« Ca va être long, maintenant. »

Lundi, rendez-vous chez la kinésiologue. Je suis venue allonger mon corps endolori, espérant une rémission, à défaut d’une guérison. Quelques points de pression, puis ces mots : « Vous avez peur de perdre votre corps. » Je n’ai pourtant pas prononcé un mot.

Froide vérité. Je n’ai plus de corps, et la pluie qui – à la sortie du cabinet – détrempe mes vêtements est semblable à ce délitement : silencieuse, pugnace. A l’image de la météo de ces derniers jours, rien ne semble pouvoir arrêter ce qui prend des allures de déluge de fin d’un temps.

Exsudation hautement inflammable, ma colère sourd toujours, mais n’a plus rien à voir avec toi. Tu es devenu un fantôme, peut-être au fond n’en a-t-il jamais été autrement. Pour ce qui est des raisons de cette rage inextinguible, la réalité extérieure y supplée amplement, jusqu’à la nausée. En revanche, je me lève chaque jour dans une indifférence grandissante à tout ce qui peut m’arriver. Rien ne me « touche ». La kinésiologue a vu juste, à une nuance près : je n’ai pas peur de perdre mon corps, c’est déjà fait.

Je marche, en songeant combien le fait d’avoir été soumise sans répit toutes ces années à l’exercice intentionnel à mon égard de ce sarcasme qui tenait lieu pour toi de posture intellectuelle a instillé en moi – flèche après flèche – un poison délétère. La perversité de ce mécanisme consistant à projeter sa souffrance sur les autres sous couvert d’esprit est toute-puissante. Rares sont ceux à en sortir indemnes. De cette expérience dont on revient transformé à tout jamais, traces psychiques comme physiques sont autant de rémanences qui transforment les corps en lieux de souffrance, jusqu’à – parfois – provoquer leur désertion.

Au-delà de nos sphères personnelles, la viralité de cette peste fait d’ailleurs que l’épidémie prend aujourd’hui des allures de pandémie, dont les bubons explosent en infestant le corps social, à grand renforts de hashtags et autres scalpels technologiques. Valorisées à outrance sur les réseaux sociaux, sans d’ailleurs épargner d’autres media plus traditionnels, les idoles modernes du sarcasme et de la culture du dénigrement nourrissent la boulimie trouble de leurs adeptes, sacralisées par un nombre de « like » proprement hallucinant.

Capture d’écran. Je me suis arrêtée de marcher, parasitée par les couleurs sous acide de la vitrine d’un magasin de gadgets : spectacle psychédélique, que je contemple à distance, sans parvenir à croire qu’il puisse trouver preneur. Et soudain, je comprends que la sidération liée au fait de produire un tel déferlement de vulgarité avec des objets est de la même nature que celle que je ressentais en t’entendant m’asséner tes sarcasmes :  ils heurtaient un palier de compréhension, en figeant dans mon esprit quelque chose dont je ne peux ni concevoir ni croire qu’on arrive à le penser.

Comment imaginer que nos mots puissent servir le dessein d’abîmer autrui ? Pauvreté idéologique du sarcasme. Dont la forme peut s’avérer drôle, mais dans laquelle rôde, bien au fond, le fantôme de Napoléon. De sa célèbre réplique à Talleyrand « Monsieur, vous êtes de la merde dans un bas de soie », nous ne nous sommes visiblement jamais affranchis. Culture du dénigrement, de la violence maquillée sous couvert de trait d’esprit, dont nombre se lavent les mains quant à la fragmentation qu’elle peut induire de la psyché personnelle comme sociale.

J’étouffe. Effroi de constater que c’est ce point de désintégration qui toujours, même par les plus proches, à un moment ou un autre sera visé. Ceux-là même auxquels nous aurons ouvert les portes donnant accès à ce que nous portons de plus vulnérable en nous.

J’ai refait surface. Mais l’impact aura laissé un bourrelet cicatriciel, comme une épaisseur entre le monde et moi, pour me rappeler les vertus de me tenir à distance.

L’autre jour, au téléphone, je me suis entendue – incrédule –  te dire : « Ça va être long, maintenant. »

21 Commentaires

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21 réponses à “« Ca va être long, maintenant. »

  1. La relation à l’autre ? Vaste sujet que tu abordes avec cette élégance de style inimitable qui te caractérise. Il me semble qu’il te faudrait faire un apprentissage essentiel. Il n’y a pas de gens qui aient le dessein d’abîmer autrui, il n’y a que des gens qui règlent leur problème émotionnel en utilisant celui qui est à leur portée. Autrement dit, les sarcasmes et autres vilaineries ne sont que l’expression du mal-être et de la difficulté de celui qui les prononce. Donc, apprentissage de base, ne pas regarder ton ventre quand l’autre t’agresse, mais regarder l’autre ! Questionnes le. Pourquoi tu dis ça? de quoi veux tu te soulager? que ressens tu? …. Tu verras c’est magique, le mal au ventre passe instantanément dés que l’on est capable de regarder l’autre plutôt que soi.

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    • Bon jour,
      Facile à l’écrit … et puis « Il n’y a pas de gens qui aient le dessein d’abîmer autrui » : ah bon ? C’est nouveau çà. Il n’y aurait pas de mauvaises personnes par nature ? En vous lisant, je crois rêver. Enfin bref …
      Max-Louis

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      • Cher Max-Louis, je t’invite à lire des livres sur les comportements et l’intelligence émotionnelle afin de t’aider à ne pas t’arrêter sur les symptômes que tu observes (il y a des gens méchants), mais à rechercher les causes de leurs comportements (leur méchanceté n’est pas tournée vers l’autre, mais vers leur besoin de se soulager, l’autre n’est qu’un vecteur). Si l’autre ne comprend pas cela (comme apparemment dans ton cas) , alors il s’en prend plein la gueule et hurle encore plus fort… ce mode de fonctionnement, très répandu, n’est pas très rentable. Le méchant devient encore plus méchant, l’agressé se sent de plus en plus maltraité.
        Pour conclure, je ne suis pas un doux rêveur, je suis spécialisé dans le comportemental et je possède (modestement) un certain nombre de clés qui permettent de sortir des jugements à l’emporte pièce.

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      • Je pense que la lecture de « Masse et Puissance » du grand Canetti pose déjà une bonne base. 🙂 En tout cas, je vous souhaite une bonne continuation.

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      • Vaste question que celle de l’intentionnalité de nuire ou non, Max-Louis, oui. Je n’ai pas de réponse… Je crois que ce que Domi dit est que l’intelligence émotionnelle et ce qu’on découvre aujourd’hui de son fonctionnement peut nous apporter des outils utiles pour nous protéger. Quant au Mal… le débat est historique et loin de se refermer. Et pourtant, on voudrait pouvoir rêver, non ?

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    • Merci de tes (toujours) bienveillants commentaires, Domi. Pour ce qui est de l’apprentissage dont tu parles, je crois maintenant avoir bien compris la mécanique à l’oeuvre, comme j’essaie de l’expliquer – peut-être pas suffisamment clairement- dans ce texte. C’est ce que je voulais dire en tous les cas en parlant de ceux qui « projettent » leur souffrance sur autrui pour se soulager de la leur. Mais si on peut comprendre a posteriori et rationnellement ce qui était en jeu pendant le temps de la relation, je trouve beaucoup plus difficile de faire sortir la souffrance subie du corps. Et comme Max-Louis le souligne à sa façon, la question de savoir s’il y a des personnes « méchantes » reste pour moi une interrogation qui touche au Mal, proprement existentielle. Je n’ai pas définitivement statué, je dis simplement que certaines expériences ouvrent des failles vertigineuses sur ce sujet…

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  2. Vous dites, « rien ne me « touche ».
    Rien, quelqu’un.
    La peau, les émotions, se laisser toucher.
    Au propre, comme au figuré.

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  3. Oui, Esther, on a tellement de succès avec les sarcasmes et c’est tellement vain et destructeur ! L’ironie cruelle, qui est tellement drôle mais qui ne construit rien !

    J’ai longtemps été comme ça, je crois. Sans méchanceté mais persiflant souvent sur ce qui n’allait pas. C’est K. qui me l’a fait remarquer et il m’a fallu du temps pour comprendre ce qu’elle voulait dire…

    Mais je suis d’accord avec 26domi..De même que, dans Kirikou, la sorciere est méchante parce que quelque chose la blesse (ou la créature, dans le voyage de Chihiro), de même, cest d’abord son propre malaise que le sarcastique exprime.

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    • Formidable Aldor. Quelle sagesse en toi! Magnifique exemple que la sorcière de Kirikou que je vais utiliser. Merci à toi pour ton exemple lumineux.

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    • C’est ce que Freud appelle le mécanisme de « l’identification à l’agresseur » mais je crois que malheureusement, comme toujours en ce qui concerne le psychisme, les choses sont « plus compliqués que ça » sinon ont aurait éradiqué la souffrance psychique comme on a éradiqué la poliomyélite.

      J’ai rencontré récemment une personne qui a été une des victimes de l’attentat du Bataclan et elle disait que jamais on ne comprendrais pourquoi les terroristes ont commis ces crimes et que cette absence de sens était très douloureux à vivre pour elle, ses propos sont ici ;

      http://jadefm.fr/index.php/podcast/sorties-de-secours-par-lauteure-caroline-langlade/

      et bien qu’étant un peu formé à la psychologie de part mes études et surtout mon métier, mon expérience professionnelle disons, je suis assez d’accord avec elle. Les terroristes ont des profils différents, ils ne viennent pas tous de milieux modestes, n’ont pas tous vécu dans les cités, sont loin pour beaucoup d’entre eux d’être incultes, d’avoir eu une enfance difficile, voir par exemple un des plus fameux d’entre-eux Oussama Ben Laden. Mais malgré tout force est de constaté que l’on peut expliquer l’agressivité parfois par un mal-être, une épine dans le pied ou dans le dos peut nous rendre agressif.

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    • Je ne peux m’empêcher d’avoir du mal à t’imaginer persifleur, au vu de tes commentaires ici comme sur d’autres blogs… 🙂 Mais ce retournement dont tu nous parles t’honore, et surtout t’a visiblement ouvert les portes d’une relation qui puisse s’instaurer en confiance. Les sarcastiques sont tellement sur le qui-vive, je trouve, il y a une forme de repos relationnel auquel ils sont incapables de s’abandonner et qui à mon sens leur fait cruellement défaut. Leur malaise, s’il m’a blessée, appelle sans doute à la compassion… et ce n’est pas toujours simple.

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  4. Je vous envoie un peu de tendresse. Votre texte est très juste notamment sur la façon dont le corps finalement concentre ou accumule le temps des blessures. Sa guérison demande peut être le même temps que celui qui l’a atteint….

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  5. …Des blessures, des quinesevoientpas, et qui font mal…longtemps. D’avoir dit, ou au contraire, de s’être réfugié dans le silence, parce que les maux de l’Autre laissent sans voix. D’avoir continué, malgré les crispations dans le ventre, ou de ne pas avoir poursuivi ce chemin, sans retrouver une musique apaisée à l’intérieur de soi…
    Reste qu' »Avec le Temps, avec le Temps va, tout s’en va… »

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  6. Amplement d’accord quand c’est un outil de vexation, d’oppression… mais quand la cible est le bourreau ? Quand le sarcasme est l’arme des « petits, les obscurs, les sans-grades (Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades, sans espoir de duchés ni de dotation) » ? Condamner a priori une ressource du langage ou vérifier qu’on en use à bon escient ?

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    • Je comprendsx vos questions, mais me demande à mon tour si l’ironie change de nature en fonction de la place dans mn échelle sociale, comme vous le suggérez. Dans mon texte, je ne parlais pas de supériorité intellectuelle d’un « nanti ou fort » envers un « démuni ou faible », mais d’une posture intellectuelle consistant à user de l’ironie comme une arme dans tous les cas.Et je ne condamne donc pas la ressource, qui a ses vertus ( fort bien développées par Aldor sur son blog Improvisations, que je vous recommande), mais bien comme vous le soulignez en parlant de son usage l’intentionnalité… qui fait pour moi toute la différence 🙂

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  7. manugoldstein

    Merci pour ce témoignage à fleur de peau…

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