« Tout en moi a été accordé »

Après le temps du silence, celui du bégaiement.

« Tu vas aller remettre ta chambre en désordre, et plus vite que ça ! ». Dans la cuisine, ce matin, les enfants sont hilares. Mes légendaires lapsus ont réapparu. Je ris avec eux, heureuse de cette rémission après une nuit au cours de laquelle je me suis réveillée pour découvrir qu’en dormant, je serrais les dents à m’en faire exploser la mâchoire. Pour l’heure, leur gaieté à l’épreuve des balles est donc un heureux amer, que je ne quitte pas des yeux.

Sur la table du petit-déjeuner, machinalement, je remets les cuillères en place pour qu’elles soient bien droites, parallèles aux bols. Une manie qui déclenchait immanquablement au début de notre vie commune ton sourire amusé, avant de le voir fondre comme tant d’autres dans le creuset de la routine.

Avec les lapsus, ce tic gestuel est revenu. Les choses ne sont pas où elles devraient être. Dans la maison, les abat-jour, coussins, sièges, dessus de lit… sont de travers. J’ai beau avoir retrouvé une place, je m’agite, je ne tiens pas en place. Rien n’est à sa place dans cette maison. Il faut que les choses soient à la bonne place !

En place, à sa place, à la bonne pl… : le mantra boucle dans ma tête comme un vinyle sur une platine hors d’âge. « Une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place ». Les mots de mon instituteur de primaire, affichés tout en haut du tableau vert, sont toujours là. Déjà, enfant, l’idée m’apaisait. Enfin un adulte qui savait  l’importance de disposer les choses pour que couleurs, formes, et volumes cohabitent en harmonie. C’était pourtant simple à comprendre, au-dehors la nature environnante donnait l’exemple.

Plus étrange, et surtout nouveau, je bégaye depuis peu. Les mots font le siège. En quinconce avec mes pensées, ils butent au seuil comme des phalènes affolées sur le feu d’une lampe à acétylène et quand ils sortent enfin, grésillent avant de heurter en grappes hoquetantes la surface d’une réalité qui n’arrive pas à se nommer.

Remettre le couvert. Replacer les choses au bon endroit. « Je ne t’imaginais pas maniaque… Non, tu ne comprends pas. J’ai besoin que ce soit beau. Tu ne vois donc pas ? Les proportions ne sont pas les bonnes… ce n’est pas… ce n’est pas juste. »

Ce n’est pas juste. Les enfants sont remontés dans leurs chambres. Exaspérée, j’ai envie de taper à grands coups sur la table. Non pas comme une enfant en proie au caprice du fait de se voir refuser une chose à laquelle elle pourrait prétendre avoir droit, mais parce que justice n’est pas rendue.

En te donnant ma démission, j‘ai fait ce qui me semblait juste. Mais lorsque tu as répondu aux motifs que je t’exposais en me disant « tu te trompes », tu as souligné une erreur de jugement alors que je te parlais de justice. Celle-là même qui consistait à refuser de cautionner un système avançant désormais pour moi de travers, en perpétuant ce monde à deux vitesses qui est le nôtre et dont je ne pouvais plus.

Une fois la porte de ton bureau refermée derrière moi, j’ai redressé les épaules, inspiré. Joui quelques instants sans entraves de mon intégrité et ma liberté retrouvées, de la fierté de t’avoir mouché en ne te demandant pas un centime. Minutes extatiques mais brèves, vite remplacées par une exaspération qui en a vitrifié sans tarder les élans égotistes.

« Tu te trompes, ce que tu dis n’es pas juste ». Si, fondamentalement, ça l’était pour moi. Et surtout, je ne demandais pas que tu me fasses justice, mais que tu continues à rendre justice. A en redistribuer leur part manquante aux plus faibles, aux plus vulnérables, à toutes les échelles. A tous ceux que ce monde inique opprime, simplement parce qu’ils ne sont pas nés au bon endroit, dans les conditions nécessaires à leur dignité la plus élémentaire.

Justice n’est pas rendue. Les dents serrées, je contiens à grand-peine une colère indicible, celle-là même qui fait claudiquer mes mots. Tout va de travers, le monde grince à faire hurler et je ne sais pas comment résister à ce qui s’écroule en moi, dévaste les rares vestiges d’une nature dans laquelle tout était initialement accordé pour jubiler.

« Mon dieu, me dis-je
chaque nuit ; comme
cela nous enserre, nous étreint
comme cela nous –

– meurtrit. Toi, à qui te donnes-tu ?
Et toi, et toi
et vous : à quelles images, quels abus
vous abandonnez-vous ? »*

*René Lapierre, « Les Adieux » – Les Herbes Rouges/Poésie.

 

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5 Commentaires

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5 réponses à “« Tout en moi a été accordé »

  1. Toso

    Je te lis, je te savoure, je te retrouve, je t’ausculte, je consulte le feuillet de ton âme qui est à l’oeuvre en ce jour. Pour moi qui suis de l’autre côté de la terre mais aussi de l’autre coté de la femme, c’est une autre façon d’avoir de tes nouvelles. Toi mon écrivaine jamais vaine.
    Ton hémisphère !

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  2. Merci. En attente de votre prochain écrit…mais pas trop longtemps ! Sourire

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  3. mélanges

    « Non, tu ne comprends pas. J’ai besoin que ce soit beau. Tu ne vois donc pas ? »
    …je dis toujours que c’est parce que ça me gêne l’œil, littéralement comme une poussière dedans, quand je re(dé)place ainsi certains objets du quotidien… 🙂

    Aimé par 1 personne

    • Mais oui, comme une scorie qui défigure ce que nous comprenons et ressentons tous (je crois) intuitivement de la beauté. Cela blesse l’œil, c’est une expression que j’utilise aussi ! Merci d’avoir pris le temps de partager ce commentaire 🙂

      J'aime

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