« Et ça, ça t’excite ? »

En fin d’après-midi, deux détonations sourdes ont retenti au loin. Absorbée par le livre que je venais de commencer, j’ai rapidement écarté la légère inquiétude suscitée par ce bruit inhabituel. Quelques heures plus tard, j’ai mis une jolie robe et me suis préparée pour aller te rejoindre.

A peine étais-je dans la rue que mon conte de fées a percuté la réalité.

A quelques centaines de mètres, le périmètre est cerné de bandes rouges et blanches, policiers et passants s’y attroupent. Il va falloir passer au plus vite, ne surtout pas s’arrêter. Question de respect, de pudeur pour le moins.

La scène est maintenant derrière moi. Une image, cependant, a fait effraction et persiste dans mon esprit. Celle d’une silhouette tracée à la craie blanche, à même le sol. Corps étalé, réduit au contour inerte de ce qui en faisait jusqu’alors la vivante réalité. Je tente en vain de chasser la dite image, perturbée de constater que la sidération qu’elle provoque est teintée de l’excitation liée à la perspective de me retrouver sous peu dans tes bras.

La dernière fois que nous nous sommes vus, je t’ai demandé de me masser, de la tête aux pieds. J’avais envie que tes mains me délimitent. Pour – à l’image de cette silhouette de craie – n’être à leur contact plus que contours, expérimenter mon corps de l’extérieur, histoire de me regarder comme une étrangère. Et imaginer ensuite ce que nous allions pouvoir tous deux en faire.

Dans les jeux amoureux, il arrive parfois que se regarder, devenir autre et se mettre en scène dans des contextes inattendus soit excitant, mais ces scénarios ont pour moi une limite, que je n’arrive pas à dépasser. Non du fait d’une morale quelconque, mais parce que je sens qu’il y a quelque chose qui ne « colle » pas. Dans ces jeux de rôle, je reste à distance, sans m’y retrouver vraiment. J’y suis dissociée.

Ce que je tentais de te faire comprendre en te demandant de me masser, c’est que contrairement à ce que tentent de nous faire croire ces scénarios, ce n’est pas en nous projetant consciemment hors de nous-mêmes que nous arrivons à nous incarner dans tel ou tel rôle. Mais bien pour moi en faisant tout l’inverse, à savoir en passant d’abord par notre enveloppe extérieure. Il n’y a qu’en intégrant sensoriellement ce dédoublement que cette réalité consistant à devenir Autre peut ensuite s’agréger à ce que nous en imaginions mentalement.

Lorsque je te masse, je te sens affleurer, revenir à toi-même au seul contact de ma main. Tu es là, intérieur et extérieur accolés. Unifié. C’est une recherche inlassable que de te faire venir. Au sens propre, comme au figuré. Rien n’est jamais figé, ni acquis. Ce suspense  fait en grande partie le sel de ce scénario toujours riche en rebondissements, en renouvelle à chaque fois l’excitation, puisque le corps n’est jamais dans le même état d’un jour à l’autre.

Dans ces histoires tactiles, on ne joue pas un rôle, on est dedans. C’est là une différence sensible.

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