« Ca bouge tout le temps »

Déluge. Au loin, le paysage, à grande vitesse. Sur la vitre du wagon, pourtant, les gouttes avancent d’un bord à l’autre dans une lenteur contradictoire. La pluie met le monde sous camisole.

A la précipitation du départ et l’affairement des premières minutes d’installation a rapidement cédé la torpeur consécutive au bercement régulier du train sur les rails. Quelques heures d’immobilité, bâillonnées comme enfance à l’école. Aussitôt, les pensées buissonnent rebelles, un monde de rêverie vague résurge.

Entrée bienheureuse dans l’asile du flou. La pluie délave. Avec la buée, la réalité extérieure perd de sa netteté, recule puis réapparaît dans des intermittences myopes. Sur le siège d’en face, perdu dans tes réflexions, tu observes la trajectoire des gouttes. Furtivement, de temps à autre, tu suis du doigt leur progression et je souris de ce geste commun à tout enfant reclus involontaire derrière une vitre un jour de pluie. J’observe le monde entrer en toi. Ton adolescence finissante n’a pas entamé la fraîcheur de ton regard, qui soulève si souvent le couvercle de fatigue qui pèse sur ma vie adulte et l’obscurcit.

Tu songes, et quelque chose se passe. Un souvenir remonte, je te revois enfant accoudé au bastingage, dans une concentration totalement étrangère à l’agitation joyeuse des passagers du bateau qui nous emmenait explorer la baie du Puget Sound, au large de Seattle. Mon regret d’alors -un peu coupable- de devoir m’arracher à ce spectacle magnifique pour te rejoindre, comme recommandé par le psychiatre pour ne pas te laisser t’isoler plus avant dans ta bulle autiste. « Ca va, tu es content d’être sur le bateau ? » Puis ta réponse, arrivée comme toujours en crabe : «  Maman, tu sais pourquoi on ne peut pas reconstruire la réalité comme on la perçoit ?
– Non, dis-moi.
– Tu vois l’écume, contre la coque ? Eh bien, elle bouge tout le temps. C’est pour ça qu’on ne peut pas reconstruire la réalité comme on la perçoit. »

Tu as onze ans et tu viens de comprendre le concept de l’impermanence, ce que voulait dire le philosophe Héraclite lorsqu’il affirmait « qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Que malgré les apparences, rien ne demeure identique et change perpétuellement dans ce monde qui se fait et défait constamment. Ma lassitude avait alors soudain disparu, et avec elle cette angoisse née lors de la découverte de ton autisme de te savoir vulnérable au moindre changement de programme inattendu, jusqu’à provoquer des crises de panique que seule la contention d’un refuge dans mes bras pouvait apaiser. Oui, je voulais le croire en cet instant : si je venais à disparaître et que ton monde s’écroulait, la force de ta pensée te permettrait de ne pas t’effondrer complètement.

Tu as aujourd’hui dix-huit ans, et ma certitude d’alors connaît parfois des naufrages, au gré des délitements de l’anthropocène et de l’humanité telle qu’elle avance. Mais ma trajectoire peut désormais s’amoindrir et disparaître comme les gouttes sur la vitre que tu contemples, sans ouvrir en moi l’ abysse indicible qui m’étreignait jusqu’ici.

Je pense, tu penses, et cela seul résiste et nous permet de résister, de toute éternité.

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32 Commentaires

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32 réponses à “« Ca bouge tout le temps »

  1. Les larmes aux yeux. Quel beau texte et quelle merveilleuse sensibilité et attention. Merci et belle soirée à vous

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  2. Laurence Labois-Eichhorn / Lau

    Merci Esther pour ce texte, toujours aussi beau et aussi émouvant.
    J’aimerais le partager avec un ami en particulier. Puis-je le lui envoyer ? Belle et douce soirée.

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  3. Poignant. J’ai aussi été très émue.
    Merci.

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  4. Laurent

    Après deux jours d’un festival musical, à la fin de ce magnifique dimanche partagé avec mon fils – mon petit dernier de 27 ans depuis quelques jours – où nous avons assisté au vibrant spectacle de Charlotte Gainsbourg, juste avant de filer dormir, touché par ton texte doux et inspirant, fort et amer, au fond plein de cette vie que dit si bien Paul Ariès : « Une vie simple, c’est déjà une vie qui rappelle l’urgence et la beauté de vivre. »
    Merci.

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    • Merci Laurent, de tes lignes et de cette citation, à laquelle tu relies ma vie. Une vie simple… qui rappelle l’urgence et la beauté de vivre : je serais heureuse de laisser cette épitaphe 🙂

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  5. La contention de mes bras…Tu as de ces phrases qui font mouche et font redécouvrir le mot !

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  6. Merci pour le partage de ce moment, et de cette réflexion si intéressante. La réalité et l’impermanence… J’aime beaucoup ce mot, que je trouve doux malgré le concept brutal qu’il comporte – le changement que l’on subit sans rien pouvoir y faire.

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  7. helenemapo

    Voilà une lettre d’amour !
    Esther, toujours poétique et lucide, trouvant les mots parfaits pour faire surgir des images délivrant l’émotion exacte : « La pluie met le monde sous camisole » ou l »entrée bienheureuse dans l’asile du flou ».. je devrais même dire : la sensation exacte !
    On te lit, un beau sourire aux lèvres, heureux de savoir que notre compréhension du monde est partagée.
    Heureux surtout de la belle confiance finalement faite à ce fils adoré dont la main se détache sans douleur.

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  8. Que c’est beau ! C’est tellement bien dit, vraiment, chaque mot est si bien choisi … Merci pour ce beau moment.

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    • Merci Madeleine ! C’est bon de penser que ces mots font leur chemin une fois posés ici, et qu’ils font du bien à ceux et celles qui les reçoivent. Ca me touche, merci d’avoir pris la peine d’exprimer ton ressenti de manière si positive 🙂

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  9. Les larmes de pluie sur la vitre nous met le monde à distance et paradoxalement nous consolent.
    Merci encore et affection!

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  10. Un deuxième texte d’affilée. (Avec j’écoute voler les mouches)
    Qui dès le début m’a prise. Et dont la suite m’a conquise.
    Quelle belle écriture, Esther.

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  11. Dans ce monde qui s’accélère sans cesse rendant plus palpade et donc plus insupportable et épuisante cette inexorable impermanence des choses, il y a des observeurs, des contemplatifs , des hyperconscients, des extrasensibles qui nous ramènent à l’essentiel. Merci Esther d’en être et par la puissance de tes mots de rendre visible et vibrant ce que nos yeux désespérément aveugles ne voient plus …

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    • Témoigner, c’est pour moi -d’une certaine façon – rendre, restituer ce qui nous a été dérobé, se dérobe à nous pour tant de raisons. Tu sais ça toi aussi, qui peins le monde sensible 🙂

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  12. Ce texte me chavire tout spécialement par sa synchronicité avec des événements de ma propre histoire, moi qui viens tout juste de mener mon dernier fils à l’autel ce week-end dernier . . .

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  13. Votre texte est d’une beauté extraordinaire! Tout comme celle des marées et des pluies

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  14. Pffiou c’est magnifique. Quelle emotion lors de la lecture. Merci.

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