«Le réel, c’est quand on se cogne »

L’argent manque, il faut tout compter, trouver des solutions. Hier, pour le dîner, je suis allée récupérer des invendus alimentaires, cédés à petit prix.

Entre deux bouchées, j’ai posé ma fourchette. Je me réjouis de voir mes enfants dévorer avec le bel appétit de leur adolescence un plat qui rompt l’ordinaire d’une alimentation désormais calculée au plus juste. C’est Lascaux en cuisine, je suis rentrée de ma chasse au trésor en exultant comme si j’avais tué à moi seule un mammouth suffisant à nourrir toute la grotte.

Tout en les couvant du regard, j’ai soudain pensé à la scène dans laquelle la petite orpheline des « Temps Modernes » de Chaplin vole des bananes sur un bateau pour nourrir les enfants pauvres du port, puis mord à son tour avec une férocité joyeuse dans un des fruits qu’elle vient de dérober au nez et à la barbe de leur propriétaire. Je n’ai jamais oublié la lueur de défi, l’insolence et la gaieté qui flamboient à cet instant dans ses yeux brillants du bon tour joué à cette misère qui l’asservit. Ce soir, cette lueur est à la racine même de la jubilation qui m’anime.

En mâchant à pleines dents avec une ardeur inhabituelle au vu de mon manque d’appétit de ces derniers mois, je tâtonne pour comprendre en quoi la petite orpheline et l’exultation provoquée par ce festin inattendu me titillent.

Aïe ! Ma détermination à ne pas perdre une miette de ce dîner fait que je viens de me mordre sauvagement la joue par inadvertance. Dans une réaction réflexe de fureur contre moi-même, j’ai tapé du poing en jurant sur la table et déclenché la stupéfaction, puis l’hilarité de mes enfants face à ce débordement inattendu. Je ris maintenant de bon cœur avec eux, et comprends alors que mon soulagement et ma gaieté viennent du fait que j’ai cogné.

Comme la table sur laquelle je viens de donner un grand coup, c’est la résistance que la réalité nous oppose qui nous permet de nous mobiliser et d’exulter lorsque nous arrivons à la faire plier. Ce que me raconte la scène de la petite orpheline qui lutte avec courage est que ce n’est pas le manque de tout qui écrase jusqu’à l’envie de vivre, de manger et de rire qui était jusqu’à présent la mienne. Mais bien plutôt la forme de lâcheté morale et la honte liées au fait de m’être soumise si longtemps, moi qui suis encore riche de ce luxe -inouï à l’échelle de la misère des temps- de pouvoir convertir la baisse drastique de revenus consécutive à ma démission en libération d’une consommation toute-puissante, sans menacer quoi que ce soit de vital.

Pour se dépêtrer de cet assujettissement délétère, nul besoin d’aller ferrailler dans le monde comme Croisé de guerres plus grandes que soi. Au cours de cette année passée à trier, réduire, éliminer un à un les minuscules enfers logés dans la pléthore d’objets qui nous encombrent et nous aliènent à notre qualité de sujet, j’ai découvert combien cet autodafé nous débarrasse de la peur, en nous donnant la liberté de ceux qui n’ont plus rien à perdre.

Peut-être plus important encore, je réalise ce soir que la victoire de la petite orpheline me ramène à celle du voleur sur les gendarmes, à la gaieté que procure la transgression de l’autorité et de la loi, que nous connaissons tous pour l’avoir éprouvée dans le jeu éponyme de notre enfance.

Le jeu, « activité fondatrice de toutes les autres, gratuité suprême à quoi se reconnaissent les actes proprement humains »*, et dans lequel nous retrouvons cette liberté dévorante qui donne faim de tout.

 

* RP Droit, Esprit d’enfance.

 

Publicités

24 Commentaires

Classé dans journal

24 réponses à “«Le réel, c’est quand on se cogne »

  1. Je n’ai rien à ajouter à cet uppercutant billet, si ce n’est une citation de JLA Commerson : « C’est toujours par la faim que commence un bon repas. »

    Aimé par 1 personne

  2. helenemapo

    Ça, c’est du lourd !!
    A la mesure de ce coup de poing… prémisse d’ de quelque à venir de très puissant !
    Liberté, liberté chérie

    Aimé par 1 personne

  3. Laurent Berthet

    Bonsoir Esther,
    Superbe, inspirant et touchant partage.
    Tu as cette faculté à mettre intuitivement en mots tes sensations, tes émotions, et tes mots atteignent alors la part universelle d’humanité qui existe en l’Autre, tout Autre. Je suppose que c’est de là que vient la force que tu transmets et que je ressens. La force acquise lorsque l’on sort de la crainte en regardant ses peurs, en les mettant sur la table…

    Je m’autorise à poser ici une phrase qui a résonné en te lisant ; elle illustre à mes yeux le contexte dans lequel nous vivons et auquel ton texte apporte une incarnation, un ancrage de plus dans le réel :
    « Après un bref épisode de révolte et d’espérance, la société repassait par le gris pour rejoindre le clinquant, celui des années 80, et l’abjection inculte, démagogique et inégalitaire dont nous ne sommes plus jamais sortis. »
    Philippe Lançon • Le Lambeau

    Merci.
    Amitiés et énergies
    Laurent (de Twitter 😉

    Un clin d’oeil en PS, celui de la publicité qui s’est affichée lorsque j’ai ouvert ton blog 🙂 Je vais te l’envoyer via Twitter, ne pouvant insérer une image dans le commentaire.

    Aimé par 4 personnes

    • Bonsoir Laurent, et merci de tout ce que tu viens de déposer ici, qui me consolide à mon tour 🙂 Que tu ressentes de la force en lisant ce texte est un merveilleux cadeau, tant j’avais en tête en écrivant le souhait de provoquer une contagion joyeuse, dont il me semble (comme le dit en effet P.Lambeau) que nous avons grandement besoin en ces temps propices au découragement. A bientôt !

      Aimé par 1 personne

  4. Quel punch!! Tu viens de mettre Ko l’asservissement.
    Les chinois écrivent le mot crise avec deux idéogrammes. Le premier signifie « difficulté », le second signifie « Opportunité ». C’est cette deuxième voie que tu emprunte avec une lucidité qui te donne une force peu commune.
    Tu as un talent fou dans tes actes et dans ton écriture.

    Aimé par 4 personnes

    • Oh, merci Dominique, et tout autant de cet éclairage apporté par ce que tu partages ici de l’écriture chinoise du mot crise. C’est la synthèse parfaite de ce que j’essaye de transmettre dans ce texte ! Xie Xie, comme qui dirait 🙂

      Aimé par 1 personne

  5. Ah, que ton texte fait du bien. Je déplore évidemment les difficultés auxquelles tu dois faire face, et qui ne sont pas loin de moi, mais comment ne pas se sentir rasséréné, encouragé et sainement fouetté, à voir la façon dont tu lances ton poing dans le tas ? Je veux prendre exemple sur toi, faire caillou dans le rouage, roc, montagne, et na. Merci Esther.

    Aimé par 2 personnes

    • Que tu te sentes rassénérée, encouragée est le but exact que je cherchais à atteindre en écrivant ce billet. Je sais combien nos réalités sont fines et complexes, et que la limite de ce texte est qu’il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir, parfois… mais il y a en nous des réservoirs de courage et de gaieté qu’il est vital de partager pour réhydrater les cœurs et les esprits en ce moment ! 😀

      Aimé par 1 personne

  6. Du Esther à son meilleur, des gargouillis des jours moins heureux m’agitent l’estomac mais étrangement, un tendre sourire s’accroche à mon visage. Puissants, les mots.

    Aimé par 2 personnes

  7. Taper du poing sur la table, c’est une façon parfois de remettre les choses en leur juste place, soi compris… l’ardeur qui va dans ton texte Avec la force du sourire est généreuse et contagieuse!

    Aimé par 1 personne

  8. Merci d’avoir couvert de ta jubilation les klaxons des footeuses et des footeux pendant cinq minutes :).

    Aimé par 1 personne

  9. Jeu crois aussi que l’on peut moins succomber à l’injonction consommatrice toute puissante, trouver plus de liberté en ayant plus rien à perdre  » nous tout c’quon veut, c’est être heureux, être heureux avant d’êtr’vieux… »
    Oui encore à l’autodafé, du moment qu’il épargne nos livres et nos lectures…Plutôt café partagé.
    Jeu vous serre dans mes bras. Sourire.

    J'aime

  10. Tout a été dit… et en sus le délice de la belle écriture… tant de blogueurs s’expriment en charabia bourré de fautes d’orthographe et de syntaxe… Merci Esther !

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s