« Je fais la plante. »

Printemps chauffé à blanc, je ne m’appartiens plus.

Le jardin est en chantier, je suis hilare. Mauvaises herbes et cailloux volent, j’ai creusé, retourné la terre dans tous les sens, suis maculée de boue des pieds à la tête. Fraîchement planté, un petit érable ajoute à ma bonne humeur.

Repos, le soir approche. Assagie, la pelle est adossée au mur. Je caresse les feuilles naissantes de la glycine, entortille une mèche de cheveux sous mes narines pour y sentir le parfum du soleil, suis du doigt les cannelures du temps sur le bois de la table de jardin, pose un baiser dans ton cou chauffé moite et repars en zigzaguant comme une abeille ivre me faire une menthe à l’eau-glaçons au goût d’enfance.

Heure après heure, l’été avance. Une année s’est écoulée, cicatricielle. Dès le premier matin de ce temps de vacance révoltée, j’ai banni chaussettes et chaussures, retrouvé d’instinct au contact du sol un espace de sensorialité que j’ai toujours su vital. Enfant, nul ne pouvait me forcer à mettre des souliers, vivre « sans » est resté un acte de liberté que rien ni personne ne saurait me voir abdiquer.

En ce début de soirée sur la terrasse, la sensation sous mes pieds nus des dalles chauffées par le soleil de la journée écoulée est extatique. La chaleur remonte, chemine sur ma peau, ce palimpseste originaire qui archive nos expériences sensorielles dans les replis les plus archaïques de nos mémoires d’hommes. Une année. Passée à marcher pieds nus, à expérimenter et découvrir la tiédeur élastique de la boue en hiver, la laque des gravillons sur les sentiers, le givre poussiéreux de l’herbe à l’aube, le frissonnement du sable… à stocker, stocker, stocker la moindre sensation, pour intimer au cerveau de fissurer l’amnésie sensorielle d’un corps vitrifié par les chocs. Et finir par découvrir en marchant chaussée sur ces mêmes surfaces que les deux sensations, avec et sans chaussures, coexisteraient dorénavant simultanément dans mon cerveau à chaque pas. Cadeau inattendu de notre plasticité cérébrale que cette perception additive, qui fait vaciller des évidences et, en s’agrandissant, nous ouvre à une expérience de réalité augmentée.

Le téléphone a sonné. J’attendais ton appel, sans hâte, je savais qu’il te faudrait du temps pour mettre des mots sur la disparition brutale de ton frère, te sentir assez solide pour les partager. La nuit est tombée, la maison est silencieuse et dans mon coin de canapé, je t’écoute, intensément. Mon rythme cardiaque s’est ralenti sans que j’y prenne garde, et mon état de conscience se modifie, peu à peu. Je reçois tes mots, leur sens, et constate qu’ici aussi une perception additive se déclenche, que je ne peux décrire autrement qu’en disant qu’elle opère entre les notes, dans cette dimension élargie que m’ouvre ta voix.

En dépit de la souffrance qui y vibre, aiguë et noire, je perçois -fugace- dans une inflexion de ton timbre un point de clarté immense, matérialisé par ces trois mots que tu me confies, simplement : «  Il est partout ». A cet instant, je sais ce que tu es en train de me dire. La disparition de ton frère t’a ouvert une porte sur une réalité à laquelle la musique de la voix me permet souvent d’accéder.

Lorsque je t’écoute, je suis avec toi et partout à la fois. Mon enveloppe corporelle disparaît, perd sa matérialité envahissante, et je peux enfin l’abandonner sans regrets. Seule, la matière sonore subsiste. Texture même de la présence, accès direct à toute existence, ta voix me projette au-delà des limites habituellement imposées par notre corps, dans une dimension qui est celle de la pulsation pure. Dissous en milliards de cellules vibratoires, mon « moi » n’est plus séparé de toi, ni de quiconque, personne n’a disparu.

Pierre, ton frère n’est plus là, mais je l’entends, entre les notes. J’ai raccroché, suis sortie humer un reste de chaleur sur la terrasse. Dans le jardin baigné par la nuit, un souffle fait chuinter doucement les feuilles du petit érable. Je vais l’appeler Pierre.

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44 Commentaires

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44 réponses à “« Je fais la plante. »

  1. C’est un texte vraiment magnifique, et dans l’écriture elle-même, et dans la justesse de ce que tu dis, que je comprends profondément. Merci Esther, malgré la douleur vive que tu évoques.

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  2. Pierre… L’attention au son, le jardin… J’entends la voix de Barbara – seulement, au lieu des gouttes de pluie, le crépitement de la chaleur. Bonjour à ce jeune érable 🍁 ! 😊

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  3. Je n’ai pas fait tout de suite ce lien ligamentaire entre la marche pieds nus provoquant une extase vibratoire de la plante au creux poplité, le « Je » de la première partie du billet -d’une chirurgicale et émouvante description- et le « Nous » lié à votre ami, de la deuxième. Hasard de la symbolique, je ne sais pas… mais vos mots me sonnent, ils sont consolation c’est certain !

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    • Je pense que votre remarque sur le lien entre idées et pronoms est juste, Didascalie, et que cela n’à rien à voir avec le hasard. Le format des billets -voulu comme tel – est synthétique – mais parfois trop, surtout quand j’essaie d’y développer des ressentis complexes comme ici ( et ils le sont aussi pour moi ^^). D’où une lecture qui peut s’avérer compliquée. Pour vous éclairer, j’ai tenté de mettre ici en lumière le fait que la sensorialité donne des clés de lecture étonnantes du monde et surtout « doubles » : double perception fournie par les pieds du « Je » ; double perception donnée par la voix du « Je » ( qui écoute ici le « tu )». Le lien ligamentaire que vous évoquez étant une lecture double et augmentée de l’Autre dans tous les cas. Je pense que vous aviez fini par le comprendre, mais au cas où … ^^ votre remarque m’est aussi précieuse pour m’inciter à toujours plus de rigueur dans les enchaînements : ce qui est clair dans ma tête ne l’est pas toujours une fois écrit ^^ Merci de votre lecture attentive et interactive 🙂

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  4. Merci Esther pour ce très beau texte. Sensoriel.
    Très émouvant. Mélange de sensations « primaires » et spirituelles.
    Bravo pour ces écrits échangés. Toujours un vrai plaisir de te lire.
    Etienne
    (La seule chose qui me « dérange » c’est l’emploi de mots compliqués comme palimpseste, sensorialite ou matière sonore). Je trouve que ça dénote avec la simplicité (en bien) du sujet (les pieds nus sur le sol, planter un arbre, apprendre un décès, devoir porter ça et transmettre le nom du frère l’arbre). Par tempérament, je préfère les mots simples. Même pour exprimer des choses complexes.

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    • Merci Etienne de tes mots et de ta lecture attentive ; j’entends que tu puisse trouver certains mots compliqués, mais ce sont ceux qui me viennent et ils font partie de ma façon d’écrire. Je la revendique et l’assume en tant que telle 🙂

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  5. Simplement magnifique ! Merci de ce partage.

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  6. Bonjour,
    Que ton texte est beau, c’est en tout petit mais en très intense un résumé des essentiels de la vie.
    La vie, la mort, la nature et tes pieds nus qui recherchent l’ancrage…
    Mon regard (grâce à ta plume), a aimé suivre le vol de l’abeille qui s’enivre des parfums et de la moiteur de l’être aimé. Cette abeille bouillonne de vie et la chante en renommant un arbre gracile, désormais libre de danser avec le vent.
    Entre chaque souffle du vent, un monde de silence, élargit pour l’éternité,un lac d’Amour.
    Chaleureusement
    Co

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    • Bonjour Corinne, ton commentaire -lu au réveil ^^- m’a fait accueillir la journée qui s’annonce avec un grand sourire intérieur, et beaucoup de gratitude : tes mots ajoutent à ce texte une dimension essentielle, celle du dialogue, et le « lire » à travers eux est une émotion incroyable. J’aime l’idée qu’une fois ici posé, il ne m’appartienne plus et devienne ce que tu en fais 🙂
      Merci de tes mots,
      Bien chaleureusement à mon tour
      Esther

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      • Merci pour ton message Esther,
        Je trouve que c’est là tout l’intérêt des blogs…le partage, l’altérité…
        Ces blogs qui sont des « temps de créations ou d’expressions » et que nous exposons au regard de l’autre, vivent ensuite leur vie et entrent en résonance (ou pas) dans l’univers du sensible.
        Ce n’est pas toujours évident et tu vois des fois il y a des moments de grâce.
        j’ai aimé te lire, ton texte est pétri d’humanité, tu communiques avec beaucoup de pudeur une mauvaise nouvelle et par ton prisme elle devient « l’éternité ».
        Ce n’est pas donné à tout le monde, tu as ce talent et cette sensibilité.
        Merci beaucoup
        Corinne

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      • Merci. Je ne peux qu’être touchée de ce commentaire et honorée de ta présence ici. Ce blog est un lieu d’écoute mutuelle et d’altérité respectueuse riche, j’ai de merveilleux lecteurs et lectrices 🙂

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      • Merci, c’est super gentil !
        À bientôt, au plaisir de te lire

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  7. Superbe texte. Mes godasses disparaissent moi aussi dès que la chaleur s’installe et leur contact au sol comme la phéromone qui envahit nos poumons, nous connecte directement à la vie qui bat. J’ai lu que les “va-nu-pieds” ont généralement une bien meilleure santé autant physique que mentale alors longue vie Esther.

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    • Merci de ce commentaire, Flying Bum 🙂 Ceux qui marchent pieds-nus se comprennent ^^Je te souhaite à toi aussi une longue vie, et je te pose ici un texte qui te parlera (il marche tout aussi bien pour les hommes ) : “An old witch from Ranchos told me that La Que Sabe knew everything about women, that La Que Sabe had created women from a wrinkle on the sole of her divine foot: This is why women are knowing creatures; they are made, in essence, of the skin of the sole, which feels everything. This idea that the skin of the foot is sentient had a ring of a truth, for an acculturated Kiché tribeswoman once told me that she’d worn her first pair of shoes when she was twenty years old and was still not used to walking ‘con los ojos vendados’, with blindfolds on her feet.” C.PinKola Estés, « Woman who run with the wolves ».

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      • J’ai relu tout ceci à quelques jours me demandant si je mettais sur pieds (hihihi) une confrérie transatlantique des va-nu-pieds ou quoi. Mais comme ce que je préfère par-dessus tout c’est d’écrire, je me suis laissé aller, inspiré de ce concept d’aller pieds nus qui me vaut souvent des sobriquets, à aller totalement nu tant qu’à passer pour un rigolo suspect. Le texte s’appelle “Tout nu, tout nu, pas de bas.” et voici le lien si la chose vous intéresse. Il y a un peu d’Esther là-dedans après tout. https://leretourduflyingbum.com/2018/05/08/tout-nu-tout-nu-pas-de-bas/

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      • J’aime bien cette idée de confrérie des va-nu-pieds, d’ailleurs elle existe, il y a quelques sites et forums comme celui de la Barefoot Runners Society ^^ Le plus drôle étant que quand on vit pieds-nus, on a souvent plus de réflexions que si on vivait nu… c’est la transgression ultime, on dirait 😀 J’ai lu ton texte avec intérêt, les grands esprits déchaussés se rencontrent, tu as raison 🙂

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  8. Par la magie d’un étrange appel « entre les notes », j’ai lu ton texte à l’instant même où tu le postais. Je me suis retrouvée sans voix, émue aux larmes et incapable de te dire merci.
    Merci d’avoir tout compris, tout entendu, tout perçu et merci surtout de m’avoir à ce point intégrée à tes mots poétiques, à ta réflexion sensible et au partage de cette perception « additive » livrée avec tant de justesse.
    Parce qu’il s’agit exactement de cela.
    A la fois la lumière, par la puissance de la présence immatérielle de mon frère qui me donne accès à une autre dimension, à une nouvelle réalité que je ressens intensément au point de trouver insignifiante la différence entre la vie et la mort. Immanence d’éternité. Et à la fois la tristesse liée à cette existence désincarnée qui me prive pour toujours d’une humanité partagée…
    Et puis tous ces commentaires de tes lecteurs, touchants et tellement en écho, notamment ceux de Corinne, m’ont fait penser à la chanson de Camille, « je vais prendre ta douleur».
    Et puis cet arbre, l’emblème de la vie, en perpétuelle évolution, en ascension vers le ciel, symbole de la verticalité et du caractère cyclique de l’évolution cosmique : mort et régénération. L’arbre qui met en communication les trois niveaux du cosmos : le souterrain, par ses racines fouillant les profondeurs où elles s’enfoncent ; la surface de la terre, par son tronc et ses premières branches ; les hauteurs, par ses branches supérieures et sa cime, attirées par la lumière du ciel.
    Universellement considéré comme un symbole des rapports qui s’établissent entre la terre et le ciel, figure axiale, il est tout naturellement le chemin ascensionnel par lequel transitent ceux qui passent du visible à l’invisible.
    Quant à l’érable, il est dit symboliser l’indépendance, la liberté, la réserve, et le sens de l’observation. Pour les druides, une bonne étoile veillait sur la destinée de leurs protégés car l’érable était le messager des dieux. On dit que s’allonger sous cet arbre sert à regonfler les esprits lassés des multiples épreuves de l’existence.
    Je t’aime Esther

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  9. J’ai fait une pause dans ma journée si pleine de riens aujourd’hui, et lu ton texte, le premier que je découvre de toi. Tu m’as transportée, tu m’as bouleversée. J’ai aimé tes mots et les sensations et les émotions que tu as su me transmettre. J’ai aimé le silence de tes mots. J’ai fait aujourd’hui une splendide découverte, et j’ai vraiment hâte de te lire.

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    • Il y a aussi des jours où l’on reçoit en plein cœur des mots comme ceux que tu viens de poser, et qui m’ont laissée sans voix. Mais pleine de mille mercis à t’envoyer, et de l’envie de continuer à écrire. A t’écrire, aussi, maintenant 🙂

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  10. Une façon simple et particulièrement efficace de dire l’indicible….j’en suis restée dans un état second pendant un moment……bravo, j’approuve à 20000000 % et j’adore….oh quelle belle plante!

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    • 🙂 Je crois que ta façon d’observer ( ce que racontent pour moi tes photos) te donne une perception augmentée toi aussi, et raconte à sa façon cet indicible… en célébrant la vie ^^ merci de tes mots, malyloup.

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  11. Quel bonheur que ce texte! Cela fait du bien de faire la plante; n’être plus que sensation, sensorialité et sensualité. Tout devient passerelle et résonne à l’infini. Façon d’essayer d’aller jusqu’à la pulpe de l’impalpable. Jusqu’à soi.
    Très chaleureusement.

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  12. Loulou

    Troublée, touchée…je vais nu-pieds aussi souvent que faire se peut, avec un courant d’air dans le cœur, laissé par mon frère et qui agite mes pensées encore si souvent…

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