« Une sécheresse de coeur pareille, ce n’est pas possible »

Le Festival de cannes est ouvert. Action, émotions programmées. Programmées ?

Samedi. Allongée sur le tapis, yeux clos, j’étale d’un geste mon panthéon de DVD en noir et blanc. C’est un petit jeu immuable, hérité des soirées « ciné-club » de mon enfance : le film était toujours tiré au sort, je perpétue la tradition en choisissant systématiquement celui sur lequel se pose mon regard lorsque j’ouvre les paupières.

Aujourd’hui, ce sera « L’incompris » de Luigi Comencini, qui tire son titre de la situation d’incompréhension et de désespoir vécue par l’aîné d’une fratrie confronté au décès de sa mère, auquel son père le croit insensible.

Depuis le début du film, mes larmes coulent, sans retenue. Retour sur image, j’ai 11 ans, soirée télé dans le salon familial. Je me lève pour aller chercher un rouleau d’essuie-tout à la cuisine, mes frères ironisent. Je suis leur cible idéale, quel que soit le programme à l’écran je pleure indifféremment, pour « La petite maison dans la prairie » comme pour « Easy rider ».

Assis à mes côtés, tu me coules un regard amusé, nuancé d’étonnement. Je t’ai prévenu à ton arrivée de ne pas t’inquiéter de mes possibles débordements lacrymaux, mais n’en reste pas moins pour toi une énigme. Tu es adulte, tu a statué sur la frontière entre réalité et fiction, moi moins. Même si la similitude qui lie mes émotions de cinéma à celles de ma vraie vie est parfois difficile à gérer, vouloir les distinguer en fonction de chacun de ces contextes reste en effet toujours pour moi de l’ordre du contresens.

Dans la semi-obscurité, je pleure toujours, mais souris intérieurement. Être affublée depuis l’enfance d’une incapacité totale à contenir  mes émotions aura au moins eu la vertu de m’apprendre que l’auto-contrôle agit comme les antibiotiques à haute dose. On développe des mécaniques de résistance, ce que j’appelle le syndrome du cœur sec :  en évacuant nos émotions, nous nous empêchons d’habiter pleinement ce que nous vivons, il nous manque une dimension.

Ceux qui comme moi se prennent immanquablement les pieds dans le tapis rouge sang de l’amour frictionnel savent une chose que tu ignores : pleurer  au cinéma comme des enfants nous réhydrate pour de faux à l’amour, pour expérimenter pleinement ce que ça fait en vrai.

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20 Commentaires

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20 réponses à “« Une sécheresse de coeur pareille, ce n’est pas possible »

  1. Bonjour Esther,

    Quel plaisir encore de te retrouver. Voilà en commentaire de ton texte un sonnet que j’ai écris du temps où j’en faisais presque quotidiennement et parfois même deux par jours et ce pendant plus d’un an.

    La joie est sanglot

    Dimanche midi, à la sortie de la messe,
    Pendant que des parents discutent entre croyants,
    Des larmes troublent la vue d’un de leurs enfants,
    Pourtant il n’éprouve pas la moindre tristesse.

    Au contraire, son cœur est rempli d’allégresse.
    Pourquoi pleure-t’il ? Le garçon ne le comprend.
    Du dos de la main il s’essuie discrètement,
    De peur qu’on ne questionne l’objet de sa détresse.

    « Que ce passe-t-il ? Dis-moi quel est ton chagrin? »
    Il aurait l’air malin, puisqu’il n’en a aucun !
    « Pleurnichard », l’auraient qualifié ses quatre frères.

    Plus tard ce souvenir lui revint en écho
    De la lecture de ces mots: « La joie est sanglots »
    Il comprit qu’il avait rencontré le mystère.

    Depuis quelques mois j’en fais beaucoup moins, quasiment plus, je fais des émissions de radio sur les livres, » L’amour des livres » et non pas « L’amour délivre », j’ai choisi ce titre exprès pour la confusion possible. Ça me délivre tout autant que de faire des poèmes, c’est l’acte créatif qui délivre, je te conseille à ce sujet de regarder cette vidéo, Serges Willem explique pourquoi il voit la présence de Dieu (je l’entend comme l’amour, il le dit lui-même) dans le fait d’écrire ;

    Toute la vidéo est à écouter, vraiment, je te la recommande vivement et à tous les lecteurs de ce commentaire d’ailleurs. Si vous lisez les textes d’Esther c’est que vous aimez la poésie aussi je ne peux pas imaginer que ce que dit Serge Wellens ne vous parlera pas, ne vous émouvra pas. Le dernier poème est une véritable tuerie et les images vont superbement avec, mais si vous ne me faites pas confiance ou que vous n’avez pas assez de temps, le passage sur l’amour est l’écriture est à peu près à 11 mn.

    « Tout autant que l’écriture », ça n’est pas tout à fait exact, ça me manque un peu quand même de composer des poèmes, peut-être qu’écrire (j’allais dire « au sens propre » mais je ne sais pas ce que c’est le sens propre d' »écrire », est-ce s’exprimer en imprimant des lettres sur un support, ou est-ce créer ? J’irai voir plus tard. Tiens, créer, à une lettre près, un i, c’est un anagramme d’écrire !) me permet de m’échapper un peu plus.

    Je prépare une émission sur André Laude, je rame un peu parce que j’ai peur de ne pas être à la hauteur de sa poésie. Ça sera mieux que rien. Pourvu qu’à un moment où à un autre on entende un de ses poèmes, ça ne sera pas vain.

    Sinon, voici le lien vers le poème ci-dessus, on y trouve le lien vers l’endroit où j’ai trouvé, « La joie est sanglot », un très beau texte.

    https://misquette.wordpress.com/2015/10/22/la-joie-est-sanglot/?preview_id=9159&preview_nonce=e03604b6dc

    J’ai entendu Christian Bobin dire la même chose à une journaliste qui s’est interrompu en larmes dans la lecture d’un de ses textes, débordée par l’émotion. Je pourrai retrouver ce moment mais je ne crois pas que ce soit bien utile.

    Bonne journée.

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  2. Merci pour ces liens en tous sens : celui d’Esther, le vôtre et de Serge Wellens que je découvre, comme un baume.

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  3. Pingback: musnadjia423wordpress

  4. Helene

    Oui, oui, merci !
    Quel bonheur que ce partage dans l’exploration du sensible.
    Esther, la création de ce lieu intime est une réussite : Non seulement il te soigne mais finalement te déborde par sa résonance universelle.

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  5. Ah les larmes ! Comme on les évacue, elles n’ont pas bonne réputation. On en a souvent honte, on les efface rapidement l’air de rien mais d’autres coulent… Qu’elles soient de joie, de crocodile ou de chagrin, elles sont en tout cas la preuve que les choses se vivent avec le corps, si on le laisse vivre un tant soit peu.
    Et puis, il y a le coeur, peut-être finalement davantage une pompe à eau qu’à sang ? Le mien est d’artichaut et ça ne se soigne pas, ai-je appris.
    Merci pour ce nouveau beau partage !

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    • Petite, on m’appelait « Lulu cœur d’artichaut  » 😉 Tu trouveras un texte portant ce titre dans mes premiers posts sur le blog… CQFD. Bienvenue au club des Astéracées.

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  6. Avoir le coeur au bord des yeux…. Cela témoigne juste d’une hypersensibilité…

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  7. Pingback: Entre réalité et fiction | En attendant de savoir

  8. Pingback: Poésie: Face à face | Maître Renard

  9. Il y a un être plus ou un être mieux à s’exprimer ses émotions. Les larmes, qu’elles soient de tristesse ou de chaleur ressentie, font du bien à l’être. Le sourire également. Une toute douce journée à vous, Esther.

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  10. Pingback: un panthéon de DVD | Colours in Black and White

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