucré, salé, qu’il soit acide ou amer, c’est l’umami qui titille ma zone corticale à chaque lecture de vos billets me laissant dans l’attente du prochain. Bravo et merci

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    • C’est vous qu’il convient de remercier, Didascalie !
      Non pas tant de votre appréciation sur la qualité que vous accordez à mes billets -même si elle me touche- mais de ce que vous livrez de votre ressenti de lectrice : ce plaisir, cette attente. Qui répondent ici et en l’espèce à cette interrogation que je porte en moi pour chaque texte : comment écrire POUR le lecteur ? comment faire que l’histoire sorte de sa dimension personnelle et subjective pour trouver un écho, créer un intérêt que chacun/e puisse s’approprier ?
      Merci donc de ce cadeau que vous venez de me faire 🙂

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  2. Que c’est vrai et triste à la fois.

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