« J’ai envie qu’on me parle »

Mardi. Trente et unième journée d’absence. Hémorragie d’heures, je ne fais rien.

La rentrée s’est faite sans moi, un mois vient de s’écouler sans contraintes particulières. L’école et ses étudiants sont devenus les fantômes d’une époque déjà lointaine.

Exilée volontaire du « Faire » tout-puissant, je découvre un temps asynchrone, qui décorsète une tension longtemps contenue. Un calme d’étang en hiver s’est installé, mes pensées sont en fugue.

Un temps, j’ai poursuivi en imagination le dialogue interrompu par les catastrophes de l’année écoulée, mais ta voix s’est tue et ce soliloque qui boucle me fatigue. Le silence a pris le relais. Bombardée par une succession d’instants, d’états liquides, j’écoute – attentive – le crissement léger d’une fissure intérieure que l’émiettement calendaire élargit peu à peu.

Aujourd’hui, le téléphone n’a pas sonné, personne ne s’est manifesté. L’heure avance, je viens de sursauter au contact d’une chaise. Toute la journée, une bribe de nos dialogues passés a ricoché en moi, abrasion fine mais suffisamment irritante pour me pousser enfin à me lever et me diriger vers la bibliothèque. J’appelle l’écrit à la rescousse, imparable antidote.

Quand on meurt aux autres dans la vraie vie, lire ouvre un espace riche d’une infinité d’autres possibles. Contenue dans les rides matricielles du canapé, je m’enfonce dans le silence de l’intériorité propre à la lecture. Ma respiration s’est faite plus ample, je guette les mots, la phrase, le fragment qui déverrouille. Plus encore, je cherche une densité particulière, une parole habitée par une intime sincérité.

« J’ai envie qu’on me parle » : la phrase m’ayant obsédée toutes ces heures se surimpose aux lignes qui défilent, et je comprends peu à peu combien ce même silence intérieur éprouvé aujourd’hui creusait alors en toi la souffrance d’un dialogue à l’Autre ne parvenant pas à s’instaurer en vérité. Effet miroir ? L’exaspération contenue dans tes mots vient de toucher un point d’astringence insupportable.

Désemparée, j’attrape l’ordinateur, pianote quelques instants le temps de retrouver une forme de calme. Peu à peu, la pulsation rassurante du cliquetis des touches s’installe, altère – un instant – l’emprise de ce silence au contact duquel ma réalité se vitrifie de jour en jour.

Ecrire, écrire pour que quelque chose bouge.

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32 Commentaires

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32 réponses à “« J’ai envie qu’on me parle »

  1. « J’ai envie qu’on me parle »… et bien moi quand je vous lis, aujourd’hui, j’entends de la musique sur vos mots. N’avez-vous jamais pensé à écrire des paroles de chanson ?

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  2. Quelque chose bouge. Vous. Vos doigts sur le clavier.

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  3. maryllraizer

    Merci !

    « Fût-ce en mille éclats
    Elle est toujours là –
    La lune dans l’eau. »
    Ueda Chôshû

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  4. Bon. Ça a bougé? Un peu? 🙂

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  5. PS. Je crois que c’est pour ça qu’autrefois (et peut-être encore aujourd’hui, les gens allaient au café. Même pour un café au comptoir…) 😉

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  6. Vous dites si bien ces états faussement silencieux et ce temps étrange de l’exil social ! J’ai souvent, comme vous, des phrases qui tournicotent en tête, mais c’est à l’inverse pour réclamer silence et solitude.

    Aimé par 5 personnes

    • Je crois que nous entendons bien l’une chez l’autre – même si cela procède ici de mouvements contraires-un silence en creux qui nourrit l’impulsion à écrire. Je le savoure dans vos mots, merci de me prêter l’oreille si fine qui est la vôtre…

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  7. Se forcer peut-être à écouter le silence sans chercher à le combler. Sans le fuir. Un moment.

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  8. arbrealettres

    Écouter
    Suffit
    Parfois

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  9. Votre texte est très beau et incite à vous écrire même si écrire n’est pas tout à fait parler…il me rappelle un poème que j’ai écrit il ya longtemps
    Tous ces mots, tous ces mots
    Pris et aimés, ces routes
    Entières de mots sur le papier
    Et rien en moi qui en fasse
    Autre chose que la musique de mon
    Silence, route que nul n’emprunte
    Sèche et lisse, tout à la fois.

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  10. L’écriture est un mouvement, même immobile.

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  11. Bonjour, nous ne nous connaissons pas, je passais par hasard et…..Je me suis retrouvé dans ce billet ! Si vous ( tu? ) en a l’occasion , passez sur mes blogs (il y en a deux , un  » assez noir  » , l’autre moins ) et Tout de moi y est : Les blogs sont un exutoire pour moi , et ils m’aident à combler mon ennui , j’y ai rencontré des personnes très bien …
    A bientôt certainement .
    Francis

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  12. oui, je comprends, j’ai souvent envie qu’on ne me parle pas… j’ai faim de silence, de musique, j’ai faim de « rien » salvateur… bonne chance à vous Luette… vous avez une belle plume… vous méritez qu’on vous parle, et surtout, qu’on vous lise… je vous ai répondu chez Francesco, il mérite qu’on l’écoute, et sa playlist mérite qu’on la regarde’… Elle parle, elle vous parlera…

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  13. Quand on meurt aux autres dans la vraie vie … J’aime cette phrase.
    * être devenu complètement invisible aux yeux des gens
    * se retirer volontairement du contact des gens
    Si l’un des deux peut être choisi volontairement, les deux sont durs à vivre et sont pesants.

    Aimé par 1 personne

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