« Tu es en mode mélo ? »

Une fois de plus, j’ai ressorti cette vieille photo. Je le fais chaque fois qu’il m’arrive d’avoir à conjurer ma mort imminente.

Au fond d’un jardin tropical, on y voit un petit nichoir à oiseaux posé sur la rambarde d’une varangue de maison créole. Bricolé, peinturluré de couleurs vives par des mains d’enfant. Maladroit dans sa façon, touchant dans son intention.

Absorbée par la photo, je ne t’ai pas entendu arriver. Tu t’assieds en face de moi, avise la larme en formation au coin de mon œil gauche. La question fuse, teintée d’une sèche ironie : «  Tu es en mode mélo ? »

Je ne te réponds pas, me recroqueville. Figée, j’attends ton sempiternel laïus sur l’absurdité d’une telle sensiblerie, alors même que la planète agonise, que le monde est à feu et à sang, et que partout prévalent haine et cupidité.

Ce que je ne te dis pas, c’est que depuis ce matin, j’ai en tête la photo de ce petit garçon syrien rescapé d’un bombardement. Gris de poussière, le visage en sang, sagement assis sur le fauteuil en plastique orange impeccable des secouristes qui l’ont extirpé de l’enfer.

Quand je dis « en tête », je devrais plutôt dire dans le plexus.

Insupportable point d’inflexion dans la litanie d’horreurs que nous livre inlassablement la réalité, cette image me coupe la respiration. L’enfant ne dit rien, ne pleure pas, essuie machinalement sa joue gauche, qui est en sang. Son regard est sans expression, porteur d’une insondable incompréhension.

Cette image est la face noire, inversée, du cliché du nichoir. Modeste abri qui témoigne de la connection innée, la compassion intime qu’ont les très jeunes enfants à l’égard du vivant sous toutes ses formes. Les plus fragiles comme les oiseaux, mais aussi les plus humbles, à  l’image de cette limace morte au soleil que mes enfants observaient gravement un jour du haut de leurs quatre et deux ans respectifs.

J’entends ma fille disant: «  Regarde, elle est morte. » Et la réponse de son frère, empreinte d’une totale sincérité: « Oh, la pauvre. Je compatis. »

La photo de cet enfant syrien, déconnecté du vivant par la folie de la guerre, témoigne de ce qui arrive quand les hommes deviennent adultes et oblitèrent en eux le moindre souvenir de leur compassion d’enfant.

Je sais maintenant ce que je devrais te répondre : qu’à 50 ans, je suis toujours du côté des limaces. Et que, jusqu’à ma mort, je continuerai à pleurer devant les nichoirs à oiseaux.

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