« Je me suis fait un non »

Aplasie du désir. J’ai sorti un carnet, croqué rapidement mes adolescents allongés sur le canapé – désarticulés et touchants – mais reposé tout aussi vite mes crayons.

Plus envie. Démunie, je cherche à identifier le lieu de cette disparition qui – depuis la tienne – a fait surgir en contrepoint un sentiment jusqu’ici inconnu : l’ennui. Tout m’insupporte, au sens latin ancien du mot ennui, à savoir « être odieux, objet de haine ». Ce retournement inattendu, si contraire à mon appétence légendaire, m’encombre. J’y vois une infidélité à ma nature profonde, une lâcheté impardonnable.

J’ai lâché, oui. Lorsque j’ai compris que je ne pourrais pas te faire entendre la souffrance liée au motif de ma répudiation, j’ai initié un cessez-le-feu, pour tenter de préserver la relation et briser la spirale de la violence. La loi du talion n’avait jamais eu droit de cité dans mon éducation, je n’allais pas commettre ce parjure.

« Arrête, tout ce que tu es en train de faire, c’est de marchander ». Ta réaction sous-entendant que j’abdiquais par peur de perdre ce qui nous reliait était un contresens absolu, qui m’a crucifiée : me désigner coupable de lâcheté revenait à pervertir ce mouvement du cœur en délit d’humanité. J’ai alors laissé ta colère avoir le dernier mot, l’événement s’est retourné contre moi, et je suis devenue mutique dans la seconde qui a suivi.

Désir de rien, sinon de mourir au monde. Gorge nouée au moindre choc, la sensation d’oppression ne me quitte pas, en dépit du temps qui passe. Je n’arrive pas à me défaire de ce paradoxe : lorsque nous cédons sur notre désir d’exprimer notre vérité, même pour placer l’humanité au-dessus de notre intérêt personnel, nous ne pouvons échapper à la part que chacune de nos abdications – aussi vertueuses que nous les souhaitions- contient intrinsèquement de lâcheté morale. Et nous nous retrouvons alors étranglés par un nœud véritablement gordien, dont je réalise soudain qu’il lie irréductiblement le désir à la dépression.

Corps du déni, corps du délit, corps du délitement.

Je respire, mais la question n’en demeure pas moins : résister ou se soumettre ? Comment ne pas céder, ne pas baisser les bras face à l’oppression quelle qu’en soit l’origine – parents, amours, pouvoir, société…- , à ces assujettissements multiples qui sous-tendent toute la vie et dont la colère intérieure comme extérieure qu’ils génèrent meurtrit corps et esprits ?

« On te sent en colère » m’as-tu écrit récemment. Heureusement, de temps à autre les mots déposés ici la recyclent  : ligne après ligne,  je découvre combien écrire répond à mon désir de m’opposer sans faiblir à tout ce qui menace notre humanité.

« Je me suis fait un non », aimait à dire Georges Perros, et ce « non » se niche dans chacune de ses phrases, avec un éternel restant de colère sous l’eau qui dort. »*

*Marine Landrot , Télérama

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25 Commentaires

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25 réponses à “« Je me suis fait un non »

  1. « Vivre c’est résister », je ne sais pas pourquoi cette formule m’est automatiquement venue à l’esprit en voyant ton « résister ou se soumettre ». Écrire pour recycler la colère, pourquoi pas, autant la canaliser à travers la création. Quant aux assujettissements et aux injustices, à l’oppression, comment ne pas céder, je ne sais pas, je cherche aussi la réponse.

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    • Bonsoir cléa, merci de contribuer à ces cheminements avec tes mots. Beaucoup de questions, oui, l’essentiel étant tout autant de ses les poser que d’y répondre à mon sens : penser, pour tenter de sortir de l' »opinion », forcément subjective …

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  2. Le dit croquis (« désarticulés ») est-il visible, même interrompu ?

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  3. Résister et s’abriter. Douce nuit à vous

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  4. Wow ! Billet puissant qui remue chacun en profondeur. Puissant et comme chaque fois superbement écrit ;o)

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  5. « lorsque nous cédons sur notre désir d’exprimer notre vérité, même pour placer l’humanité au-dessus de notre intérêt personnel, nous ne pouvons échapper à la part que chacune de nos abdications – aussi vertueuses que nous les souhaitions- contient intrinsèquement de lâcheté morale. Et nous nous retrouvons alors étranglés par un nœud véritablement gordien, dont je réalise soudain qu’il lie irréductiblement le désir à la dépression. Corps du déni, corps du délit, corps du délitement. »
    J’ai lu, relu, relu, voulu commenter. Dire que ce que tu décris est le point d’achoppement qui, à chaque rencontre, m’a laissée littéralement bouche-bée sur un vide infini, la voix (même la voix intérieure) coupée. Il y a un noeud, un point de rotation, par lequel ce renoncement n’est plus abdication, ni autodestruction, je le sais intimement, mais ne l’ai pas encore trouvé.

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    • Et pour moi, cela rejoint un questionnement d’ordre spirituel, aussi… bien sûr. De quelle mort le grain de blé doit-il mourir pour porter beaucoup de fruit ? Car il ne suffit certainement pas de se donner la discipline ou de se la laisser administrer.

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    • Ah Frog, merci de ce que tu viens de m’écrire. J’ai mis tant de temps à trouver et placer les mots sur ce que je tente d’expliquer ici. Que tu partages et comprennes si finement ce que je dis est d’une part un soulagement (je me sens moins seule face à ce vide), et surtout tu as une confiance dans la « clarté » des choses, une Foi confiante qui m’apaise et me donne souvent du courage. Particulièrement en ce moment.

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      • Tu as trouvé les mots exacts pour décrire cette aporie, et la douleur physique qu’elle engendre. Je ne cesse de revenir à ce passage : tu m’apportes aussi un soulagement en posant les mots justes.

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  6. Heuhhhh. Je suis peut-être hors sujet, mais je suggère d’aller danser… 🙂
    (C’est Vendredi)

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  7. « Le refus y a toujours joué un rôle essentiel. Les saints, les ermites, mais aussi les intellectuels. Les quelques personnes qui ont fait l’Histoire sont celles qui ont dit non, et non les courtisans et les valets des cardinaux. Pour être efficace, le refus doit être grand, et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, « absurde », contraire au bon sens. Eichmann, mon cher, avait énormément de bon sens. Qu’est-ce qui lui a fait défaut ? La capacité de dire non tout en haut, au sommet, dès le début, tandis qu’il accomplissait une tâche purement et ordinairement administrative, bureaucratique. Peut-être qu’il aura dit à ses amis que ce Himmler ne lui plaisait pas tant que ça. Il aura murmuré, comme on murmure dans les maisons d’édition, les journaux, chez les sous-dirigeants politiques et à la télévision. Ou bien il aura protesté parce que tel ou tel train s’arrêtait une fois par jour pour laisser les déportés faire leurs besoins et avaler un peu de pain et d’eau, alors qu’il aurait été plus fonctionnel ou économique de prévoir deux arrêts. Il n’a jamais enrayé la machine. »

    Pier PaoloPasolini lors de sa dernière interview avant d’être assassiné, le prix de son refus sans doute.

    https://www.revue-ballast.fr/pasolini-quelques-heures-avant-sa-mort/

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