« Un bol, c’est une assiette amnésique. »

L’inspiration revient, j’ai exhumé mon matériel de dessin de la cave. Au fond d’une boîte, un Playmobil égaré. Il a perdu ses cheveux. Vieillir n’épargne personne.

J’époussette la petite figurine, lui caresse doucement la joue, je lui souris pour la rassurer. Oui, oui, je t’ai bien reconnue. Bazar bizarre de nos perceptions, de l’étrangeté qui s’y insinue quand un objet perd tout ou partie de ce qui le constitue et, dans ce glissement, devient autre à nos yeux.

Un souvenir affleure, réminiscence lointaine – déjà ! – d’un atelier de créativité avec les étudiants de l’école de design dans laquelle j’enseignais. Pour cette génération biberonnée au consumérisme, submergée d’objets, m’était venue une intuition : leur proposer d’expérimenter autrement leur rapport aux objets, tenter ainsi de sortir des chemins cent fois rebattus imposés à l’esprit par leur forme et usage. J’avais alors imaginé un atelier-jeu dans lequel ils manipuleraient des jouets, et en retrouvant les émotions simples de l’enfance questionneraient l’utilité ou non de les transposer aux objets.

Jour J. J’ai vidé un sac de figurines Playmobil au milieu de la salle. Sur le sol, tracé un périmètre à la craie, ce sera la cour de récréation. Trois secondes de gêne ont flotté, puis les étudiants se sont jetés sur les figurines en hurlant de joie. Instinctivement, ils ont retrouvé leurs attitudes d’enfant : accroupis, blottis les uns contre les autres en petits groupes. Feu le monde extérieur. Je surveille, les laisse faire, observe. Ça rigole, ça chahute, certains tentent de se chiper leurs jouets, se taquinent. Tous échafaudent histoires et scénarios.

Hurlement. Un élève à envoyé valser la figurine d’un de ses camarades, elle s’écrase violemment sur le sol en béton. Révolte, la victime – attitude faussement rigolarde- m’apostrophe pour obtenir réparation :

« Madaaaaame, il a pas le droit de faire ça !  »

Les visages se sont tournés vers moi.

« – Pourquoi ?
– Mais madame, on ne jette pas les gens par terre.
– Pourquoi ?
– Ben, c’est une question de respect, quoi.
– Un respect dû à un objet ?
(demi-sourire de l’élève) – Mais c’est pas un objet, c’est mon chevalier ! »

Les rires fusent, mais pendant l’échange, j’ai senti le silence se faire. La réalité vient de vaciller légèrement, un verrou a sauté. J’en profite pour les questionner sur la façon dont ce respect que nous accordons enfants aux objets, en les considérant comme sujets animés, pourrait nourrir une réflexion propre à combattre le comportement consistant à jeter nos déchets à terre, sans aucun respect pour eux ou notre environnement.

Instants de débat, bientôt suivis d’une reprise des jeux, et… des hostilités entre les deux protagonistes.

« Madaaaaame, il m’a piqué mon assiette ! »

Cette fois, je n’interviens pas, le voleur s’en charge :

« – Eh ben, prends un bol !
– Mais non, c’est d’ une assiette dont j’ai besoin.
– Mais t’es nul, c’est pareil ! De toutes façons, un bol, c’est une assiette amnésique. »

A nouveau, les regards se tournent vers moi. Comme mes étudiants, je me suis interrompue en entendant ces derniers mots, je leur renvoie un sourire complice. Un ange passe, son aile a effleuré les fronts.

Il suffit de si peu pour que la continuité animiste de l’enfance remonte des limbes. Si peu pour qu’un objet redevienne un sujet, doué d’une mémoire, de sentiments, d’émotions. Si peu pour voir au-delà de l’objet .

Si peu aussi pour nous déprendre de l’emprise de notre société de consommation qui, en plaçant la possession d’objets au centre de nos vies, imprime dans les esprits l’idée que ces derniers puissent constituer le sujet d’une existence. Instaure par là même un principe d’équivalence propre à générer une confusion dans laquelle nous devenons objets à notre tour. Consommables, utilisables, susceptibles d’être jetés avant terme, dans la même compulsion de renouvellement que celle nous liant aux objets matériels. La « ménagère de plus de 50 ans » du discours publicitaire a distillé son poison délétère. Jusqu’à ce qu’hommes comme femmes puissent en venir à imposer à autrui une date de péremption passé un certain âge. Sans se rendre compte que s’abreuver à la fontaine de jouvence de corps plus jeunes que soi pour échapper à la perspective de sa propre dégradation raconte une histoire vieille comme le monde : celle d’une peur archaïque, partagée par tous quoique nous essayions de nous en faire croire, avec un point d’inflexion particulièrement cruel pour les hommes, la disparition progressive des érections. Chez ces derniers, impossible en effet d’échapper à l’extinction visible, manifeste de leur désir.

En revanche, ce que raconte l’épisode du bol qui oublie avoir changé de forme au cours de son existence est l’histoire d’un changement d’état, devenu matière à poésie. Celui d’un bol comme nous sujet d’une trajectoire, liée au temps et à ses altérations. Mais qui, dans l’altération, choisit de mettre de côté – au moins un instant- ce que ce mot contient de déperdition, pour expérimenter dans le même temps l’opportunité de devenir autre, de transcender les contingences auxquelles l’assigne sa matérialité.

Magie de la poésie, qui nous permet de nous déployer au-delà d’un réel qu’elle exhausse, de saisir intuitivement qu’objets comme sujets ne sont jamais qu’enveloppes sinon de l’âme, du moins d’un imaginaire infiniment supérieur à celui que leurs formes attachent à nos représentations.

Fortune du langage poétique quand nous avons la chance d’en hériter, puis de pouvoir le transmettre à notre tour à celles et ceux dont nous sommes responsables, leur permettant ainsi de se découvrir doués de poésie. Dépositaires d’un capital multi-séculaire, transmis d’une génération à l’autre, sans passer.

Mes affaires sont prêtes, rangées, je referme le couvercle de ma boîte. Et soudain, j’éprouve une grande compassion à l’égard de tous ceux que personne n’a jamais ouverts à cette transcendance, les réduisant à la dessiccation d’attachements qui stérilisent leur capacité à aimer et imaginer leur vie.

**

«Nous souffrons de forces qui sont en nous et que personne ne sait piller, pour nous les faire découvrir. » C.Bobin

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24 Commentaires

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24 réponses à “« Un bol, c’est une assiette amnésique. »

  1. Je lis toujours avec plaisir tes articles ! Et je vais t’emprunter également la citation de Christian Bobin… Bonne fin de journée Esther Luette !

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  2. Magnifique !
    J’ai beau être adulte, je ne peux m’empêcher de considérer les objets qui m’entourent comme des sujets… Je sens leurs énergies et ne peux les jeter qu’à contrecœur… qu’ils soient objets précieux ou simples galets ramassés…

    Aimé par 3 personnes

  3. J’ai lu hier un commentaire sur une vidéo (You Tube) au sujet de la sortie Yann Moix sur son désintérêt pour les femmes de plus de cinquante ans. C’est une certaine Julie C., elle parle de l’écrivain :

    « C’est un bel homme. Peut être qu’il est laid à vos yeux mais tout cela est subjectif. Mais en réalité il est autre chose que beau et c’est le plus important: c’est quelqu’un qui a des choses à dire, et qui produit de la littérature pour les dire. Produire de la littérature est une chose sacrée croyez moi. Son style ne plaira pas à tout le monde mais ce mérite là personne ne pourra jamais lui enlever. Elle est là sa beauté. »

    C’est rare de tomber sur ce genre de propos dans les espaces commentaires des vidéos, d’habitude on a plutôt à faire au fiel des « Haters », l’agressivité qui se manifeste dans la rue on la retrouve sur les réseaux sociaux. Il y en a des « forces » qui sont à piller !

    J’ai pensé à ce commentaire en te lisant parce que je me suis demandé comment faire advenir ces forces et que je crois que la littérature est un biais et c’est ce qui en fait une chose «sacrée » pour reprendre l’adjectif de cette commentatrice très avertie. L’art nous révèle à nous-même, fait émerger notre désir, qui est d’aimer, mais plus que ça, il le satisfait ;

    « Parmi toutes les créations de l’esprit humain l’art possède en effet une situation exceptionnelle. Si nous acceptons de le considérer dans ses sommets, il donne à la conscience une satisfaction gratuite et parfaite qui surpasse son attente et même son espérance. Il met en mouvement toutes ses puissances intérieures : mais celles-ci, au lieu de s’opposer les unes aux autres, se répondent, se soutiennent et s’unifient. Il devance en nous le désir : ce désir, il va l’éveiller au fond de nous-même, il le découvre et il le suscite. Mais en même temps, il l’apaise et le comble. »

    Extrait de L’art comme révélation, Louis Lavelle

    https://www.cairn.info/revue-des-sciences-philosophiques-et-theologiques-2004-2-page-319.htm?contenu=resume

    La violence n’est jamais gratuite, c’est le désir qui se meurt.

    Merci Esther pour tes textes qui le suscitent, l’apaisent et le comblent.

    Aimé par 4 personnes

  4. J’ai bien apprécié ton texte pour tous les concepts qu’il soulève. Tout ce que tu dis est tellement vrai, quand on y réfléchit ! Encore fallait-il y penser. C’est chose faite, grâce à toi. Merci 🙂
    Bonne soirée.

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    • Bonsoir, Glomérule, je suis contente que ce texte puisse nourrir tes réflexions ; ça n’aurait aucun sens de garder tout ça pour moi seule, et toutes les réactions qu’il peut susciter m’aident moi aussi à faire fonctionner ma petite cervelle ! Merci de ton passage ici 🙂

      Aimé par 2 personnes

  5. quitte à paraitre botter en touche, je décante cette nuit, je relis demain matin,et je vois si j’ai un truc à dire 🙂

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  6. Votre texte est un véritable bijou à lire tant par votre style ciselé que par le sujet que vous mettez en avant et la manière dont vous le déroulez. Et le point final en apothéose cette fulgurante citation de Christian Bobin . Merci

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  7. Je ne peux m’empêcher de penser à tous ces gens qui seraient dans ce contexte en situation de surdouance poétique. Ceux que la télé nous montrent et qui par compulsion vivent enterrés sous des objets qui sont pour eux des sujets indispensables. Ishhhhh !

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  8. helmapo

    La sagesse de Maitre Yoda tu as !

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  9. Merci pour ce très beau texte, qui ouvre le champ à de multiples réflexions.
    Et puis ce passage sur la poésie:
    Magie de la poésie, qui nous permet de nous déployer au-delà d’un réel qu’elle exhausse, de saisir intuitivement qu’objets comme sujets ne sont jamais qu’enveloppes sinon de l’âme, du moins d’un imaginaire infiniment plus grand que celui que leurs formes attachent à nos représentations.
    Je pensais le commenter, mais il n’y a rien à faire, et rajouter des mots eaux mots ne servirait à rien. Je le laisse donc dans la perfection de sa forme.
    encore bravo.

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    • Bonjour et bienvenue ici 🙂 Merci de ces lignes, dont je suis touchée qu’elle vous parlent et résonnent, sur la forme comme sur le fond. Je porte beaucoup d’attention à ce que mon écriture soit claire et n’entrave pas la compréhension, je me sens donc « récompensée » de ce qu’elle ait pour vous atteint son but ^^

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      • Je sens que je vais me régaler sur ton blog. Je ne fréquente la toile, dont je me méfiais beaucoup, que depuis quelques mois, mais je suis frappé par la quantité de gens sensibles à la poésie qu’on y rencontre. Ne serait-ce que pour cela, la toile mérite d’exister.
        P.S. j’adore ton pseudo (si toutefois il s’agit d’un pseudo 😉)

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      • 🙂 Worpdress me semble un lieu un peu à part, en l’occurrence ; en tous les cas, sur cette page, on échange de manière toujours courtoise et bienveillante, j’ai des lecteurs en or ^^ Et je partage ta remarque sur la vitalité de la poésie, c’est une des choses qui m’a le plus frappée quand je suis arrivée sur les réseaux. Enfin, mon pseudo en est un, ravie qu’il te plaise 😉

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  10. Oui, je parle aux « objets »… surtout à ceux qui traversent le temps avec grâce et poésie… je leur parle, je les respecte, je les mets en valeur dans mon univers, en un mot, je les aime…

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  11. Excellent as usual, merci !

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