« Tu penses bien ce que tu veux »

Eté païen. En filigrane du temps qui marche à l’amble, comme une envie de mordre.

Effet de la canicule ? Mon double sauvage ressuscite d’entre les limbes. Corps à peine vêtu, cheveux qui repoussent en état d’insurrection permanente, nourriture dévorée crue, je vis dehors, dans la brutalité salvatrice du réel.

Au soleil, exposée, j’examine les premiers signes visibles de vieillissement de mon corps avec une curiosité d’entomologiste. Fascinant spectacle que l’imago de l’âge. Au bord de l’eau, à côté des plus jeunes, je suis désormais hors champ. Mais j’ai aussi cessé d’être une proie, pour me découvrir libre d’aller chasser sur d’autres rivages : ne plus attirer les regards, c’est ne plus devoir faire attention, découvrir le soulagement de couper court à ce que la séduction contient toujours d’asservissement, quoiqu’on puisse en croire ou s’en faire croire. On ne dira jamais assez la mort merveilleuse que celle de l’indifférence à soi-même, sa secrète gaieté, qui – surprise ! – titille en moi des envies d’obscénité.

Oui, d’obscénité, et le personnage de Diogène qui exposait son corps et en disposait comme bon lui semblait, au point de pisser n’importe où et de se masturber dans la rue, éclaire ici pour moi cette pulsion inattendue. Bien que le sens théâtral premier du mot soit absent des dictionnaires, par son étymologie « obscène » renvoie à ce qui devrait être « hors de la scène ». Soit ce qui ne devrait pas être vu par le grand public pour des raisons de bienséance. Or, dans notre culture, la vieillesse, la dégradation du corps font justement partie de ces choses honteuses que l’on cache.

Cachée, d’une certaine façon, je le suis restée longtemps. Engluée, prise au piège d’un corps dont – sans que j’en aie d’abord conscience – l’énergie lisiblement sexuelle laissait peu de place à mon désir propre, submergé par celui des hommes avant même que j’aie pu formuler les contours du mien. Toute une culture de passivité, de décence imposée, héritée de plusieurs générations avant la mienne, qui laissait peu de champ à la libido féminine pour exprimer quoique ce soit de personnel.

Plus tard, j’ai tenté de jouer de cette sauvagerie. Auprès d’hommes choisis pour leur « résistance », j’ai découvert que cette même résistance, tout en générant la poussée de mon désir, continuait à le faire se heurter au leur. Et fini par réaliser que, toujours, ces deux poussées s’excluent, renvoient chacun à son propre point de départ : ce manque qui se loge dans le désir et le creuse sans fin, agrandit le vide en nous.

L’ombre d’un nuage vient de passer, la chaleur faiblit un instant. « Ôte-toi de mon Soleil ! » La réponse de Diogène au roi de Macédoine, Alexandre, qui était venu lui demander s’il avait besoin de quoi que ce soit, fait soudain écho à cette irritation latente, l’envie d’en découdre et de tenir tête qui ne me laisse pas de répit en ces journées décorsetées.

Plus question de plier, d’occulter mes besoins propres et de vivre ensuite l’effondrement consécutif au fait de contrecarrer cette force psychique vitale du désir. Qui, que nous soyons hommes ou femmes, nous tient debout et sans laquelle nous vivons une aliénation insupportable, sans réaliser qu’en renonçant à ce que nous sommes profondément, nous contribuons nous-mêmes à notre oppression.

Il est temps d’aller au contact, de déplacer le désir dans un champ qui me permette de théâtraliser ma lutte pour avoir le dessus. D’être joyeusement, exemplairement obscène, pour à l’instar de Diogène, secouer, réveiller, peut-être. Plus important encore : pour me conduire en femme véritablement libre.

L’apaisement de la vieillesse, très peu pour moi.

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19 Commentaires

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19 réponses à “« Tu penses bien ce que tu veux »

  1. Quel plaisir de vous lire! Et ce passage que j’ai si souvent ressenti en regardant des femmes plus âgées, me consolant lorsque je m’imaginais moi aussi vieillir:
    « ne plus attirer l’attention, c’est aussi ne plus devoir faire attention, découvrir le soulagement de couper court à ce que la séduction contient toujours d’asservissement, quoiqu’on puisse en croire ou s’en faire croire. On ne dira jamais assez la mort merveilleuse que celle de l’indifférence à soi-même, sa secrète gaieté »
    Votre vérité est maintenant mienne, ça réconforte 🙂
    Belle soirée à vous Esther, merci pour ces mots.

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  2. La brutalité salvatrice du réel – oui, et merci !

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  3. Les rides, la cape d’invisibilité d’Harry Potter: on voit tout, et on ne nous voit plus.

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  4. Peut-être parce que je ne me suis jamais sentie proie, je n’ai jamais l’impression d’être sur scène quand je suis à la plage, mais toujours au contraire d’être spectatrice d’une mise en scène estivale. Je m’amuse toujours de voir comme tout le monde fait semblant d’être seul, alors même qu’on est multitude. Un téléphone sonne et on est dans le métro.
    Pour ce qui est des rides : souvent elles sont belles, elles sont l’épaisseur de nos existences, et elles ont quelque chose d’émouvant. Enfin j’espère. Je n’en ai pas encore ! 😅

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    • Tu as donc une distance que j’aurais aimé avoir plus jeune 🙂 Et pour ce qui est des rides, tu as tellement raison… surtout celles au coin des yeux que j’affectionne particulièrement, elles sont là pour nous rappeler que la joie laisse sa trace, malgré tout ^^

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  5. Laurent Berthet

    Bonsoir Esther,
    Plus de temps pour la lecture de romans (1 à 2 par an au mieux), je garde un espace ouvert aux textes brefs. Les tiens sont des moments de respiration attendus.
    Si c’était un métier, je dirais que tu es thérapeute de l’âme. Que ton outil est le scalpel avec lequel tu extrais et examines de près la question cachée, celle qui confronte à soi et que le miroir reflète parfois sans que l’on y porte l’attention nécessaire. L’incision est précise, tu sais qu’une plaie nette cicatrisera mieux. Qu’elle laissera un trait délicat en mémoire de guérison, qu’il sera possible de souligner du doigt en un rituel apaisant, accompagné d’un léger sourire intérieur.
    Bref, ce bla-bla pour dire que j’apprécie beaucoup ton texte, son énergie, sa sensibilité et son humanité à fleur de peau.
    Merci. Amitiés, Laurent

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    • Bonjour Laurent, tu dis avoir peu de temps, alors permets-moi en préambule de te remercier du temps que tu prends à chacun de tes commentaires pour m’écrire, partager ton ressenti. Il y a peu, une amie m’a dit :  » Ce sont tes lecteurs qui font que tu t’es mise à écrire, que tu écris », et j’ai été frappée de cela, parce que c’est la vérité profonde de ce mouvement de l’écrit en moi, bien plus que ce qui m’arrive dans ma petite vie. Depuis la création de ce blog, commentaires, encouragements, critiques (toujours bienveillantes, d’ailleurs ) m’ont permis de prendre la distance nécessaire, de douter sainement et surtout remettre le métier cent fois sur l’ouvrage ! J’aime d’ailleurs que tu dises qu’écrire est un métier, je trouve bien ma place dans ce mot qui appelle à la modestie, à l’effort. Quant à ce que ce que tu dis possible de trouver dans mes écrits comme « thérapeutique » ou apaisant, je dirais que c’est à la fois un étonnement et une grande émotion. Etonnement parce que cela leur donne un sens, une portée que je n’avais pas imaginé, et émotion parce que… parce que 🙂
      Bref, merci. De tout cœur ^^

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  6. Quelle belle reflexion! Je suis plutôt mauvaise en argumentation et la dialectique n’est p

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  7. Désolée pour le couac…je poursuis :
    Quelle belle réflexion! Je ne suis pas très douée pour l’argumentaire, la dialectique n’étant pas mon fort mais j’adhère entièrement.
    Cette distance par rapport à soi-même et le jeu de la séduction dépassé, on est comme soulagés, davantage soi au bout du compte. Libérés.

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  8. De ce côté de l’Atlantique également les canicules se succèdent et on en annonce encore une tardive en août. Moi c’est l’automne qui me ramène ces belles pulsions qui agitent encore et toujours un corps quelque peu passé date question look mais toujours bien vivant. Ma propre nudité effraie bien davantage les autres que moi-même et j’en suis fort aise et amusé surtout. Grand bien leur fasse, très chère, je partage votre bonheur et vos mots encore une fois, font le mien.

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  9. Plaisir de lire un texte aussi bien écrit…
     » Fascinant spectacle que l’imago de l’âge. » Décidément non… et non seulement je ne trouve pas cela fascinant, mais ça me gêne, et parfois me répugne… Désolée d’avoir aussi peu de sagesse…
    Mais le point de vue exposé ici est intéressant, très intéressant… Merci

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    • Tout n’étant si l’on y songe qu’affaire de point de vue dans la vie, je comprends que le mien ne fasse pas l’unanimité… et me trouve pas plus sage pour autant 🙂 Notre rapport au corps est chargé de choses qui nous sont si personnelles…

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