« Tu es tellement jubilatoire »

Ce matin, le soleil traversant la brume baignait le jardin d’une effusion laiteuse, phosphorescente. J’en ai absorbé la moindre particule, jusqu’à saturation.

Paillettes, filaments et traînées lumineuses : yeux mi-clos, la lumière se métamorphose entre mes cils, je lutte contre l’aveuglement total. L’éblouissement se profile, mais je souris à ce qui, dans cette intensité, fait source. Dans la lumière, le Réel déborde, et j’exulte.

Longtemps, je n’ai pas su ce que souffrir signifiait. Excès de sensibilité, d’empathie, vif à sang du contact avec le monde avaient beau m’être familiers, j’ignorais ce que voulait dire souffrir de l’intérieur. Lorsque perversion, mensonge et trahison d’autrui ont fait effraction, le traumatisme a opéré un retournement radical. La douleur physique s’est alors installée et mon corps s’est transformé en lieu de l’évidence.

On ne met pas à distance la douleur lorsqu’elle s’impose, c’est une hyper-réalité à laquelle on ne peut échapper. En nous éprouvant, celle-ci apporte en effet une preuve : son caractère irrécusable, en ce sens que celui ou celle qui subit la douleur ne peut en douter. C’est une vérité à laquelle il nous incombe dès lors de faire face, au prix d’une lucidité déchirante. Car à travers elle, « c’est l’inhumain qui nous hante, et c’est ce que nous tentons chaque fois de désavouer, d’ignorer, d’écarter de nos vies, comme si cela ne devait pas entrer dans le champ enchanté de la conscience. »

Avec la douleur physique, ce qui ne passait pas de la sensation au ressenti, du signifiant au signifié, s’est intégré mentalement : plongée dans la brutalité d’un présent dépouillé de toute illusion, j’ai fait connaissance avec la souffrance psychique, le vide aveuglant qu’elle instaure dans nos vies. Mais dans les lentes transmutations de cette œuvre au noir qui écartèle et cloue chair et âme sur une ligne de crête, j’ai aussi parfois retrouvé l’aigu avec lequel l’enfance nous immerge dans le vivant du corps. Etrange accolement de la souffrance et du plaisir, mais qui les fait pourtant fusionner dans la même expérience d’un paroxysme.

Je n’ai pour autant pas cessé de souffrir, mais j’ai accueilli ce signe. Quand la vie se risque en nous, même dans une torsion perverse, il reste toujours possible de choisir de lui faire hospitalité. Et nous réjouir d’être vivants, encore un moment, dans l’éblouissement de la lumière au travers de la brume d’un jardin en hiver.

 

Citation : A.Dufourmantelle, « Eloge du Risque ».

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27 Commentaires

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27 réponses à “« Tu es tellement jubilatoire »

  1. Ha ! La belle boucle, magnifique ! Accueillir, ne pas résister et se laisser éblouir ! Merci ! Après tout on rit de larmes

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  2. helmapo

    Eh bien voilà ! toi qui cherchais les mots à mettre sur tes maux, tu les as trouvés !
    Des mots poétiques et justes, comme toujours, qui nous élèvent au dessus du quotidien et de la trivialité de nos vies, qui nous font faire une pause nécessaire à nos réflexions.
    Je crois aussi que la douleur est silencieuse et intime, et qu’elle est un signal, un langage du corps qu’il nous appartient d’entendre. Car il ne me semble pas que ce soit « l’inhumain qui nous hante » mais bien au contraire notre humanité qui nous habite et le rappel de la vie même .
    Comme toi, je pense qu’il faut accueillir la souffrance pour ouvrir la porte d’une conscience lumineuse inattendue.

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    • J’aime l’idée que tu inverses ce terme d' »inhumanité », je te reconnais bien dans ce mouvement 🙂 Tu as raison d’en souligner les deux acceptions possibles, même si le choix du mot contenait surtout pour moi l’idée que la souffrance est ce qui nous place hors de l’humain. En tous les cas, je n’arrive pas à « penser » la souffrance et encore moins à la justifier, au même titre que le Mal, d’ailleurs. C’est un sujet qui fait littéralement « buguer » mon cerveau.

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  3. C’est tellement jubilatoire de te lire.

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      • Jusqu’ici, sa gaieté pouvait passer pour le privilège d’une jeunesse dorée, sûre de son avenir parce que maîtresse du monde. Or voici que cette humeur se maintient et s’accroît dans le noir d’une prison, loin des siens. C’est donc que cette joie venait d’ailleurs, de bien plus loin qu’une simple ivresse du monde. Il est dans cette prison comme Jonas dans le ventre de la baleine : plus rien de clair ne lui parvient. Alors il chante. Alors il trouve dans son chant plus qu’une lumière et plus qu’un monde : sa vraie maison, sa vraie nature et son vrai lieu.
        Le Très-Bas de Christian Bobin

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      • Un jour, j’irai rencontrer Bobin. Il m’accompagne dans ce que j’ai de plus intime, depuis si longtemps. Ses textes sont fulgurants, stricto sensu. Merci d’avoir pensé à ces lignes 🙂

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      • Je crois que je vois ce que tu veux dire, mais tu le rencontres déjà, comme je te rencontre en te lisant, comme nous rencontrons les écrivains dès lors qu’on les lit.

        Je me suis demandé récemment d’où venait le plaisir à savoir que j’avais des lecteurs, j’ai pensé tout d’abord que c’était parce que ça flattait mon égo et puis, je ne sais pas pourquoi, j’ai fait une autre hypothèse, celle qu’on lit pour rencontrer quelqu’un et que c’était cette rencontre qui me faisait chaud au coeur. Je parle d’une vraie rencontre, bien plus intime, que celle que l’on ferait en allant lui serrer la main, ou en échangeant autour d’un café. Peut-être que l’écriture est le lieu du dépouillement absolu, si tenté qu’il puisse l’être, disons que c’est le lieu du dépouillement de l’absolu.

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      • Je suis entièrement d’accord avec ce que tu partages de ta motivation à écrire, qui est très proche de ce que je tente de faire ici ; la rencontre est essentielle, mais plus encore en ce qui me concerne le fait de rencontrer un auteur qui habite pleinement sa parole, en vérité. Tu me diras que ce que l’on écrit parle forcément de nous, mais on peut rencontrer une écriture sans forcément rencontrer celui ou celle qui l’écrit. Cela ne me gêne pas 🙂 Quant à se « dépouiller », je crois que tu dis encore ici quelque chose qui sonne juste pour moi ^^

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  4. Bonjour Esther,

    Je pense que je ne comprends pas. Que je n’ai pas les clés ou l’expérience pour comprendre.

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  5. Vous êtes ma sirène du Mississipi, mon dernier métro… vos textes sont une joie et une souffrance ! Ils sont dans la Vie !

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  6. C’est un texte incroyablement vivant ; vibrant qui a résonné très intimement . C’est un long chemin que d’accueillir la souffrance et de tisser par elle des sillons vers la vie . Merci pour ce partage précieux

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  7. um abraço grande, que tenhas um ano muito bonito !

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  8. Je connais si bien cet état, de douleur, de souffrance physique et psychique … Cet impression de tomber dans un abîme et de se raccrocher aux peu de branches qui traînent de ci de là. Merci de mettre ces mots magnifique sur la souffrance et je crois comme toi qu’il n’y a que l’acceptation qui la rende supportable. Amitiés,
    Catherine.

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    • Merci infiniment de cette mise en abyme avec mon texte, Catherine ; ce que tu en renvoies en parlant de se raccrocher aux branches est infiniment parlant à son tour. L’acceptation est une de ces branches, et pas des moindres. Je t’adresse mes amitiés en retour 🙂
      Esther

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