« Il y a quelque chose de tellement ado en toi »

Samedi matin. Je viens de retrouver une photo prise il y a quelques années. J’y suis souriante, solaire, c’est celle qui t’a donné envie de me rencontrer. Depuis, mon sourire s’est effacé.

C’est une photo de vacances, prise lors d’un week-end d’anniversaire dans les îles espagnoles, souvenir d’un grand bain d’amitié partagée. Face à l’objectif, je souris franchement. J’affiche une énergie qui déborde du cadre.

Tu es photographe, ton œil a décelé cette vibration à l’instant où tu as vu cette photo. Tu l’as même commentée, en la qualifiant de tout à fait révélatrice, et tu as dit « tout haut ce que les autres pensent tout bas » de cette vitalité qui m’habite, ce sont tes propres mots.

Comme tu me l’as peu après réaffirmé en me donnant à écouter la chanson de Tina Turner intitulée « You’ve got the love, give me the strength to go on living »*, c’est à cette même énergie que tu as décidé de venir te connecter. Mais ce que tu ne savais pas à l’époque, c’est que son intensité nous surexposerait jusqu’à tout brûler.

Ce cliché m’absorbe, j’en scrute les moindres détails. Sans que je comprenne pourquoi, la masse de mes cheveux -qui ont bouclé du fait de l’humidité marine- m’interroge. Il y a peu, j’ai découvert dans une salle obscure d’un musée suranné une petite statuette d’Eros, ses boucles folles ceintes de feuilles et de branchages, deux ailes dans le dos, armé d’un arc semblable à celui de Cupidon. Un corps de jeune adolescent, mi-faune mi-ange, affairé à lancer ses flèches. Flash : ce sont les boucles d’Eros auxquelles je pense en regardant les miennes.

Dans la mythologie grecque, Eros, dieu de l’amour et de la puissance créatrice, réunit deux principes : l’amour-désir et l’amour-vertueux, selon les interprétations que l’on choisit d’en faire. Deux lectures possibles, donc, et lorsque tu as regardé cette photo, je découvre aujourd’hui que tu les as confondues. Dans ce que j’y dégageais, tu as lu l’Eros-désir et pris le sujet (moi) pour l’objet que tu poursuivais alors sans le savoir ou l’avouer, la recherche d’Eros l’amour-vertueux.

L’amour vertueux, qui nous parle d’un sentiment sous sa forme la plus pure, celle que nous vivons dans nos toutes premières années d’enfance, pour peu que personne ne vienne l’y saccager. Autrefois, quelqu’un a piétiné cette pureté en toi, par deux fois, en t’abandonnant enfant, puis adolescent. Tu m’as confié cette douleur-là un soir, j’en ai recueilli les cendres avec toute la compassion dont je me suis sentie capable.

De ce genre de désastre, on sort rarement vivant, ou alors brûlé au dernier degré. C’est un bûcher qui altère notre forme initiale, y laisse un grand trou comme ceux qui endommageaient les pellicules dans les projecteurs surchauffés de nos enfances. Ou bien nous voile irrémédiablement, lorsque le temps d’exposition à l’irradiation a par trop duré.

On passe ensuite toute une vie à tenter de colmater cette brûlure, de retrouver notre netteté d’origine. Certains jours, on exhume même les photos de nos années premières, pour y retrouver la plénitude du sourire qui nous animait alors, nourri par le vivant principe de l’éros désirant et aimant de l’enfance.

Parfois, nous comprenons en un éclair ce qui a ensuite parasité ces images : le fameux principe de réalité, découvert au fur et à mesure du temps qui passe et des déceptions ou blessures qu’il engendre. Déçus, frustrés, comme un enfant casse son jouet pourtant le plus précieux, il arrive qu’iconoclastes, nous déchirions ces clichés d’un autre âge. Que nous immolions ce qui faisait appel non pas au divin des icônes pieuses, mais à ce qu’il  révèle en nous de sacré, d’immensément important. Une fois l’autodafé accompli, il reste malgré tout une trace d’une netteté fracassante, qui continue à brûler en nous consumant, même si son support n’est désormais plus que confettis dispersés sur le tapis.

Au-dessus de mon lit, il y a ce portrait à l’aquarelle qu’un ami a fait d’après une photo postérieure à celle qui a déclenché notre rencontre. Mon sourire a disparu, j’étais alors exposée à ta souffrance et celle que tu as provoquée en moi. Mais si l’on regarde bien, il  subsiste quelque chose d’essentiel dans ce tableau, une vérité légendée par l’artiste sous la forme d’une citation, que je te livre ici :

« Mais le visage de certaines femmes dans la maturité demeure baigné d’enfance ; c’est peut-être leur enfance éternelle qui fixe notre amour et le délivre du temps. »
François Mauriac, le désert de l’amour.

 

*tu as en toi l’amour, donne-moi la force de continuer à vivre.

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10 Commentaires

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10 réponses à “« Il y a quelque chose de tellement ado en toi »

  1. Olivier Philippot

    Merci pour la profondeur et la vérité de ces mots, et merci pour l’éclairage !

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  2. Peut-il vraiment en aller autrement ? Les personnes solaires éclairent et brûlent.

    Mais je comprends aussi qu’il aurait brûlé tout seul.

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    • Ah, Aldor, je ne sais pas s’il peut en aller autrement d’un fait constitutif qui me dépasse souvent, si cette solarité est finalement un bienfait ou une condamnation. Et la question n’appelle finalement pour moi qu’à choisir d’en baisser ou augmenter le degré en fonction de ceux qui choisissent de venir s’y exposer. C’est ce que m’enseigne l’expérience, mais il n’en reste pas moins que c’est un vaste chantier…

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  3. Se rapprocher du soleil, Icare pourrait en parler…Quant à la confusion, elle règne en maître dans certains esprits et s’y perdre, peut parfois constituer un bon moyen de s’y retrouver…
    Au plaisir de vous lire. J’apprécie l’émotion dans vos écrits. Une vibration agréable.

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    • Oui, Icare était entre les lignes 🙂 Et tout à fait d’accord avec ce que vous dites de s »‘y retrouver », c’est une fonction centrale de l’altérité. merci pour votre gentille appréciation, j’ai moi aussi beaucoup de plaisir à découvrir vos textes et leur sensibilité.

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