« Tu ferais n’importe quoi pour te faire remarquer »

L’hypersensibilité aux odeurs est de retour. Le moindre parfum déclenche hauts-le-coeur violents, des effluves d’eau stagnante m’agressent sans relâche, où que je me trouve.

Petit-déjeuner. J’ai porté le liquide à mes lèvres, l’ai aussitôt brutalement recraché. Goût d’eau croupie. Je connais ce signal, qui témoigne chez moi de la rupture d’un équilibre physiologique, naturel. Je tends la main en direction de la carafe posée sur la table. Un verre d’eau fraîche suffira à effacer la nausée consécutive au café, qui vient de salir le premier petit plaisir d’une journée pourtant entamée avec confiance.

J’ai bu, d’un trait. Superposée à celle du café, la trace légèrement terreuse et moussue de l’eau ébauche un scénario de touffeurs humides et vertes, promptes à précipiter leurs décompositions.

Remugles. Enchevêtrements et entrelacements avec la réalité extérieure m’ont comme tout un chacun révélée faillible, parfois maladroite, mais ma sincérité est un élan qui irrigue chacune de mes fibres, se loge à la racine de ce que je suis et tente de mon mieux d’acter dans le moindre pixel des actes de mon quotidien.

Moi, me donner en spectacle, faire « n’importe quoi pour me faire remarquer ? » D’un revers de main, j’essuie les sillons de larmes qui filètent mes joues, repousse le pain frais encore tiède. Tout me répugne, tes mots ne passent pas.

Mettre en doute ma sincérité, c’est salir ce qui pour moi relève d’une nature profonde, corroder cette eau pure sans laquelle nul ne saurait pousser droit. C’est aussi faire vaciller un enjeu crucial à l’ère du faux, de la duplicité et du mensonge affiché et promu qu’est devenue celle dans laquelle nous vivons. Epoque du soupçon, généralisé par une falsification qui pollue tout ce qu’elle touche, media, politique comme réseaux sociaux… et nous a fait passer en un renversement fétide de la présomption d’innocence à celle de culpabilité.

Délit d’humanité, de solidarité, et – désormais pour moi – de sincérité…

Chaque nouveau coup porté vient putréfier ces mots si précieux, dont nous sommes pourtant encore nombreux à être capables de reconnaître d’instinct les manifestations. Peut-être un tel « savoir » a-t-il d’ailleurs quelque chose à voir avec la tendresse et la compassion dont nous étions l’objet enfants, après une mauvaise chute qui nous laissait en pleurs, mains et genoux écorchés ? Adultes qui consolaient, soignaient – corps comme confiance en notre capacité à nous relever et tenir à nouveau debout – et surtout nous engageaient à tenir bon, et recommencer.

Je pense à toi, Arthur, mon élève revenu in extremis du royaume des morts après un grave accident de moto, avide de te raccrocher à tout ce qui pouvait te tenir lieu de raison de vivre. Qui aimait la gaieté, la confiance, l’entraide, la sincérité de parole et de rapports que nous avions réussi à instaurer ensemble, avec ton aide et celle de tes camarades, dans mes cours. Je pense à ta réaction, rapportée par un collègue professeur, te faisant part de l’indifférence générale de ses collègues suite à son départ, et auquel tu avais demandé « Même Esther ? » Ton sourire de soulagement quand ce dernier, en riant, t’avait répondu : « Non, quand même ! »

Je pense à toi Arthur, quand mon estomac se révolte. A ton sourire d’alors, qui ne m’érigeait pas en idole susceptible d’attirer l’attention, mais au contraire me léguait l’injonction à me montrer digne ad vitam aeternam d’un comportement remarquable. Je pense à toi, qui console ce matin ce qui saigne en moi, m’encourage à ne pas m’écrouler.

A tenir, pour toi comme pour ceux qui nous succèderont.

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7 Commentaires

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7 réponses à “« Tu ferais n’importe quoi pour te faire remarquer »

  1. Quelle est belle votre sincérité dans notre monde d’imposteurs. Elle aide à se sentir moins seule ;o)

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  2. Il m’est arrivé de faire ce genre de réflexion à Katia, qui en a justement été accablée. Être mise en cause dans ce qu’on a de plus intime et de plus précieux parce que la personne en face de soi projette ses propres limites, ses propres incapacités, cela doit ravager.

    Aimé par 1 personne

  3. Magnifique texte empreint d’émotions. Au début de la lecture, j’ai pensé à une grossesse :), mais tes mots m’ont vite désapprouvés.
    Moi ce ne sont pas des nausées que me donne l’injustice, ce sont des accès de colère qui me rendent passablement fol-dingue et quand la colère s’apaise, le cynisme et l’ironie prennent le relais puis à leur tour, peu à peu s’estompement pour laisser place à ce qui sommeille depuis le début : la rancune. Celle-ci, tenace,reste ancrée là … indéboulonnable, je ne pardonne pas que l’on puisse mettre mon honnêteté ou ma sincérité en doute … J’ai moult défauts, mais pas ceux-là.
    A bientôt

    Aimé par 1 personne

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