« Tu n’es tellement pas dans la réalité… »

« Alors, ces vacances aux Açores ? »

Rituelle question de rentrée entre collègues. Je sais bien qu’il s’agit en l’espèce plus de la retourner à mon tour que d’y répondre, mais ces îles m’ont imprégné de tant de beauté que je suis d’humeur prolixe.


Je relate rapidement la succession des événements, tente de retranscrire la sauvage beauté de ces îles volcaniques, leur végétation délirante, l’ineffable vision des baleines, cachalots, dauphins, tortues et poissons volants qui en peuplent les eaux…

Ce faisant, je constate combien mon récit appauvrit le spectre de l’expérience, l’infinité de sensations et émotions éprouvées sur place. Réduite aux mots, la réalité fait peau de chagrin.

Là-bas, j’étais à ma place sur terre. En affinité cellulaire avec la température, la mer, la lumière, les noires roches et plages. C’était une certitude curieuse, immémoriale. Comme une reconnaissance génétique des lieux que mon corps aurait conservé d’une appartenance antérieure, sans que je puisse expliquer pourquoi. Une lourde fatigue, une inquiétude fondamentale y ont disparu. Je me suis sentie arrivée.

Baignées par le mouvement océanique, loin de tout, circonscrites à leur seul périmètre, solaires, exubérantes… ces îles m’ont renvoyée à la représentation que je me fais de moi : partie prenante du monde, et pourtant à distance. Prise dans l’écartèlement d’un corps-île qui, par l’intensité des sensations qu’il éprouve, ne cesse de me rappeler qu’il est partie prenante de cette réalité, mais en est pourtant intrinsèquement détaché.

Souvent, je m’entends dire « tu n’es tellement pas dans la réalité » ; c’est vrai, cela a toujours été. J’ai 7 ans, je suis à l’église : lumière, costumes, rituels. Des années plus tard, persiste en moi le souvenir vivace d’avoir pensé que le spectacle qui s’y donnait n’avait rien à voir avec ce qui s’y passait réellement. L’épisode a forgé l’intime conviction que les événements humains et leur cours relevaient d’une mise en scène organisée, au service de la construction préméditée d’une fiction. Il m’en est resté depuis une incapacité à être dans ce que les hommes appellent la Réalité du monde. La seule vérité qui fasse sens est celle qui s’inscrit dans ma chair : douceur de l’eau, caresse de l’air, brûlure du soleil, senteurs du vivant.

Je suis une île.

L’étroitesse de cette perception me fait sourire : la réalité n’aurait-elle donc un sens que parce qu’elle me ressemble ? Serais-je condamnée à n’en avoir jamais qu’une vision anthropomorphique ?

Bien petite cage perceptuelle que la mienne, dans laquelle  fait pourtant irruption de temps à autre la seule autre vérité qui vaille pour moi d’être vécue : celle de l’Autre, de tous les Autres.

En apportant un élément fondamental – la différenciation- cet Autre me rend étrangère à moi-même, déverrouille les portes du Moi, cette chambre forte dont on finit un jour ou l’autre par avoir fait le tour.

Immergée dans le flux du monde, j’attends que souffle sur moi le vent libérateur de l’altérité.

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10 Commentaires

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10 réponses à “« Tu n’es tellement pas dans la réalité… »

  1. Très beau texte. Il m’évoque le livre « Trop de réalité » d’Annie Le Brun. Puis mon expérience très semble, vécue cet été sur l’île d’Amorgos.

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    • Merci Guylaine. Vraiment.
      Votre commentaire m’honore, sachant combien je savoure la profondeur de vos textes, dans leur forme comme dans leur fond. Sentir que ce qu’on écrit résonne et voyage dans l’Autre, c’est un magnifique cadeau. Merci de me l’avoir déposé ici 🙂

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  2. Vous êtes « tact-île » ! votre récit et vos mots me touchent infiniment (comme souvent). Je vais m’intéresser à cette île que je ne connais pas…

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  3. Olivier

    Un très beau texte (encore?!) qui parle de fragilité, d’exception, de solitude, d’intimité autant que d’affinité. Qu’on s’y reconnaisse déjà ou qu’on s’interroge à sa lecture, une chose est certaine : on sait qu’on ne devrait pas s’échapper aux rivages qu’il aborde, qu’on devrait même s’y laisser échouer… Merci Christine ! 🙂

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  4. Quels jolis mots! Il me replongent un an en arrière, à mon retour d’un mois de vacances en Polynésie. C’était la première fois que je m’accordais de telles vacances, une telle douceur, loin des sentiers de poussière et de la mise en difficulté de bon nombre de mes voyages précédents, en accord avec la nature (la mer, les collines et les baleines que j’ai pu approcher sous l’eau, connexion aquatique et magique).

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  5. Votre titre, entre reproche et compliment. Mon choix est fait.

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  6. A défaut de savoir « écrire » j’aime beaucoup lire, je vous lis et j’admire et surtout j’accueille, votre texte éveille, fait écho, raisonne… Comme une bouffée d’air pur ! Je ne peux que vous dire merci !!

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