« Everyday I write the book »

Début novembre, les images d’un étang frissonnant dans la brume d’une campagne en hiver ont fait irruption dans mon fil d’actualité. Tôt, chaque matin, je les attends, le cœur battant.

Léger électrochoc visuel. Enfin ! La brume, la surface de l’eau, les roseaux et la petite cabane, là-bas, tout au bout du ponton, viennent de s’afficher sur l’écran de l’ordinateur. J’attendais ce saisissement. Je suis à l’affût. Jour après jour, les photographies du lac s’additionnent, sans me lasser. Elles contiennent une question qui ratiocine, me tient en alerte.

Aller-retours d’un cliché à un autre. L’interrogation résiste. Le thème ne varie pas, mais chaque nouveau cliché du lac apporte des variations de couleur, cadrage, luminosité, toute une somme de détails qui grippent subtilement la récurrence de la série et déclenchent de petits arrêts sur image. Syncopes d’autant plus délicieuses qu’elles font remonter à la surface d’un quotidien encore cotonneux une excitation étrange, à l’orée de journées qui n’annoncent rien de palpitant.

« Là, là ! » Pieds nus dans la vase, accroupie au-dessus des deux trous qui signent la présence de sa cachette, un « couteau » enfoui dans le sable vient de surgir, leurré par les grains de gros sel que j’ai déposés il y a peu et que l’eau de mer a dissous, lui faisant croire à la marée montante et l’opportunité de sortir chasser pour se nourrir. Mon cœur de 8 ans bat violemment sous l’effet de l’apparition, l’excitation évapore d’un coup les longues minutes passées à attendre ce moment. La nébuleuse de mes cousins dispersés sur l’estran s’est agrégée en un bloc brouillon autour de l’étrange coquillage longiligne qui pointe, les cris fusent. « Attrape-le, attrape-le ! » Joie pure de la chasse à l’infime, qui arrache en une fraction de seconde notre volée de piafs surexcités au monde productif des adultes et, ce faisant, nous aligne à l’essentiel.

Dans l’envasement provoqué par la répétition atone de journées passées à ne rien faire depuis ma démission de la marche économique du monde, les photos du lac déclenchent un mouvement qui s’apparente à celui des journées de pêche à pied de mon enfance : se lever à l’aube, guetter – vigilant-  quelque chose qui altère l‘apparent immuable d’une surface soumise à l’examen patient de toutes ses variations de forme, aspects, états. Puis en surgisse brusquement, pour que l’on puisse enfin s’en saisir et exploser dans une jubilation archaïque de chasseur-cueilleur.

Plaisir du jeu inutile et gratuit, qui réveille peu à peu en moi une pulsion vitale, dans laquelle se répète et se maintient le désir.

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18 Commentaires

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18 réponses à “« Everyday I write the book »

  1. La sensation ne m’est peut-être pas familière mais je goûte la beauté de ton écriture.

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    • Merci Frog 🙂 Tu as par ailleurs eu raison de souligner que cette sensation peut ne pas être familière ; j’ai donc modifié légèrement la phrase pour en préciser la subjectivité ^^

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      • Pardon, je ne voulais pas te faire modifier ce beau texte auquel je ne trouvais rien à à redire, simplement faire une remarque superflue pour dire que l’expérience que tu décris ne m’est pas familière (ce qui n’intéresse personne). 😅

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      • Oh, Frog, ne t’excuse pas ! 🙂 Ta remarque n’a pour moi rien de superflu, et m’intéresse d’autant plus qu’en écrivant, je ne cherche pas à parler de moi (ce qui n’intéresse personne ^^), mais à partager une expérience : vivre. Qui est partagée par tous, mais diffère en chacun. Préciser cette subjectivité qui nous est propre permet justement de nuancer, et surtout vient s’additionner à celle de l’Autre au lieu de l’exclure !

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  2. Le sel du désir, le désir du sel, qui fait sortir de son sable, de son havre d’eau, la nacre d’un couteau.

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    • Vos photos et mots, coquille et principe colorant de sa sédimentation.

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      • Chasseuses-cueilleuses de beauté.

        TOUT AMOUR

        Ah ! pauvre père ! auras-tu jamais deviné quel amour tu as mis en moi
        Et combien j’aime à travers toi toutes les choses de la terre ?
        Quel étonnement serait le tien si tu pouvais me voir maintenant
        À genoux dans le lit boueux de la journée
        Raclant le sol de mes deux mains
        Comme les chercheurs de beauté !
        -Seigneur ! Vous moquez-Vous ? Serait-ce là mon fils ?
        Se peut-il qu’il figure à votre palmarès ?
        -Ô père ! j’ai voulu que ce nom de Cadou
        Demeure un bruissement d’eau claire sur les cailloux !
        Plutôt que le plain-chant la fugue musicale
        Si tout doit s’expliquer par l’accalmie finale
        Lorsque le monde aura les oreilles couchées !

        (René Guy Cadou, Hélène ou le règne végétal, 1952-53)

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      • Bien qu’incurablement athée, j’entends ce partage, VIncent 🙂

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  3. Incurablement acuré ! 🙂

    Les poésies des mystiques (Cadou n’en est pas vraiment un, d’ailleurs, considéré comme en dehors du l’église du fait de ses écris et de la fréquentation de certains poètes qui n’étaient pas en odeur de sainteté pour le curé de son village, il n’a pas été enterré religieusement) sont parmi mes préférées, ce couplet du cantique spirituel de Saint Jean de Croix me fait craquer ;

    Quand tu me regardais
    Tes yeux venaient graver ta grâce en moi
    C’est pourquoi tu m’aimais
    Et les miens méritaient
    D’adorer ce qu’en toi ils voyaient

    Quand à savoir si je suis athée… Il m’arrive d’insulter Dieu ce qui me range du coté des croyants, d’autre fois je l’appelle à la rescousse aussi, pour autant je n’admet comme maître que la liberté… Je ne sais pas, ça n’a pas vraiment d’importance en fait. La beauté transcende cet aspect. Il faut avouer quand même que les religions ont inspiré avec beaucoup de succès, beaucoup d’artistes et ce depuis des millénaires. Je trouve ces vers parmi les plus beaux vers d’amour que je n’ai jamais lu, ce sont même peut-être les plus beaux, ceux des romantiques, de Ronsard par exemple, me paraissent bien fade en comparaison.

    Le cantique des cantiques et également une merveille de sensualité ;

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    • La religion qui a inspiré les artistes ou le l’appel de la transcendance qui a inspiré les religions?
      « Quand tu me regardais..
      …ce qu’en toi ils voyaient. »
      Je vois toute la mystique, la transcendance, inscrite dans cette reconnaissance.

      Aimé par 2 personnes

      • La question reste entière, pour moi, mais elle reflète bien ce double mouvement qui relie l’art à religion et inversement. Mouvement qu’on peut qualifier de mystique, transcendance, aspiration… en fonction de la réponse que chacun choisit de lui donner. En ce qui me concerne, je suis tellement « terrienne », que si j’en comprends intellectuellement les facettes spirituelles, je n’y adhère pas. Au sens premier, dans la mesure où il y a dans le choix de nommer ce mouvement, quelque chose qui ne « colle » (dans dans mon cerveau , du moins :). D’où que je me place, j’ai le sentiment de ne pas chercher la réponse au bon endroit. Mais le doute est moteur, et surtout, source d’échanges !
        Merci d’y participer 🙂

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  4. Frelin

    Je surkiffe ce billet. Respect.

    Aimé par 1 personne

  5. Frelin

    Je surkiffe ce billet. Respect.

    Aimé par 1 personne

  6. La marche économique du monde ne fait pas l’économie de vos écrits, qui me ravissent. Belle journée à vous !

    Aimé par 1 personne

  7. Comme j’adhère à cette chasse cueillette ! Et comme le même paysage ou portion de chemin, d’une allée, d’un soleil ou d’une lune sans cesse renouvelés et pourtant différents chaque jour, chaque instant, m’enchante et me fait décoller.
    Tous les jours une photo du ciel, d’un chemin, d’une source ou d’un coin de bois- d’où sortaient toutes mes découvertes et rêves d’enfant-, ou encore une photo ou petite vidéo faite derrière la vitre du train pendant des années et sur le même trajet ont nourri le même étonnement, la même surprise et transmué cela en un moment de grâce par cette vraie présence à la nature comme un commencement, un début originel et vierge de tout.

    Merci pour ce beau texte!

    ELB

    Aimé par 1 personne

    • Merci à vous de vos mots, qui ensoleillent cette matinée 🙂 Je suis frappée par le fait que vous utilisiez le verbe « enchanter », parce que j’y entends de la magie et de la musique… je n’y avais pas pensé, mais cela « pose » une sensation très précise en moi, qui est que la musique précède toujours la gaieté dans ma tête ! La richesse des échanges de lecteur à lecteur sur nos blogs respectifs ne cesse de m’étonner ! 🙂

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