Orage, ô gais espoirs !

« Si je devais rendre ce journal public, je le destinerais d’abord aux femmes. En retour, j’aimerais lire le journal qu’une femme aurait tenu celui de son corps. Histoire de lever un coin du mystère. En quoi consiste le mystère ? En ceci par exemple qu’un homme ignore tout de ce que ressent une femme quant au volume et au poids de ses seins, et que les femmes ne savent rien de ce que ressentent les hommes quant à l’encombrement de leur sexe. » D. Pennac

A peine sortie de la douche, je soupèse mon sein gauche, puis le droit. Penser mon corps de femme à partir de ma poitrine ? J’ai beau y mettre toute ma bonne volonté, rien ne me vient à l’esprit.

Aïe ! Mon épaule jusque-là silencieuse se manifeste brutalement : Ca gratte ! Quelques secondes frénétiques plus tard, mes ongles ont calmé l’irritation et la dite épaule a disparu de ma conscience. A nouveau, j’examine mes seins : volume, forme, encombrement… sont eux aussi hors champ. Mais, je ne peux cependant échapper aux griffures laissées par mes ongles sur ma peau, qui s’inscrivent dans mon esprit du fait même de la légère sensation d’irritation qu’elles y maintiennent.

En m’habillant, le tissu de mon chemisier a effleuré le vif d’une zébrure et j’ai sursauté de douleur. Réaction familière d’un épiderme que tout « gratte » depuis l’enfance, j’ai grogné de déplaisir, pensé à mordre, mais me suis retenue. Sous ma peau, cependant, un processus s’est enclenché : mille et un tourbillons vif-argent circulent, rapides et frais. Soudain, j’ai faim.

J’ai faim ! D’une faim violente, païenne, et je ne peux m’empêcher de constater l’étrangeté consistant à habiter un corps dans lequel le moindre contact réveille une forme de rage, pour la transformer en appétit inextinguible. Je descends à la cuisine, l’odeur du pain qui cuit dans le four aura sans nul doute parasité mes réflexions. Il fait beau, une tartine caramélise dans le grille-pain, un morceau de funk tourne, et d’instinct j’enchaîne les figures apprises en cours de danse africaine, en attendant l’éviction de la tartine tant attendue.

Tambours, rythme et jubilation : au contact de la musique, je libère une énergie archaïque, une rage intérieure qui prend alors le caractère d’une poussée que chacun – homme ou femme – partagent quoiqu’on en dise avec la même intensité. Se penser à partir de son sexe, de ses manifestations physiologiques, peut-être. Mais foin de volume ou de poids des seins ou de l’encombrement d’un pénis masculin : nous pensons tout autant notre corps avec notre peau, et le moindre effleurement y fait figure de plongée dans le lieu de l’incandescence. Ma peau est une plaine psychique sous orage, zébrée par les éclairs d’une pulsion qui ne laisse aucune place pour la figure du corps, l’idée que je peux m’en faire, mais m’ immerge de la tête aux pieds dans l’hyper conscience de la sensation.

Pourtant, bizarrement, il arrive aussi que cette peau que nous touchons, pétrissons, chérissons en autrui jusqu’à la mordre ouvre une brèche dans le cannibale de la pulsion du désir. Sous la pulpe du doigt qui parcourt notre corps, tressaille alors parfois en nous un silence, qui va bien au-delà de la Chair.

***

« Si vous saviez combien la peau est profonde. Oui, cela dépend comme on la caresse. Il y a des personnes qui vous effleurent comme une écorce et d’autres qui vous remuent jusqu’à la sève. Il y a des mains qui vous chosifient, vous bestialisent, et il y a des mains qui vous apaisent, vous guérissent, et quelquefois même vous divinisent. »
Paul Valéry

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46 Commentaires

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46 réponses à “Orage, ô gais espoirs !

  1. Comment être à l’écoute de son corps en faisant usage des cinq sens, toucher, ouïe, odorat ,vue, goût, plus le sixième sens qui est comment notre cerveau transforme ces sensations.
    C’est très bien écrit. Bravo (ou plutôt brava puisque je m’adresse à une femme).

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  2. La peau, l’organe le plus étendu et le plus lourd du corps et le premier à entrer en « contact ». J’ai connu des mains qui entrent en contact, instantanément, qui me traversent, me posent par terre, m’élèvent au ciel, en même temps. J’en ai connues … quelques unes.
    Merci, Esther, et douce soirée à vous.

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  3. Luciole

    Magie de la transmutations des perceptions en représentations que le *6ème sens » nous propose.
    Une hypersensibilité cutanée qui doit être parfois difficile à vivre.
     » nous pensons tout autant notre corps avec notre peau, » et je me permets d’ajouter : nous nous pensons avec notre peau qui délimite notre monde et le monde environnant.
    Très beau texte sur le toucher qui…me touche.
    Merci pour cette réflexion.
    Belle soirée Esther.

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    • Oui, Luciole, c’est vrai, cette hypersensorialité est une richesse, mais pas toujours un cadeau 🙂 Et notre peau pense, nous pensons par elle et avec elle, elle est le lieu ou la sensation précède, tout à fait d’accord ! Merci de ce commentaire, belle soirée à vous !

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  4. Après lecture de ce billet, j’ai envie de partager ce très beau court métrage de Catherine Bernstein qui parle du corps comme je l’ai rarement entendu… (mais beaucoup vécu) 🙂
    https://www.kubweb.media/page/film-nue-catherine-bernstein/
    Bonne soirée Estelle

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  5. J’aime bien Pennac, mais là Valéry l’emporte ; et l’idée que femme et homme sont bien plus identiques que différents, même si indéniablement différents. Restons superficiels, il y a tant à découvrir là.

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  6. Ah ! La peau ! Ce qu’on ressent dans la caresse. Celle qu’on reçoit et celle qu’on donne ! Oh oui : six sens au moins !

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  7. … ô vie, liesse et manie ! par cette lecture comblée, laissez-moi vous inoculer mon amitié transcutanée 🙂

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  8. « Sous la pulpe du doigt », quelques Jeunes filles en fleurs :

     » (…) les mains d’Albertine cédaient un instant, puis résistaient à la pression de la main qui les serrait, donnant une sensation toute particulière. La pression de la main d’Albertine avait une douceur sensuelle qui était comme en harmonie avec la coloration rose, légèrement mauve, de sa peau. Cette pression semblait vous faire pénétrer dans la jeune fille, dans la profondeur de ses sens, comme la sonorité de son rire, indécent à la façon d’un roucoulement ou de certains cris »;

    Bonne journée, Esther.
    🙂

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  9. Une très belle réflexion sur la peau et les sens. La mienne, piquetée d’éphélides, fut toujours source d’étonnement de ma rousseur et des louages et quolibets qui s’y attachaient. Aujourd’hui, elle a vieilli et les commentaires ont cessé. C’est désormais ma peau et non une curiosité pour les autres !

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    • Grâce à vous Domi, j’ajoute un mot dans ma collection : éphélides 🙂 Si doux et joli ! Qu’on puisse moquer une spécificité de peau, voilà qui ne cesse de m’étonner, mais ne me surprend malheureusement pas. J’aime l’idée que la vieillesse atténue les remarques et l’importance ou non qu’on y accorde 🙂

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  10. Cet organe si grand qui nous enveloppe de toutes parts, c’est un peu notre interface avec ceux et ce qui nous entourent ou nous cernent

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  11. Ah, chère Esther. Je soupçonne que toutes ces pensées ont pris naissance dans le moment futile, inutile, hors-nos-vies, hors-nos-corps et sans signification aucune qui naît du moment qu’affamés nous appuyons sur la manette du grille-pain et que nous tombons alors dans le gouffre-néant de l’attente, enivrés par l’odeur montante du bon pain. Instant merveilleux pour la pensée en goguette, pour rêvasser, se gratter, l’homme du matin court-vêtu allant même jusqu’à se gratter côté couilles, sa soeur la mamelle, les soupeser, tâter leur lourdeur de plus en plus victime de la cruelle loi de la gravité. Ensuite tout s’embrouille et la télé-réalité change pour une chaîne plus noble dès lors que descend au gosier l’objet de nos désirs et dans nos yeux se rallume graduellement l’intelligence de l’homo-sapiens. Je dis ça, je dis rien là. Une impression comme ça. Bonne journée!

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    • Ta gravité me fait rire 🙂 Ton impression n’est pas loin de ma télé-réalité de l’instant, mais je me gratte plutôt la tête face au grille-pain 😀 Bonne journée, je penserai désormais à toi en carbonisant mes tartines !

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  12. helmapo

    Ce que tu explores instinctivement colle complètement avec le concept psychanalytique du Moi-peau ou comment se construit le sentiment d’existence, d’identité, le Moi au sens de « moi différent des autres » et non la notion freudienne de Moi.
    Pour Didier Anzieu, auteur de la notion, ce sentiment d’être une personne unifiée, distincte du reste des phénomènes s’appuie sur la peau.
    Et mention spéciale à Paul Valéry !

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    • Oui, j’ai été effectivement frappée en lisant certains textes liés à la construction de l’identité chez les autistes de découvrir combien la peau est pensée comme l’interface première. C’est « lumineux » pour moi, et surtout beaucoup plus pertinent en ce qui me concerne que l’approche de Freud. Cela m’amuse que tu en réfères à Didier Anzieu, il est dans ma reading-list du mois 🙂

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    • Depuis ton message, j’ai réfléchi, comme tu l’imagines 🙂 Et je viens de comprendre -grâce à ce que tu as écrit de la construction de l’identité à partir du Moi-peau- quelque chose de très important, et qui touche tout mon système de perception : à savoir pourquoi, littéralement, le Moi ou l’identité figurée (que je comprends bien sûr en tant que concept) ne signifie rien pour moi ! Par exemple, si je vois quelqu’un dont la peau est différente de la mienne, je vais dire : je le vois comme « coloré », mais dire c’est une personne « de couleur » ne signifiera rien pour moi, restera au stade de la sensation sans que je l’intègre en tant que constitutif à son identité. J’en reste à la sensation visuelle, point. A tel point que je me suis souvenue en te lisant d’une semaine passée avec un ami guadeloupéen à Paris, lors de laquelle j’ai mis toute la semaine à réaliser que si les gens nous scrutaient bizarrement, ce n’était pas parce que quelque chose clochait sur nous ou dans notre manière d’être, mais parce que l’ami en question était noir ! Eux le voyaient de couleur, moi pas. Même sensation que lorsqu’on met quinze plombes à comprendre une blague 🙂 Et ça me permet in fine de comprendre pourquoi mon fiston n’a jamais critiqué personne sur son apparence ou une caractéristique physique depuis qu’il est né : il voit le signe, mais pas le signifiant, comme moi. Il faudrait que je me renseigne si cette particularité est reconnue dans l’autisme ; je crois qu’il y a des choses qui ont été dites sur la difficulté des autistes à de se regarder dans un miroir et comprendre réellement qu’il s’agit de leur reflet, ça me titille parce que je pense qu’il s’agit de la même chose que ce que tu as dit dans ton commentaire !!

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      • helmapo

        C’est incroyable, nous avions cette discussion avec ma fille il y a quelques jours, sur le fait de voir son image et de ne pas – plus – savoir qu’il s’agit bien de nous-même. Nous étions d’accord que ce phénomène d’apparente déréalisation relevait finalement plutôt d’une réalité augmentée (dont tu as déjà parlé ici) que les forces de l’esprit permettent de saisir. Dans cette perception, le signifiant ne fait pas sens.
        Je ne sais pas si je suis très claire. Je pense toutefois que tu comprendras.

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      • Si si, j’ai très bien compris 🙂 Ça ne m’étonne guère que tu en aies parlé avec ta fille, c’est un sujet récurrent ici avec F. Je te dirai ce que j’ai trouvé sur cette histoire de reflet dès que j’en aurai retrouvé trace !

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  13. J’aime cette histoire de peau, en ayant une particulièrement sensible également, ce qui est peut être plus féminin que masculin … Peut être … Merci Esther de ce beau texte ! Amitiés.

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  14. edwylf

    Science peau, le pouvoir d’effleure…

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  15. « Mes seins n’étaient ni petits, ni gros, ils tenaient dans la paume de tes mains, ils étaient faits pour tes mains… « 

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    • En te lisant, j’ai aussitôt pensé à ce texte : « Or, quand le corps eut ainsi été divisé, chacun, regrettant sa moitié, allait à elle ; et s’embrassant et s’enlaçant avec le désir de se fondre ensemble, les hommes mouraient de faim et d’inaction, parce qu’ils ne voulaient rien faire les uns sans les autres (…)  » Platon, le Banquet.

      J’aime la poésie avec laquelle tu envisages le monde ❤

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  16. Merci pour ce texte qui ne donne pas d’urticaire, bien au contraire. Mais je sens parfois que la peau à gardé en mémoire une petite parcelle ça et là de grattage ou griffure et qu’il suffit d’un rien pour raviver la démangeaison qui ne s’apaiserait pas, en eût-elle envie.
    Dans la peau d’un livre, comment cela se passerait-il?
    Ravie de vous retrouver après une longue pause. J’aime la citation de Valéry que j’apprécie particulièrement.

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    • Je suis moi aussi ravie de vous retrouver, je me demande souvent ce que les lecteurs deviennent, lors de ces pauses 🙂 Me voilà rassurée ^^ J’aime beaucoup cette image de la peau du livre, et je pense qu’en ce qui me concerne , je saurais où localiser les passages qui grattent dans mes lectures de toujours 😉 Valéry est aussi pour moi un écrivain et poète magnifique. A bientôt !

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  17. J’adore cette écriture, ton écriture.

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    • Merci de ton retour, qui tombe à pic en cette matinée de reprise du travail 😉 Pour avoir été baguenauder sur ton blog et lu avec beaucoup de plaisir quelques-uns de tes articles, j’y ai « entendu » une forme de musique qui résonne de façon familière ; je ne doute pas que tu comprendras ce que je veux dire par là, il y a des affinités d’écriture qui s’intuitent naturellement ^^

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  18. Une forme de gémellité de mots et de ressenti,
    Une manière à nous de militer pour les mots, de les faire vivants, les libérer de leur gangue convenue qui parfois en étouffe jusqu’au lecteur.
    Ici ils roulent les r et prennent l’air.

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