« Oublie-moi. »

Qui dira jamais assez le bonheur d’écaler un œuf dur, d’en découvrir peu à peu le blanc, la brillance, la pleine densité ? Perfection faite forme que rien n’altère. Même pas de m’entendre te répondre – en jetant les derniers bris de coquille – que, non, personne ne me manque, ne m’a jamais manqué.

Scandale. On ne peut pas dire une chose pareille, je le sais. C’est pourtant ma vérité : quand l’Autre est là, tout s’éclaire. Dès qu’il disparaît, extinction des feux. Entre ces  intermittences, il m’arrive de penser à ceux qui m’entourent, mais je ne ressens aucun manque lié à leur absence. Simplement, je retourne à mes pensées rhizomes, absorbe tout ce qui passe à ma portée et m’auto-suffis.

J’ai senti ta perplexité face à ce constat sans appel, prends donc le temps de te rassurer quant au bonheur de t’avoir pour amie. Tout en continuant à converser au téléphone avec toi, je souris au souvenir de cet après-midi où j’avais choisi – du haut de mes treize ans – d’aller à ma première réunion de scouts déguisée en Christophe Colomb, un œuf à la main. Depuis, l’aventure de l’altérité m’aura permis de répondre à quelques-unes des interrogations que je portais alors en étendard dans le creux de ma paume. Notamment de me défaire de LA question qui m’a toujours accompagnée : peut-on s’en remettre à l’Autre ?

Oui, les années délétères que je viens de traverser font que je sais désormais à quoi et surtout à qui m’en tenir. Avoir subi d’autrui la perversion consistant à faire souffrir quelqu’un sans raison, pour en tirer jouissance, est une expérience dont on ne revient jamais indemne. Mais j’aurai appris à discerner, évacuer la part d’aveuglement que comportait jusqu’alors mon refus obstiné de croire qu’autrui puisse réellement vouloir nous faire du mal.

Paradoxalement, dans la zone lisse et vitrifiée qui s’est installée depuis leur disparition de ma vie, ceux qui m’ont fait souffrir se sont vaporisés ad patres. A quoi bon entretenir leur souvenir ?

Après l’appel, j’ai croqué mon œuf, puis décidé de prendre un bain pour me préparer à dormir. Dans l’eau chaude, je me laisse aller. Cette mise en veille renoue avec le bienheureux des flottaisons estivales, lorsqu’ allongés dans l’eau, nous regardons défiler au-dessus de nous les nuages dans le ciel bleu. Purs événements que ces temps de suspension, qui ne précèdent aucun dénouement, mais nous rendent oublieux de tout ce qui se passe ou s’est passé, nous immergent en pleine conscience dans l’Etre-au-monde.

« L’oubli nous délivre du passé, mais « délivre » autre chose. ». Repêchée je ne sais où, la citation affleure, tarabuste mon rapport au passé, à cette zone blanche qui s’installe une fois l’Autre disparu et les événements révolus. Jusqu’à en oublier son corps, odeur, le son de sa voix, … tout ces signes qui nous incarnent face à autrui.

Curieusement d’ailleurs, à cette capacité d’oubli s’est toujours adossée une absence totale de fantasmes, que l’Autre soit là ou pas. Je me souviens de mon étonnement vis-à-vis de tous les supports dont ton imagination d’homme avait besoin pour être présent à ton désir, alors même que la faim dévorante que j’avais de toi me les rendait impensables, en plaçant l’intensité du mien à des lieues au-dessus de tous les scénarios imaginables. Ce que nous pouvions bien faire m’était indifférent : je savais depuis longtemps déjà que le monde ne devient pas merveilleux sous le coup de baguette du fantasme, mais qu’en revanche le miracle de la présence de l’Autre l’ouvre tout grand, dans une co-présence qui illumine jusqu’au tréfonds de l’Univers.

Oui, la vie soustrait, altère, rend tout retour sur ce que nous avons autrefois été impossible. Mais du fond de l’oubli, au seuil de l’aigu d’une conscience qui garde les traces d’un savoir plus vieux que le monde, mon corps flottant me restitue subitement le souvenir d’avoir été portée.

Car tous, nous avons commencé à vivre portés par nos mères, avons été immergés dans le temps sans temps de leur ventre, remis à elles. Tous nous avons su ce pur événement, qui me rappelle en cet instant que la confiance s’imprime en nous, dès l’origine.

A la lisière de nos consciences, dans cette zone blanche que personne à part nous n’habite, mais qui nous permet parfois de recommencer à porter à notre tour, en dépit du temps qui passe et des souffrances infligées par l’Altérité.

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19 Commentaires

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19 réponses à “« Oublie-moi. »

  1. Bon jour,
    J’ai lu en commençant par la fin … l’altérité vit par la séité, il y a aussi des reflets … des tracés de vies … on sème, on récolte … notre terre ne vit que par l’autre, nous serions autrement des îlots arides …
    Max-Louis

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  2. Impressionnant de justesse et d’analyse. Et l’oeuf retourne à l’oeuf.

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  3. « tous, nous avons commencé à vivre portés par nos mères, avons flotté dans le temps sans temps de leur ventre, remis à elles. Tous nous avons su ce pur événement, qui me rappelle en cet instant que la confiance s’imprime en nous, dès l’origine. »… heu… je dois être une extra-terrestre…

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    • Non, tu as bien lu. Et tu as raison, ce n’est pas parce qu’elle s’imprime que nous la pratiquons ou que nous nous en souvenons. Mais cet état de nature décrit seulement un fait : le fœtus dépend entièrement de la mère pour se développer. Ce que j’interroge ici est en quoi cette dépendance de fait peut nourrir la confiance ? Chacun a sa réponse… comme dit Joni Mitchell dans une de ses merveilleuses chansons : «  we come from such a set a différentes circumstances » 😉

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  4. Un commentaire ne conviendra pas. It won’t do. Je te lis en faisant la cuisine, distraite par les Archers sur Radio Four. Et puis je dois tout eteindre et m’asseoir. Est-il besoin que je te dise encore une fois que tu ecris « pour moi » ? Ps pour moi, bien sur, enfin tu me comprends. Et ma reconnaissance et mon coeur touché, percé.

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    • Nul besoin, en effet, je sais ce que tu y mets 🙂 En revanche, te le voir écrire est une émotion qui me transperce à mon tour. Je pense mes textes pour toi, pour tous ceux qui les liront. Ecrire n’a de sens pour moi que sous forme de « relais » 🙂

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  5. helmapo

    Esther écrit pour moi aussi ! 😉
    Ses mots entrent par douce effraction dans notre espace intérieur et envoient des images qui disent plus que les mots eux-mêmes.
    L’Etre-au-monde (quelle belle et juste expression) en pleine conscience et la confiance, c’est en fait finalement un peu la même chose..
    Et oui, laissons notre mémoire ancienne nous dire les choses, être en confiance nous permet de l’entendre.

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  6. Ce qui me fascine toujours dans ton écriture, c’est cette capacité à dire, à formuler avec justesse ce qui relève de l’intime. Cette écriture pourrait s’apparenter à une confession ou une parole telle qu’on peut l’imaginer dans le cabinet d’un psy. Je veux dire une parole libre, sans fard, dénuée de tout artefact.

    Le « scandale » dont tu parles par exemple est un sentiment que je connais bien – mais je ne m’autorise pas à le partager. Il reste au fond de moi. Et lorsqu’il est prégnant, je pense aux témoignages des astronautes qui, lorsqu’ils sont de retour sur Terre, disent que ce qui leur a manqué le plus, ce sont les Autres (entre autres choses)…

    PS : tu écris donc pour moi aussi ! Et j’en suis ravie !

    😉

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    • En te lisant (avec émotion, car en filigrane tu livres des choses personnelles avec courage ici aussi, à ta façon ^^), j’ai retenu ces mots : « je ne m’autorise pas à le partager ». Tu mets avec justesse le doigt sur quelque chose que nous expérimentons tous, avec des nuances propres à chacun et chacune : exposer notre intime sincérité, c’est prendre un risque. Celui d’être nu, vulnérable donc et potentiellement de souffrir des réactions que cela peut susciter chez autrui.

      Je ne pense avoir aucun mérite à le faire, tant il s’agit d’une façon spontanée pour moi de m’exprimer, qui a pour postulat de faire confiance à autrui. Je n’ai plus aujourd’hui la naïveté de CROIRE que la bienveillance est universellement partagée, mais j’ai choisi de faire ACTE de confiance. De sauter au-dessus du précipice, d’une certaine manière. Je remercie tous les jours ceux qui lisent, commentent, échangent ici, de m’avoir rattrapée, de me faire rebondir comme sur un trampoline de sauvetage des pompiers.

      Et surtout d’avoir transformé – par le dialogue incroyable que cette prise de risque a initié et nourrit- ce même trampoline de sauvetage en trampoline collectif géant !

      Car grâce à tous, on se jette en confiance dans l’arène, on rebondit, on tombe et on se relève avec confiance et gaieté, souvent 🙂

      Des vertus de passer de la création, à la re-création, puis la co-création et la Récré- ation !!

      Merci d’être venue te joindre à nous, Andrea.

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      • Ciel ! Tu m’écris un roman, Esther !

        « Faire acte de confiance », voilà qui est noble. Je n’en suis pas là (hélas ?). Disons que (en matière de blog, uniquement), j’ai fait le choix de dévoiler (un peu) mon intimité, à travers la fiction (mes personnages, Madeleine et Léonie) – surtout Léonie qui se permet de dire des choses quelque peu inconvenantes (mais cela ne va pas aussi loin que toi !).

        Et puis, « cette zone blanche que personne à part nous n’habite », j’ai trop à cœur de la protéger – surtout dans le monde imprévisible et troublé dans lequel nous sommes plongés.

        Cela dit, tu as raison, le « trampoline collectif géant » (j’aime beaucoup cette image) est une délicieuse récréation !

        Merci d’avoir pris le temps de me répondre, Esther.

        😉

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      • En disant que je fais acte de confiance, je voulais dire que je ne partage pas ici mon intimité, mais ce qui m’est intime, Andrea. Il y a aussi, comme tu le dis si bien, le fait que tout écrit à partir de ce que l’on est devient, publié, une forme de fiction. Tout en permettant de dévoiler ce qu’on choisit 🙂 C’est donc bien ce que l’on décide de raconter de soi, et j’ai comme toi à cœur d’être pudique, pour protéger ce qui me semble devoir l’être. Pas de noms, de détails, de contextes dans mes textes… cela me protège et protège autrui ^^

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      • Pardon, je me suis mal exprimée ! Il est plus juste en effet de dire que tu partages « ce qui t’est intime ». Et cet « abandon » (je ne sais trop quel mot utiliser) par lequel tu choisis de te raconter m’émeut à chaque fois…

        Merci encore pour cet échange !
        😉

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      • Merci à toi d’entendre et d’échanger aussi bien 😉

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  7. Elle se terre l’alouette ? Dans quelle estagère elle a élu ses bluettes ? Il y a belle lurette qu’Esther mine les maux sans racines garées… comme ça lui chiante avec en tout chiasme…. en chantier chère co-rectrice des habits sales livrés en ratures….

    Aimé par 1 personne

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