« La mèche, c’est la croix sur la carte au trésor. »

Hasard des circonstances, j’ai ressorti à ta demande une gravure réalisée il y a déjà quelque temps. Elle représente une jeune femme de dos dont les cheveux ont glissé de côté, dévoilant sa nuque. Logée en son creux, une petite mèche. Un point nodal.

Je regarde ce portrait à travers tes yeux, mobilisée par ce que tu y as projeté en qualifiant la mèche en question de « croix sur la carte au trésor. » Machinalement, j’ai soulevé la masse de mes cheveux, les ai tordus prestement en chignon avec ce geste dont chaque femme sait -sans jamais passer aux aveux- qu’il transforme les hommes en captifs consentants et éblouis.

Du bout des doigts, j’effleure ce fragment d’enveloppe corporelle, avec laquelle je partage une familiarité usée. J’ai réalisé récemment que je ne sentais plus mon corps que de l’intérieur. J’insiste avec un léger massage au bas de la nuque, sur ce point « gâchette » dont l’expérience nous apprend que peut s’y jouer l’exaspération de la souffrance comme du plaisir. Je tâtonne, pour retrouver le souvenir extérieur d’une caresse, d’un baiser, d’une morsure. Las, le contact avec l’autre côté du monde est coupé, mais cette mèche a allumé une pensée qui chemine dans mon corps rendu mutique par les fractures de l’année écoulée.

L’ image se brouille, les tableaux de Vilhelm Hammershøi s’y superposent : particulièrement ceux représentant des femmes de dos, que ce peintre nous donne à regarder dans le dépouillement que leur confère leur solitude, baignées de la lumière blanche et silencieuse des pays du Nord. Un trouble familier émerge : regarder quelqu’un de dos, à son insu, c’est entrer par effraction dans une zone intime, vulnérable. Voire commettre une infraction, tant le lieu est frappé d’interdiction. On ne tire pas dans le dos d’un homme. On ne frappe pas dans le cou. Lieu vital, la nuque est aussi une zone létale. La guillotine rôde.

J’ai frissonné. La petite mèche du dessin cristallise une ambiguïté, mais fait aussi vaciller légèrement cette lecture anxiogène, trop évidente à mon goût. Plus fine, l’idée d’effraction s’est déplacée de son épicentre de violence pour se greffer à ce frissonnement involontaire.  Cette réaction qui m’a échappé vient de me faire comprendre l’équivoque intrinsèque au fait d’être surpris sans notre accord, ou du moins sans que nous ayons pu l’anticiper.

Dénouement. Laisser quelqu’un regarder notre nuque à notre insu, puis la toucher, c’est aussi accepter de déplacer le connu du corps, sortir de la familiarité  que nous entretenons au fil du temps avec notre enveloppe. Nuque, dos, quand l’autre touche cette zone que nous ne voyons jamais autrement que dans un miroir ou sur des photos, nous devenons « autre » à notre tour, au travers d’un déchiffrement tactile qui enchâsse un trésor inestimable : nous permettre de retrouver le bonheur de ne pas savoir. De face, quand nous regardons la trajectoire de la main qui nous touche, l’expérience fait que le dénouement nous est connu d’avance. D’une certaine façon, c’est comme si nous nous regardions écrire le scénario nous-mêmes. 

En revanche, de dos, le connu se dérobe, et ce à chaque fois que le geste de l’Autre se reproduit. La nuque est le lieu où les choses ne sont pas arrivées, n’arrivent jamais parce que quelque chose nous échappe, inlassablement,  générant une tension que chaque caresse a pour but de maintenir, sous peine de nous voir dessiller.

La nuque est le lieu du suspense. Comme la mise en suspens de notre condamnation à un temps chronologique, dont chacun de nous sait très tôt l’inévitable aboutissement.

42 Commentaires

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42 réponses à “« La mèche, c’est la croix sur la carte au trésor. »

  1. Merci pour ce texte très intéressant… Voilà que j’ai l’impression de te voir analyser pour moi ma fascination de la nuque (et je me défendrai si on m’accuse d’égocentrisme : au contraire, se découvrir par l’autre met en lumière la nécessité de cet autre et son irréductible importance). Il faut que j’y aille, mais ton texte fait naître des ondes par dizaines.

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  2. Un texte très beau, que j’ai lu de « dos ».

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  3. Que de choses vraies et sensibles tu dis ici.

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  4. Bon jour,
    A la lecture je pensais, épée de Damoclès … étrange sensation de cette nuque et qui par effet me transmet quels qu’effets de frissons frôlements perception d’être en piquement constant …à la lecture.
    Bref un beau texte.
    Max-Louis

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    • Bonjour Max-Louis, merci de ces mots, l’image de l’épée de Damoclès me semble très juste. Intéressant ce que tu dis de ce piquement constant, et qui m’interroge car ce n’est pas la première fois qu’on me dit d’un de mes textes qu’il « pique »…

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  5. Avec ce titre, « La mèche, c’est la croix sur la carte au trésor », vous nous livrez la source de la fontaine de jouvence en forêt de Brocéliande !

    Tout à la fois sensualité, confiance, abandon. Le dos, cette face nord la moins exposée aux vicissitudes du temps.

    Encore un superbe texte fort en symboles, en résonances, en images. La première qui me vient à l’esprit est celle du violon d’Ingres de Man Ray.

    J’aime bien cette petite musique que vous nous composez, je la garde dans ma tête comme taire-happy pour les jours où il m’est difficile de regarder les choses en face.

    Merci Esther 🙂

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  6. Et merci également pour la découverte de ce peintre Vilhelm Hammershøi

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  7. Ton texte accompagne magnifiquement les tableaux de ce peintre, tu en fait une très belle lecture, tu les éclaires un peu plus.

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  8. Merci pour ce très beau texte. Beaucoup d’écho en moi cette variation sur la nuque. Si rarement nue…

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  9. Ah, je ne retrouve pas où j’ai bien pu lire quelqu’un qui disait, à l’inverse, qu’elle ne sentait plus son corps que de l’extérieur… Ton dénouement fait particulièrement mouche. La nuque, où le lieu où je ne peux plus réduire toute physicalité à une idée, la neutraliser dans une projection de l’esprit. Lieu de vulnérabilité comme tu le dis. Et en même temps, fondation, tronc, force. Bien sûr, on pense au col basculé des kimonos – un des angles, une des courbes, que je trouve d’une insurpassable beauté, et ce peu de neige en-dessous. Si seulement je pouvais trouver le temps de donner des mots à cette vibration née de ton texte !

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  10. Dans nuque , il y a le mot « nu ». La nuque est toujours nue, elle en devient un lieu d’intimité, d’intimidées aussi. Elle est le siège de peurs archaïques. Tantôt offrande, tantôt sacrifice ou sacrifiée, la nuque est le lieu de la sexualité la plus débridée, de la sexualité la plus exacerbée, mais aussi ( à part toi, chère Esther), de la sexualité la plus ignorée. Tu es une merveilleuse peintre des mots, une geôlière qui possède des clés étonnantes et certainement une nuque ravissante.

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    • Je souris 🙂 Je trouve fort intéressant et très juste que tu parles de la nuque comme le « siège de peurs archaïques » ; le frissonnement dont je parle avait un goût de réflexe du fond des âges… cqfd.

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  11. helenemapo

    « Le peintre des mots », voilà une expression qui te qualifie parfaitement !
    Et le choix exquis de ce mot « sérendipité » qui ne figure même pas dans les dictionnaires français. Issu de serendipity, il signifie « don de faire des trouvailles ». Le terme, forgé par le collectionneur Horace Walpole en 1754, faisait partie du jargon des bibliomanes anglais. mon Esther Extra- Ordinaire

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  12. Merci pour cet autre beau texte que j’ai palpé du bout des yeux.
    « Nuque, dos, quand l’autre touche cette zone que nous ne voyons jamais autrement que dans un miroir »….Ce passage m’a immédiatement fait penser au magnifique texte de M.Foucault, Le corps utopique.
    J’attends toujours avec impatiente vos écrits 🙂

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  13. j’avais raté ce texte en février, je le découvre en octobre, en suivant le fil des divagations de Frog. Tout vient à point à qui perd du temps 🙂
    il y a à dresser une cartographie des zones neutres du corps, qui les sortirait de leur neutralité.

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