« Tu imagines la taille de l’histoire pour une non-histoire ? »

Depuis plusieurs jours, j’écris sans relâche. Pour sortir de l’émotion, ne pas perdre la raison de croire à ton humanité, en dépit de ce qui s’est passé.

Alors que je revenais à la charge pour la énième fois sur le point de départ de nos hostilités, cet évènement d’une importance capitale pour moi, tu as dit :  « Tu imagines la taille de l’histoire pour une non-histoire ? » Puis tu as ajouté qu’il s’agissait d’un fait anecdotique pour toi, et qu’il n’y avait donc aucune raison objective que je m’en plaigne, tout n’étant que la conséquence de ma sensibilité déplacée.

Qualifier l’évènement que tu as provoqué et la réaction qu’il a engendrée chez moi de « non-histoire », cela revenait à me dire : ce n’est pas le sujet. Puis -en me renvoyant à moi-même et en dénigrant  cette sensibilité qui est l’âme du bois dont je suis faite- à me désigner comme l’objet du problème. Un non-sujet, méprisable en quelque sorte.

Quand nous refusons de reconnaître les autres comme sujets dignes de ce nom, nous les transformons en objets. Ces objets que notre culture nous a habitués à déclarer sans âme, cet habitus qui nous fait croire avoir sur eux tous les droits. Comme de les consommer sans réfléchir au sens et à la responsabilité que nous accordons à cet acte, puis une fois notre  besoin et plaisir assouvis, de les jeter pour en faire des déchets.

Je pense au camp de Roms, juste à côté de chez moi. Cet espace, jonché de détritus, bien que la mairie y ait installé des poubelles et vienne les ramasser régulièrement. Quasi-vides. En songeant à la persécution dont ils ont de tous temps été les victimes, aux traitements et humiliations qui vont jusqu’à faire que leurs détracteurs se soient arrogé le droit de mettre le feu à des campements pour les brûler comme de vulgaires objets, je pense comprendre pourquoi les Roms vivent si souvent parmi les déchets. Si l’oppression se répète suffisamment longtemps pour qu’on n’arrive même plus à lui résister, on peut en effet en venir à croire qu’on n’est plus un sujet pour personne, mais un rebut de l’humanité. Et partant, en arriver à se comporter symboliquement comme un déchet. En les jetant, c’est soi qu’on jette à terre.

Oui, j’ai peut-être allumé toute seule l’incendie. Mais tu m’as fourni l’allumette. En te résistant, en ne voulant rien lâcher, je réalise a posteriori ce que je voulais te dire sans arriver à le formuler : que penser l’autre comme sujet, c’est la seule manière que nous ayons de lui éviter d’aller jusqu’à vouloir se jeter au fond de la poubelle de l’Humanité.

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23 Commentaires

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23 réponses à “« Tu imagines la taille de l’histoire pour une non-histoire ? »

  1. Oui, et en même temps c’est la seule manière que nous ayons de nous éviter d’aller jusqu’à vouloir nous jeter au fond de la poubelle de l’humanité. Penser l’autre comme sujet c’est se penser sujet, c’est ce qui fait de nous des sujets.

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  2. La pensée, cet acte subjectif manque parfois cruellement d’intuition objective. La non-histoire c’est déjà une histoire.
    
Bonne nuit Madame Luette et ne dormez pas debout 😉

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  3. …Bonjour,

    Les malentendus et divergences comme ceux-ci où l’un ne voit rien d’important dans ce que l’autre voit des sent-il sont terribles. Mais c’est qu’on n’est pas pareils, les uns et les autres…
    A vous lire, cependant, c’est l’objet du désaccord auquel votre ami ne veut pas accorder le statut de sujet. L’objet, pas vous. Quand il dit que ce n’est pas un sujet, ce n’est pas de vous qu’il parle.

    Même si vous avez le sentiment qu’il ne le faut pas de son côté, essayez de raisonner comme lui. A sa surdité, répondez par une double audition. Et peut-être vous entendra t il…

    Bonne journée, Esther.

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    • Je vous suis sur « l’objet du désaccord », Aldor. En revanche, quel besoin pouvons nous avoir de dénigrer en sus l’autre en tant que sujet, de dire que c’est ce qu’il est qui fait que l' »objet » en question est mal lu, devient un problème ? Au-delà de vouloir blesser l’autre dans ce qu’il est, j’y vois un déni de responsabilité qui me chiffonne : le problème, ce n’est pas ce que j’ai fait, c’est ce que tu es qui en fait un problème pour toi.

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      • Je ne crois pas qu’il vous dénigre en tant que sujet. Il dit, pour résumer, que vous voyez un problème lui ou il n’en voit pas., mais ce sont des constructions en abyme. Vous pourrez toujours vous renvoyer le mistigri de la responsabilité mais ce n’est pas intéressant. Il faut sortir de ce ping-pong

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  4. « Dans ce que l’autre voit d’essentiel », voulais-je écrire…

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  5. Et « Même si vous avez le sentiment qu’il ne le fait pas de son côté », qu’il ne fait pas cet effort.

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  6. En fait, il faudrait que tu expliques précisément ce qui c’est passé. Quels sont les mots qui t’ont blessé ?

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    • Là, je ne peux pas expliquer, Vincent. Si je reproche à l’Autre de m’avoir dénigrée et blessée, je ne peux pas le stigmatiser pour ces mêmes raisons publiquement. Question de respect du sujet, justement, qui n’est pour moi pas répréhensible dans ce qu’il est, mais dans la façon dont il a fait les choses et dont il refuse d’en débattre au « bon » endroit. C’est exactement ce que tu soulignais dans ton analyse de la posture de François FIllon : c’est l’enjeu moral qui chiffonne les français, le fait de ne pas reconnaître cette responsabilité à leur égard, et enfin de délivrer un discours qui laisse penser qu’il ne doute de rien et même pas de lui pour commencer.

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      • Il ne s’agit pas pour moi à travers ces textes de vous mettre lecteurs en position de jurés, , car ce n’est pas un procès, sachant que je peux être lue faillible et coupable de tas de choses moi aussi, comme tout un chacun 😉 Ce que j’essaye de partager, c’est le fait que de se concentrer sur la mécanique de la relation et de tenter d’analyser la façon dont nos blessures et nos « petites phrases » modélisent à notre insu le fait qu’elle finisse par échouer nous permet finalement de comprendre sans juger, et de pardonner. Ou non.

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  7. Pour une plus grande discrétion ; savoix@laposte.net

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    • Lis mon dernier commentaire, vincent, tu verras qu’il n’y a pas besoin d’en dire plus 🙂

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      • Effectivement, ils se sont croisés.

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      • C’est exclusif. François Hollande s’est confié dans le documentaire « Moi, candidat » réalisé par Jean-Baptiste Péretié et Ludovic Vigogne, et diffusé ce mercredi soir à 20h50 sur Canal +.

        Et le président a émis un regret : son attitude envers Nicolas Sarkozy le 15 mai 2012. En marge du documentaire, « Moi, candidat » diffusé ce mercredi sur Canal +, François Hollande est revenu sur un événement que Nicolas Sarkozy n’a jamais digéré lors de leur passation de pouvoirs en mai 2012. En effet, l’ancien président avait été vexé que son successeur ne le raccompagne pas jusqu’à sa voiture. « Je l’ai raccompagné mais je n’ai pas raccompagné Nicolas Sarkozy jusqu’à sa voiture comme il l’avait fait pour Jacques Chirac. Je pensais que je n’étais pas dans la même relation que celle de Nicolas Sarkozy avec Jacques Chirac dont il avait été ministre » se justifie le chef de l’État dans cet extrait de l’entretien, non retenu au montage.

        Hollande regrette de ne pas avoir raccompagné Sarkozy lors de la passation de pouvoirpar Lopinion.fr

        Puis, il a exprimé ses regrets. « Je le regrette parce que finalement, je ne voulais surtout pas donner le sentiment d’être discourtois à l’égard de mon prédécesseur et l’entretien que nous avions eu, avait été tout à fait aimable, avec beaucoup de responsabilité quant aux décisions qui m’attendaient. Donc je ne voulais surtout pas donner cette impression et si je l’ai donnée, j’en ai été désolé car ce n’est pas du tout l’attitude que je voulais avoir » poursuit-il.

        Démonstration !

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      • Cqfd. merci de ce commentaire tout à fatit éclairant, Vincent 🙂

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  8. laurence frelin

    Et si c’était lui-même qui estimait être un non-sujet ? Quelqu’un de si peu d’importance que ses actes ne peuvent être qu’anecdotiques et ses déclarations sans impact sur les autres. Qu’importe ce qu’il fait, ce qu’il dit, ce qu’il pense puisqu’il juge qu’il n’est rien. Pas de place stable dans la société, des statuts de fils, de compagnon, de père qui ne répondent pas aux définitions conventionnelles, l’incapacité même de s’acheter un billet de train pour fuir. Il flotte comme une ombre abandonnée. Comment ce sujet qui se pense en creux peut-il ressentir la véhémence de tes réactions, la force de tes sentiments ? Une ombre ne peut pas lever de tempête !
    On en arrive à l’injustice fondamentale. S’il pense n’être rien, cet homme ne peut porter que peu d’estime à ceux qui l’envisagent, l’accueillent, le consolent, l’aiment et parfois même l’admirent. Ces derniers ne peuvent être que des idéalistes crédules, ou pire, des êtres si denses, si « pleins d’être » qu’ils tirent de leur propre épaisseur la chair qu’ils donnent aux ombres. Haïssable méprise ! Que tu te sentes à ton tour niée en tant que sujet est une juste revanche. « M’excuser ? Tu peux te gratter. »
    Décidément, la conversation amoureuse n’a pas son pareil pour éclairer les moindres recoins de notre solitude. Mais bon, là je déborde et suis peut-être totalement « hors sujet ». Recadrons tout ça autour d’une bière !

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    • Voilà, c’est exactement ça. La figure du père, oui, c’est l’axiome central ici. Et ce qui me fait tant de peine, ce ne sont pas les faits, la responsabilité, voire le manque de respect… mais bien le fait que l’on puisse se penser non-sujet, ombre et la solitude terrible que tout cela révèle. C’est pour ça que j’ai déjà pardonné. Tout cela me broie pour lui. Buvons ensemble, oui, non pas pour oublier, mais pour échanger. Tous vos commentaires ont cela de merveilleux que -s’ils comprennent et légitiment le fait que je me sente niée- ils m’appellent en fait à ce que chacun de nous mérite avant tout : la compassion.

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  9. Voilà une heureuse conclusion.

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  10. Chère Esther,
    La blessure provient, comme toujours, de la confrontation du rationnel (ton ami) et du sensible (toi). Ou de l’incompatibilité des logiciels.
    A mon avis, Aldor a vu juste. Personne n’est nié.
    Mais il y a effectivement un manque de compassion de la part de ton ami qui n’est pas à même d’entendre tes échos intérieurs.
    Mon beau petit zèbre, attiré par les têtes bien faites mais qui serait bien plus en sécurité auprès d’un cœur bien fait.
    Très tendrement

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