« On ne peut pas ne pas t’aimer »

L’éclipse solaire totale est passée, et la prochaine ne reviendra pas avant 2081. Je ne serai plus là.

Malte,1999, année d’éclipse. Au milieu d’une journée de chaleur intense, la température avait soudainement baissé et la lumière diminué peu à peu pour muer en voile gris. Minutes d’angoisse indicible dans un silence d’apocalypse, rapidement dissipée par le bonheur de partager ces instants avec toi. Premier souvenir d’un voyage pleinement heureux, première révolution d’une vie à deux couronnée par l’arrivée prochaine d’un enfant.

L’été tire à sa fin, mais ces journées passées au soleil ont fait leur œuvre et la noirceur consécutive à ta disparition fait depuis peu place à des images qui, parfois, m’éclairent. Il est tard, je fume sur la terrasse plongée dans la nuit, l’heure est au songe diffus qui permet à la mémoire de distiller ses enseignements.

La nuit est fraîche, calme. Si différente de celles passées autrefois en Guadeloupe, dont j’ai gardé un souvenir que les années n’ont pas affadi. Leur noir profond qui tombe en bloc et permet de voir clairement les étoiles, le chant des grenouilles siffleuses et sa pulsation régulière, la tiédeur humide, et la rumeur des vagues, proche. Nuits familières, utérines, dont on sait qu’on émergera dans la lumière matinale en y inspirant l’oxygène à pleins poumons.

Dans les dernières secondes de l’éclipse, une incertitude s’était installée en moi. Et si le soleil disparaissait pour de bon ? Furtive résurgence d’une peur que le monde vacille, un instant, suivie du réconfort procuré par la conviction que le cycle allait reprendre, il ne pouvait en être autrement.

Après ton départ, un cycle s’est achevé. Bientôt, mon corps, cette machine si régulière, si fertile, cessera de fonctionner. Jusqu’alors, il n’avait connu qu’une interruption, due à une fausse couche tardive. Echographie d’un bébé gisant, immobile, vision d’un espoir devenu cendreux comme Pompéi après l’éruption. Après quelques lunes, la vie avait repris son cours, et l’arrivée d’une petite fille à nouveau tout illuminé.

Le feulement sourd d’un chat du voisinage allongé en Sphinx sur le toit interrompt mes ruminations. Je m’étire, elles ont déposé leur distillat :  vivre l’arrêt des cycles précédant l’irruption d’un enfant, puis -plus tard- le terme de la fécondité féminine est une expérience  qui, en me plaçant à chaque heure de ma vie entre pulsion de vie et imminence inéluctable d’une péremption, m’aura légué la conscience de la nécessité d’un amour inconditionnel comme seul antidote à la fragilité du vivant.

Dans la nuit, la lumière des trois Belles d’été palpite. Dernières bouffées, légèrement âcres. Quelque chose n’est pas advenu, la révolution n’aura pas lieu.

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2 Commentaires

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2 réponses à “« On ne peut pas ne pas t’aimer »

  1. Je suis subjugué par le titre. Pour ces émotions, ces sentiments que me procure sa lecture. Déjà. Quant à la Révolution, on verra bien…sourire

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