« Tu vibres »

Mercredi, 18 heures. Sous le kiosque de la place du village, un groupe de rock se démène pour animer les estivants attablés aux cafés. Muette, j’attends que quelque chose résonne en moi.

Depuis quelques jours, nous sommes en vadrouille, parties nez au vent sans autre programme que de nous laisser dériver sans contraintes. 30 années d’amitié font qu’il me suffit d’être avec toi pour que le monde devienne habitable, où que nous nous trouvions.

Entre nous souvent le silence règne, mais le dialogue ne s’interrompt jamais. Tu es assise à mes côtés, je sens que chacune de tes cellules a enregistré la mélancolie un peu poisseuse qui m’étreint en cette fin de journée. Heures de transition délicate, pendant lesquelles je consacre ce qu’il me reste d’énergie à ne pas céder au découragement qui vient de m’envahir. Tu as eu une année difficile, il m’importe plus que tout de ne pas ajouter ma peine à tes soucis.

De temps à autre, tu me regardes attentivement mais ne dis rien, et je t’en suis reconnaissante. Tu sais que ce silence ne t’exclut pas, t’incorpore au même titre que les traces de sons, éléments de pensées et d’images qui le peuplent et lui donnent la densité nécessaire pour restaurer en moi ce que le monde extérieur déchire trop souvent. Ces temps-ci, je parle peu, la tentation d’abandonner les mots est grande. Je me heurte au silence qui couve sous le langage, le fait naître en le tuant tout à la fois.

L’orchestre enchaîne les tubes des années 80, une pluie de confettis s’est abattue, les gens dansent et rient. Sur un banc, un tout petit garçon déguste sa première glace avec une concentration fascinante. Son père lui tend à intervalles réguliers le cornet, l’enfant y pose les lèvres, rit du froid qui le surprend, grimace de l’acidité inattendue du sorbet, puis y trempe les doigts et s’en tartine copieusement la bouche. Heureux instants des premières fois, évènements parfois minuscules mais pourtant si fondateurs que nous ne cessons de vouloir y revenir tout au long de notre vie.

Les basses font trembler le moindre pavé, mais -pour l’enfant- le temps s’est arrêté. Seul compte le plaisir de l’instant présent, tout en lui est sensualité, présence, disponibilité. La musique s’est accélérée, soudain, et me revient alors ta façon de parler, ce débit qui ne laissait pas le temps à tes mots de s’installer, de se déposer.

Ton langage en fuite, comme un homme traqué.

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4 Commentaires

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4 réponses à “« Tu vibres »

  1. Bonjour, Esther.

    Quel est ce tu qui vibre ? Toi, elle, l’enfant, lui ? Ou la mémoire, entrant en résonnance ?

    Aimé par 1 personne

    • Bonjour Aldor,
      à l’origine, ce « tu » dont tu parles est le mien. Du moins tel que qualifié comme tel par « lui », au détour d’une conversation. Mais ta question me confirme que j’ai été bien entendue dans ce que j’ai tenté de faire passer dans ce texte (et je t’en remercie) : qu’être présent au monde, le laisser résonner en nous emprunte de multiples chemins. Nos interactions, les personnes que nous rencontrons, notre corps, notre mémoire bien sûr… C’est en tous cas ce que je comprends de cette vibration universelle et originelle qui nous traverse tous, et me permet – je crois- de saisir ce que Nietszche voulait dire en écrivant : « Si le monde disparaissait, il ne resterait que la musique. »

      Aimé par 2 people

  2. Comme elle vient

    Mes cheveux noir ébène sont devenus gris,
    Des rides profondes sillonnent mon visage,
    Sur mon apparence le temps fait des ravages,
    Mais qu’en est-il pour ce qui est de mon esprit ?

    J’ai le sentiment de ne rien avoir appris
    Concernant ce que veut dire se comporter en sage.
    La raison m’a été promise à sept ans d’âge,
    C’est peut-être à ce moment-là qu’elle a péri.

    C’était bon de jouer à longueur de journée,
    Puis de s’abandonner dans les bras de Morphée
    Sans avoir le moindre souci du lendemain.

    Que revienne l’ère bénie de mon enfance,
    Indéfectible était alors mon espérance,
    Qu’à nouveau je prenne la vie comme elle vient.

    Aimé par 1 personne

  3. …Mais les mots vivraient mal de votre abandon, ils vibreraient d’une façon monocorde…

    Aimé par 1 personne

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