« Tu ne peux pas rire tout le temps »

Oh, l’étonnement, la gaieté de se réveiller, sans douleurs ! J’ai réintégré l’enveloppe d’un corps abandonné à regret, avec la fraîche certitude de pouvoir en jouir à nouveau sans entraves.

3 heures du matin, samedi dernier. La maison est pleine d’amis, le funk déverse sa joie de vivre, et le pitre qui sommeillait en moi est de retour. Emportée par cette musique dont chacune de mes cellules partage l’essence , j’ai entamé une « chicken dance », sans me soucier le moins du monde d’un possible ridicule. En revanche, l’étincelle rieuse croisée dans ton regard embrase ce feu intérieur, au beau milieu d’un hiver intérieur qui n’a que trop duré.

Gemme de la coïncidence, dans tes yeux brille un point de clarté, qui tout à la fois recolle et diffracte : la certitude que tu as reconnu ce qui n’était pas une demande d’approbation de mon image, mais l’existence d’un dénominateur commun, le rire, incarnation pure de la joie de nous sentir entiers et, partant, de rayonner pour les autres.

L’aube approche, et tous sont partis. Mais à l’instant de nous séparer, mon corps m’a fait cadeau d’une douceur dont j’avais oublié l’aigu : une souplesse retrouvée,  suffisante pour me laisser aller  dans les bras amis, m’abandonner sans raideur à ce geste d’autant plus précieux qu’il appartient à ceux qui – de la naissance à la mort – ouvrent, ponctuent, et referment une vie.

Une à une, d’anciennes blessures se ferment. Parfois sans un mot comme ce soir-là, à l’heur d’une complicité partagée qui rappelle combien rire ensemble cimente notre relation à l’Autre, nous permet d’aller au devant de l’étranger, au-delà de la peur, constitue un amer quintessentiel dans nos sociétés contemporaines déboussolées par le repli sur soi.

« Tu ne peux pas rire tout le temps ! »

Ce soir, un regard rieur aura suffi à baigner la plaie ouverte il n’y a pas si longtemps par ces mots, à effacer une injonction vécue comme une vitre percutant l’allégresse de l’oiseau en plein vol, l’implacable d’une censure de l’ordre du contresens absolu.

Il n’y a pas de scandale du rire tant qu’il ne dénigre pas l’Autre. Mais un enjeu immense, qui place le rire à la racine même de la confiance, la nourrit et l’accroît. Dans l’intelligence fulgurante de la simplicité avec laquelle il désarme, ouvre un espace de vulnérabilité dans lequel l’autre peut à son tour déposer les siennes, pour expérimenter enfin cette proximité inouïe qui nous fait défaut au point de figer corps, âmes et jusqu’à la moindre de nos articulations dans une rigor mortis grandissante avec les années.

Alors, oui, rions tant qu’il est encore temps, sans nous soucier de la promptitude des injonctions et confessions de tous poils à réprimer depuis la nuit des temps l’énergie du rire, sa capacité éclatante à remettre en question l’ordre des choses. Rions, peut-être pas de tout, mais envers et contre tout, dans la sagesse d’une joie dite « folle »  qui nous protège de névroses bien plus noires, en nous libérant de surcroît du mensonge.

Car la clarté du rire a à voir avec la Vérité, dans une société où sont consacrés tant d’efforts à construire et glorifier notre image aux yeux de l’Autre, avec pour piètre résultat in fine de maquiller ce que nous sommes vraiment. En faisant exploser masques, faux-semblants, préjugés, rigidités et censures de toutes sortes, le Rire révèle qu’il n’y a pas de vérité univoque. Qu’en tordant le réel, en relativisant les points de vue, il offre matière à faire émerger quelque chose qui éclaire et réchauffe les esprits.

Au risque de déplaire, sans doute. Mais également parfois – dans la transparence d’un regard pétillant de complicité – d’y trouver un espace d’expression libre dans lequel affirmer notre vérité, la voir réfléchie et mutuellement encouragée.

Rire en confiance, pour vivre debout. Forts, entiers, et indivisés.

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21 Commentaires

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21 réponses à “« Tu ne peux pas rire tout le temps »

  1. On ne fait ni faute d’orthographe, ni faute de grammaire, en riant, le temps du plus-que-parler.

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  2. « Car la clarté du rire a à voir avec la vérité… »

    « Mais il est certain qu’à partir du moment où je me suis posé la possibilité de descendre aussi loin que possible dans le domaine du rire, j’ai ressenti, comme premier effet, tout ce que le dogme m’apportait comme emporté par une espèce de marée difluviale qui le décomposait. J’ai senti qu’après tout il m’était tout à fait possible, à ce moment-là, de maintenir en moi toutes mes croyances et toutes les conduites qui s’y liaient, mais que la marée du rire que je subissais faisait de ces croyances un jeu, un jeu auquel je pouvais continuer à croire, mais qui était dépassé par le mouvement du jeu qui m’était donné dans le rire. Je ne pouvais plus, dès lors, y adhérer que comme à quelque chose que le rire dépassait » (VIII, p222).

    Merci Esther pour ce très beau texte, et c’est peu dire. La toute dernière chose qui m’ai fait beaucoup rire, c’était il y a quelques minutes, j’ai lu qu’Antoine De Caunes avait fait une blague à José Garcia, il lui avait fait croire que pour l’enterrement de Philippe Gildas, la femme de ce dernier avait souhaité que les personnes présentes s’habillent en blanc, du coup il était le seul, avec son épouse, habillé de cette couleur.

    J’avais écris ça il y a quelques temps qui est en rapport avec ce que tu dis ici, je cois ;

    La voie du rire

    À quoi sert de prendre
    l’interminable chemin
    de la connaissance,

    si ça n’est pas pour se perdre
    au coeur d’un éclat de rire ?

    Et puis pour ce qui est du Funk, ce titre me plait beaucoup, très gai, musicalement et dans les paroles…

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    • Comme toujours, tu résonnes à pic, et ce texte nourrit mes réflexions, comme ce que tu y ajoutes (je veux bien d’ailleurs savoir qui en est l’auteur ^^). Rire au coeur de la mort comme le fait Antoine de Caunes, rire pour se perdre dans ce geste, autant de facettes d’une gaieté qui est à mon avis le sens profond de la vie. Merci pour ces « petits cailloux » qui ouvrent d’autres voies et voix que les miennes.

      Ps : ton lien youtube ne marche pas :/

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      • Rectification : le lien marche, et je connais bien ce titre 😉

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      • Pour Georges Bataille, j’ai trouvé l’extrait sur cette page ;

        http://lesoleilenface.blogspot.com/2013/04/le-rire.html

        Pour le lien, c’est « You can ring my bell », titre jeu de mot et que tu connais très certainement, on le trouve facilement sur You Tube.

        Résonance, c’est ce que je ressent aussi quand je te lis, en particulier cet article, le rire m’interpelle et Georges Bataille aussi,

        « Je puis dire en effet que, dans la mesure où je fais œuvre philosophique, ma philosophie est une philosophie du rire. C’est une philosophie fondée sur l’expérience du rire, et qui ne prétend pas même aller plus loin, c’est une philosophie qui lâche les problèmes autres que ceux qui m’ont été donnés dans cette expérience précise. »
        Georges Bataille, Non-savoir, rire et larmes, O.C. VIII p220

        et je crois que ça n’est pas pour rien si l’autre préoccupation majeure de cet auteur était l’érotisme, il cherchait, comme Thérèse d’Avila, qu’il admirait, bien qu’anti-clérical jusqu’au bout des doigts, lire L’histoire de l’oeil, assoiffé d’état extatiques,

        « Par la violence du dépassement, je saisis, dans le désordre de mes rires et de mes sanglots, dans l’excès des transports qui me brisent, la similitude de l’horreur et d’une volupté qui m’excède, de la douleur finale et d’une insupportable joie ! »

        J’aurais beaucoup aimé le rencontré, il est décrit comme quelqu’un de très doux, je veux bien les croire, il écrit des choses si belles…

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      • Tu as entièrement raison, et je partage avec toi et Georges Bataille (entre autres ^^) la conviction que l’érotisme et le rire sont de la même fibre. Tous deux gages de lien et de déliement du corps dans la relation à l’Autre 🙂

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  3. Je voulais raconter aussi que l’autre jour j’ai passé une journée en formation et à la fin la personne qui l’assurait, nous a demandé un par un de sortir « une pépite » et « un caillou » de la journée, pour la première question, j’ai répondu sans hésité, « J’ai bien ris ». J’ai senti qu’elle était un peu vexée, elle s’attendait à ce que je parle du contenu de sa formation, assez pauvre, ceci dit, voir très pauvre, pour ne dire désolant de platitude, mais quand bien même il aurait été plus intéressant, je crois que j’aurais fait la même réponse.

    Par exemple, ça n’a fait rire presque que moi, elle a parlé du concept de résilience, en a donné une définition et puis complété en en évoquant une autre, un peu différente d’un autre auteur, et j’ai dit, « C’est la résilience secondaire ». Désolé…

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    • Si c’était un compliment sincère de ta part, ce que je crois bien volontiers, il était peut-être difficile à décrypter pour elle, notamment si elle était anxieuse de recevoir votre approbation ; il est difficile de prendre du recul dans ces cas-là, je trouve. Quant aux jeux de mots (et le tien m’a fait ici bien rire), c’est une tournure d’esprit particulière, dont je m’aperçois parfois comme toi qu’elle n’atteint pas tous de la même manière, voire pas du tout pour certains 🙂

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      • Un compliment… Je t’avoue que j’ai été contraint de participer à cette formation et que j’aurais préféré assuré mon activité habituelle auprès des enfants qui ont du fait de mon absence été privé de piscine, et je peux t’assurer que pour eux, une séance à la piscine ça compte. Je ne suis pas hermétique aux formations, mon cv le prouve, mais parfois, je m’y ennui à mourrir, et je t’assure que c’est dur d’entendre dire des choses inexactes à longueur de temps, ça peut paraître prétentieux, mais c’est souvent le cas, j’essaie de mettre l’ambiance, ou alors je fais des vers sur un bout de papier, j’écris de manière à ce que ce soit illisible pour les autres, et ça marche, l’autre intérêt, c’est que je donne l’impression de prendre des notes, j’ai une stratégie bien au point, de temps en temps, je reprend le fil du propos et je pose une ou deux questions et puis je replonge dans mes rimes. C’est con, d’un coté, je me demande parfois si je ne devrais pas faire autre chose, mais quand je croise le regard des enfants quand je reviens de vacances, avec des petites lumières dans les yeux quand ils me voient, alors je ne me pose plus de question.

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  4. Parfais pour l’enchainement qui vient, le rire et l’enfance,

    « Rire de Dieu, de ce dont des multitudes ont tremblé, demande la simplicité, la naïve malignité de l’enfant. Rien ne subsiste de lourd, de malade.»

    Georges Bataille

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  5. Un chansonnier de chez nous disait dans un québécois populaire: “c’est le blues de la bêtise humaine, vaut mieux en rire de que brailler.” Bonne journée!

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  6. Le rire, le véritable rire, sans fissure, est vital et sacré…

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  7. Je découvre votre blog . J’ai pris beaucoup de plaisir à en parcourir quelques textes. Celui ci, ainsi que votre écriture fine et intègre m’ont particulièrement touchée. Je me rendrai fidèle à vos publications et reviendrai volontiers

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  8. Derrière le masque du clown se cachent souvent des envies de pleurer peu avant que le métier ne reprenne le dessus et que les rires effacent le noir et fassent sans blanc.

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