« C’est tellement bizarre que ce soit toi qui me dises ça »

Matin d’été, vacances en famille. J’ai 9 ans, je viens de me moquer d’une cousine. Mon grand-père se lève et me prend par la main.

Près de la maison se trouve un grand figuier, auquel nous faisons face maintenant tous deux. Je reste silencieuse, sentant une tension inhabituelle chez cet homme que j’aime et révère.

Arrive une première question : « Qu’est-ce que tu vois ? ». Etonnée, je réponds cependant : « – Un figuier. » D’une main ferme, qui n’a toujours pas lâché la mienne, mon grand-père me déplace en tournant autour du tronc, pour changer mon angle de vue. « Et là, qu’est-ce que tu vois ? – Un figuier. – Tu le vois de la même façon ? – Non. »

La scène et la dernière question se répètent, jusqu’à ce que nous ayons fait le tour complet de l’arbre. Puis, nous retournons à notre point de départ, et mon grand-père me dit simplement :
« Tu vois, Esther, les arbres sont comme les gens. On ne peut pas en avoir une vision juste tant qu’on n’en a pas fait le tour. Et ce n’est pas que notre vision soit juste qui soit important, c’est d’être capable de remettre en question la façon dont on les regarde, notre point de vue. Mais surtout, l’essentiel est d’être bienveillant à leur égard, dès le départ. Tu verras, quand tu grandiras, tu comprendras que ça change tout dans la vie. Ca change toute la vie. »

Je n’ai jamais oublié.

Ce matin, je songe à ce que tu me disais si souvent quand je te faisais part de ce que j’aimais en toi, alors que je te connaissais à peine : « C’est tellement bizarre que ce soit toi qui me dises ça… » Mon incompréhension face à ta gêne, alors qu’il s’agissait d’un mouvement si naturel pour moi. Qui résultait du seul souhait de te faire partager ce que je voyais de toi, sans avoir pour autant fait le tour de ce que tu étais. Sans chercher à obtenir en retour quoi que ce soit de ta part. Ces mêmes mouvement et souhait hérités de mon grand-père, que tu as pris pour une fragilité coupable, et dont tu as abusé sans scrupules.

Il est six heures, je me suis levée pour écouter les oiseaux chanter, il fait beau. Il y a peu, sont arrivés de terre inconnue des signes de bienveillance naturelle, sans autre intention que de consoler, d’apaiser.

Il fait encore frais, je tremble légèrement. Mais j’accueille le jour qui vient.

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6 Commentaires

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6 réponses à “« C’est tellement bizarre que ce soit toi qui me dises ça »

  1. Quand on a de la chance, il existe dans notre vie quelqu’un comme un grand-père pour faire de nous des philosophes, des sages respectueux de l’Autre. On comprend la leçon et on devient humain. Trop humain, et trop sage pour ce monde. Quand on a assez tourné autour de notre propre figuier pour le connaître et le respecter, on ne laisse plus les non-initiés le bafouer.
    Celui qui en a abusé finit abusé à son tour, et la philosophe rencontre son philosophe avec qui créer une vie pleine d’amour et de sagesse.
    Ce que je dis est oracle et vaut pour vérité.
    La seule chose qui ne soit pas garantie, c’est le temps que ça prendra..

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  2. Le réalisme et la poésie mélangées, beau texte.

    Aimé par 1 personne

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