« Je ne vais pas te lâcher »

Burn out total. Je n’ai pas renâclé à la peine. Je n’avais pas prévu qu’elle prendrait le dessus

Longtemps, je me suis battue à tes côtés. Au printemps, en état d’urgence, j’ai baissé pavillon. Je ne savais plus à qui m’en tenir. Au-dehors, le monde cahotait sec, je buvais le mauvais bouillon de l’existence.

Dans ton bureau, je m’agrippe à ma chaise. La fatigue des heures, accumulées sans compter ces huit années, a eu raison de l’énergie propre à déplacer des montagnes qui était jusqu’ici la mienne.

Je suis venue te faire part de ma peine. Celle que je me suis donnée, celle que j’éprouve aujourd’hui, liée à mes difficultés économiques, à la mort lente de ce deuxième métier qui – combiné à l’activité exercée auprès de toi-  me permettait de vivre décemment. Mes enfants, restés en province, ont besoin de ma présence. Ils ne me voient plus guère, mon travail m’en laisse de moins en moins le temps.

J’évoque une revalorisation de mon salaire, la possibilité de configurer autrement la mission que tu m’as confiée. Je ne me reconnais plus dans le projet auquel j’adhérais, fissurée par le décalage entre l’intention affichée et la réalité pratiquée.

« Tu te trompes. » Ite missa est. La possibilité d’un échange s’écroule. Tu m’as écoutée non pas pour comprendre, mais pour répondre. L’enchaînement huilé d’arguments qui s’ensuit a pour objectif de me ramener à la raison. Ta raison, soutenue par un contexte économique qui, me dis-tu, ne peut laisser de place à autre chose que la rétribution des heures effectuées. Gagner plus, cela veut dire travailler plus, à moi de me mobiliser pour trouver ailleurs ce qui me fait défaut. Quant au projet dont je conteste aujourd’hui l’humanité qui était initialement la sienne, mise à mal par la froideur libérale du nouveau gouvernement dont tu portes sans équivoque le flambeau, ta réponse me signifie clairement que l’erreur est de mon côté.

Ma souffrance ne t’atteint pas, tu viens de la balayer en trois mots. En doutant, j’ai commis un crime de lèse-majesté, auprès duquel ma peine fait figure d’égarement d’illettrée privée des clés d’une lecture objective – et donc recevable – du monde.

Tu as tranché, je dessille. Un lien que je pensais indéfectible vient de se rompre. L’ego et la volonté de pouvoir qui l’accompagne auront donc eu raison de tout, cette année.

Privée de ma parole, je n’existe plus. Je te présente ma démission, et sors de la pièce, accompagnée des Mots de Jean-Paul Sartre :

« Je sais que je ne rencontrerai plus jamais rien ni personne qui m’inspire de la passion. Tu sais, pour se mettre à aimer quelqu’un, c’est une entreprise. Il faut avoir une énergie, une générosité, un aveuglement… Il y a même un moment, tout au début, où il faut sauter par-dessus un précipice ; si on réfléchit, on ne le fait pas. Je sais que je ne sauterai plus jamais. »

Peine perdue.

34 Commentaires

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34 réponses à “« Je ne vais pas te lâcher »

  1. Démission à la moustache du capitaine…

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  2. Quelque chose est perdu, probablement, Esther. Mais pas tout. Et pas la peine. Ce que tu as fait à été fait.

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  3. Je le sais bien, Esther. Et sans doute mieux que toi. Mais même le temps n’assassine pas tout.

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  4. Je vous souhaite courage et sérénité … et un brin d’espièglerie, Esther.

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  5. Magnifique ton histoire ! Tu as enfin décidé de t’occuper de toi ! Tu es sortie d’un aveuglement total, où tu ne voyais plus la réalité dans laquelle tu baignais. Alors bien sûr, tu as eu la sensation de tomber de ta chaise. Mais en fait, tu as l’opportunité d’apprendre à regarder la vie en face, pour ne pas reproduire une telle situation. Bien-sur qu’un jour tu re-sauteras, mais cette fois ci tes yeux seront ouvert et la probabilité d’être déçue ou de te tromper sera très faible. Bien sûr qu’il est des apprentissages qui coûtent un peu cher, mais sache que ce sont des trésors dont la valeur est inestimable.
    Bonne chance à toi.

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    • Que tu lises cette histoire comme la volonté de m’occuper de moi ne m’était pas venu à l’esprit, et cela me frappe, ouvre une porte de réflexion inattendue. C’est la vertu des regards croisés, et surtout de l’écoute/lecture active et bienveillante, je crois 🙂 merci de tes mots.

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  6. Bon courage Esther… 😦

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  7. Glaçant. Plus rien n’arrête ces Hommes en marche. Et surtout pas nos naïves espérances de loyauté, fraternité, respect, gratitude… Je partage ta nausée et j’admire ton courage. Non, il ne faut pas les lâcher ces pompeux étourdis !

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  8.  » Tu m’as écoutée non pas pour comprendre, mais pour répondre.  »
    Simplement terrible, un crime de sang froid.
    Merci Esther de nous livrer ce moment que l’on aurait pourtant aimé ne jamais voir arriver.
    L’authenticité et la liberté se paient cher mais, droite dans tes bottes, tu ne t’es pas perdue et nous te t’avons pas perdue. Ta route s’est certainement encore embellie de nouvelles lettres de noblesse, peut-être en forme de cicatrices, mais de celles qui ne s’achètent pas et ne se fabriquent pas de quelconques manipulations.
    Avec toi !
    Olivier.

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    • Merci de tes mots, Olivier. Ce qui me glace le plus, finalement, c’est de penser que d’autres moins « chanceux » que moi n’ont même plus la marge de manœuvre (et/ou l’énergie) nécessaire pour faire face et se révolter. Je ne m’y résous pas, et cela me broie.

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      • Au-delà de soi, il y a toujours l’autre qui suit, qui reprend la charge seul ou à plusieurs, qui ignore peut-être tout de l’histoire de cette charge et qui ne t’entendra pas.
        Cette chose-là, douloureuse, va avec. Elle nous montre notre solitude véritable, intrinsèque, nue. Il faut le temps de la cicatrisation.
        Heureusement, je te crois riche de tous les anti-corps à la misère et il ne faut pas te laisser broyer.
        Au bout de l’écriture (et si possible avant), la lumière ?

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      • Au vu de tous les commentaires reçus sur ce textes et sur le blog en général, de leur sensibilité, de leur fine écoute et de leur belle et fraternelle humanité, quelque chose de lumineux est en train de se dessiner. Au coeur de l’écriture, et au coeur de l’instant présent 🙂

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  9. helenemapo

    La peine n’est pas perdue, elle est partagée.

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  10. Et si le ippon n’était pas attribué à celui que l’on croit… ?
    Vos mots ont le plus puissant des pouvoirs, celui de l’humaine clairvoyance. Avec vous chère Esther 🙂

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  11. « peine perdue, mais pas pour moi, qui l’aurais pourtant vraiment voulu, oooh, hohoho » https://youtu.be/HNCdDxH4eQI

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  12. Le défaitisme aussi n’est jamais la solution, la résilience peut être un atout. Le monde ne fait pas de cadeau, j’ai appris à m’en souvenir, je m’en porte mieux. Ravi de vous lire.

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    • Oui, tout à fait d’accord avec vous sur ce qui est du défaitisme. Pour autant, loin de moi l’idée de baisser les bras, mais bien plus d’essayer de transmettre ce que vous dites si justement : « apprendre à se souvenir » de la noirceur, pour se diriger vers d’autres lumières. Merci de votre visite.

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  13. Le monde du travail en France m’apparaît de plus en plus… étrange. Lointain. Bon. C’était un travail. Peut-on y appliquer l’adage: « Un de perdu, dix de retrouvés »? 🙂

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    • Etrange, cela résonne, oui. Que l’on puisse consacrer une vie entière à travailler m’a toujours posé beaucoup de questions… Pour l’adage, je vais désormais m’attacher à le faire mentir 🙂 Je n’ai pas encore trouvé la solution économique, mais je vais déjà substituer le mot « activité » à celui de travail. Vaste chantier !
      Et bienvenue sur ce blog 🙂

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  14. Jean-Noel

    Bon courage à vous Esther, il est de ces souffrances qui laisseront toujours une cicatrice mais qui rendent plus fort également. Votre courage et votre détermination vous aideront à ne pas vous perdre vous-même, amis indéfectibles qui ne vous décevront jamais. La noirceur ne prendra jamais le pas sur la lumière en ce bas-monde, du moins je me plais à le croire. Bien cordialement.

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