« Comment tu sais ça ? Je ne sais pas, mais je le sais. »

Tout est allé très vite. Je sais ce qui m’attend, je l’ai déjà vécu.

A nouveau, par trois fois, les coups ont porté. Au dernier, un voile s’est déchiré, et – yeux dessillés par les expériences de cette annus horribilis – j’ai contemplé dans les tiens, incrédule, mon visage rendu hideux par la dégradation portée en toi et dont tu cherchais à te délivrer en m’en affublant.

Tout ce qui a eu lieu est révolu, vidé de son sens, si tant soit est qu’il en ait jamais eu un. Mais je suis – contre toute attente – heureusement rendue à un état originel, jubilatoire.

Des sensations remontent, anciennes. Celles d’une stase à des années-lumière de l’entropie folle du monde, de la pulsion affolée du désir, de l’incomplétude inhérente à l’amour. J’ai 33 ans, je vis alors comme cela a toujours été seule et entourée, dans une bulle intérieure pleine à craquer de potentialités innombrables. Le seul fait d’imaginer qu’une vie entière ne saurait les réaliser m’emplit d’une joie ineffable, suffisante en soi.

Retour au temps présent. Je ne sais toujours pas ce que signifie le manque, je ne l’ai en réalité vécu avec personne. Mais je connais l’aspiration à être, ce mouvement insouciant et heureux porté chez moi depuis toujours et en tous lieux par le corps. Un long instant aliéné par les affres de l’altérité, il se refait une jeunesse dans l’alcôve secrète d’un Moi intérieur libéré de tout lien autre que vital avec l’extérieur.

Dans le chaos du monde, j’ai survécu grâce à quelque chose qui s’apparente à une logique de la sensation, lui donne du moins une forme d’organisation par le biais d’une perception dont je perçois l’étrangeté pour mes semblables. «- Comment tu sais ça, tu ne l’as jamais appris ? – Je ne sais pas, mais je le sais. » Dialogue maintes et maintes fois tenu, qui est le fil d’Ariane d’un labyrinthe dont les récentes avancées de la recherche neuroscientifique sur l’autisme « savant » éclairent certains recoins. Sans pouvoir pour autant comprendre comment chez certaines personnes le corps peut encapsuler et transmettre au cerveau un savoir jamais enseigné ni appris.

Affublée de curiosité génétique, j’ai hérité de ce savoir, mais ne peux ni n’ai jamais pu le transmettre. Notamment parce qu’outre certaines compétences désignées comme hors normes, le fait de vivre à répétition prémonitions comme réminiscences d’événements et d’êtres passés vous coupe instantanément des autres, en suscitant peur ou ironie sur ce potentiel de voyante extra-lucide. On passe alors une vie à le taire.

Pourtant, lucide est le terme exact. Pour perturbé et bizarre qu’il soit, ce système de perception nous donne la capacité de passer le monde aux rayons X avec – comme le disait il y a peu quelqu’un ici même – des « clés de lecture étonnantes ».

Fichées dans des portes dont je ne peux localiser l’emplacement mais que je sens au plus intime de ma chair, ces clés ne me donnent aucune supériorité cognitive ou autre. Elles sont là, simplement. Mais elles ouvrent une boîte de Pandore qui – tout en nous plaçant au cœur de la joie proprement métaphysique qu’il y a à être sans désirer autre chose que cela –  lègue en contrepoint une lecture de l’existence d’un nihilisme absolu, auquel nous ne pouvons déroger en dépit de nos efforts pour nous rattacher à un espoir qui puisse contredire ce postulat.

Je suis à nouveau une île. Détachée, je retrouve dans la simplicité d’une musique, d’un éclat de soleil sur un étang, du rire de mes enfants, la saveur imprescriptible du monde sensible. Qui se goûte dans une solitude autiste, mais décrypte pour moi l’énigme d’être au monde.

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10 Commentaires

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10 réponses à “« Comment tu sais ça ? Je ne sais pas, mais je le sais. »

  1. Et un grand merci à toi Aldor pour ta récente citation de Simone de Beauvoir à propos de la beauté du diable. Je voulais poster chez toi, mais les commentaires sont fermés sur tes pages ?

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  2. Tu es la bienvenue, Esther. Et cette phrase de Simone Weil est extraordinaire.

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  3. Trente-trois ans, le noeud crucial. Une apogée. Tout après ne semble que répétition, un boléro qui déroule ses variations, inlassable.

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  4. …. enfin, n’exagérons pas non plus…. l’après 33 ans n’est pas forcément qu’une longue déliquescence…

    Aimé par 3 personnes

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