« Tu danses, quand tu marches »

Dimanche. Ahurissement du réveil, retour approximatif à la cage du réel. Mon corps craque, refuse de bouger.

Je suis sortie marcher, jusqu’au canal tout proche. L’endroit est animé : coureurs, couples et familles en ballade, cyclistes… les foulées, les pas, les tours de pédale s’y répètent avec une régularité hypnotique qui fait étrangement écho à l’hébétude dans laquelle je me débats ce matin.

La chaleur est déjà forte, au détour d’une boucle du chemin de halage une grande pelouse plantée d’arbres offre une ombre bienvenue. Je m’y accroupis sous un chêne, contrôle pause. Ces premières minutes de marche n’ont pas réussi à dissiper le vertige lié au sentiment d’être coupée en deux. Tête et corps asynchrones.

Indifférent au soleil qui claque sur le moindre brin d’herbe, un petit groupe d’enfants s’éparpille en courant dans tous les sens, hurlant et riant tout à la fois. Ebauches de course, arrêts, reprises, éclats de voix, bribes de phrases : ils ont investi tout l’espace, le fragmentent, en décomposent et recomposent la dimension visuelle, tactile, sonore. Cour de récréation, dans laquelle se joue une re-création incessante. La vision de ce petit peuple paisible et fou – comme le qualifie Christian Bobin, ce génial poète- est d’une gaieté contagieuse.

Depuis que nous avons cessé de nous parler, je suis dans un silence intérieur dont -en te rencontrant- j’avais effacé l’expérience. La réalité du monde extérieur m’y parvient comme la musique diffusée dans les magasins, je l’entends, mais sans y prêter réellement attention.

Pourtant, dans cette époque de cacophonie générale, je redécouvre peu à peu combien le silence de l’intériorité est l’épicentre d’un cyclone qui, paradoxalement, crée un espace d’expérimentation dont j’avais délaissé l’importance pour moi vitale. Au fil de ces jours blancs, je sens que s’y élabore une forme qui a à voir avec le discours. Le mien, du moins. A l’image de la pelouse sur laquelle les enfants jouent, je n’y fais rien. Je laisse les pensées se bousculer, les autres me percuter, je marche sans but, fragmentée, en perpétuel déséquilibre. Mais quelque chose est en train d’advenir.

Midi. Je marche pieds nus sur le chemin du retour. Par endroits, la terre est humide et fraîche, élastique. Chaque appui provoque un délicieux effet de rebond sous la plante du pied, un retour d’énergie qui se propage des orteils jusqu’au sommet de mon crâne, fait swinguer légèrement ma démarche sans que j’en aie immédiatement conscience.

Quelques foulées plus loin, je réalise que j’ai accéléré, mon cœur bat plus vite et j’ai le sourire aux lèvres. Je viens de penser à ces mots de mon professeur de danse africaine, qui m’observait un jour marcher jusqu’à lui dans la rue et m’avait alors dit : « Tu danses, quand tu marches. »

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12 Commentaires

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12 réponses à “« Tu danses, quand tu marches »

  1. Tu danses quand tu marches. Heureuse Esther. Moi , quand je danse, je marche…

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  2. Toute réflexion personnelle, donne une autre respiration intérieure, après le rythme des pas, la danse des idées. C’est une belle chute. Cordialement.

    Aimé par 1 personne

  3. Souvent, vos billets sont des photographies.

    
Vous ne quittez pas votre âme d’enfant dans la spontanéité de l’action avec la focale macro du détail vissée à l’enfance ; et tout à la fois vous avez les mots précis à offrir d’une description appropriée et jouissive donnant un large sens aux années qui passent.

    Ce privilège du recul, s’il en est, permet d’y ajouter votre angle, un grand angle éclairé. L’ensemble créant une lumineuse polyvalence de l’objectif qui prête à s’attarder, à flâner, avec vous sur votre temps de pose, de pause, de silence. Musique.

    Dansez, marchez tout l’été chère Esther, j’en suis fort aise, ainsi vous rechargez les étoiles !

    Que tout vous soit lux, calme et volupté.

    

Au plaisir de vous lire 🙂

    Aimé par 2 people

    • Souvent, chère Didascalie, vos billets me donnent à voir. Non pas à me voir, ce qui ne m’intéresse guère, mais bien plutôt à vous voir lire, qui est infiniment plus passionnant. Semés au fil des articles, vos commentaires, – ont une vertu essentielle : me décentrer, me dérouter – dans le sens de m’emmener hors de mon itinéraire annoncé, sur vos chemins de traverse- pour poser avec vous un regard différent sur le paysage intérieur que je tente d’esquisser. Ou plutôt de photographier, car le mot résonne comme juste en moi, tout en me surprenant. Vous avez l’oeil, et les mots pour le dire 🙂
      Merci une fois encore de vos mots, ils peuplent mon silence d’une musique qui m’aide à vous faire danser sous les étoiles 🙂

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  4. J’aime beaucoup cette façon de marcher/danser, et vice et versa, dans le néanmoins rassurant déséquilibre de la marche.

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  5. helenemapo

    Vous êtes tous merveilleux de sensibilité, de finesse et de tendresse.
    Chacun prend la main de l’autre, c’est doux et beau.
    Une mention particulière à la poésie de Tony !
    Merci Esther de ces délicieux moments de partage.

    Aimé par 3 people

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