« C’est le corps et la tête qui se font la guerre »

Il pleut, encore ! Cet été, pour la première fois de mon existence, je n’ai pas pu prendre de vacances et le soleil me manque. Je ne sais plus où j’en suis.

L’épiphanie de la canicule aura été de courte durée. Depuis, ici, le temps est à nouveau égal à lui-même – tout en camaïeux de gris -, et je sens pointer la fatigue d’un continuum météorologique dans lequel mon corps s’enlise. Je n’ai pas vu passer l’été, ou plutôt je ne l’ai pas senti passer. En l’absence d’un changement météorologique significatif, la saison estivale aura été semblable au reste de l’année : sans aspérité ou contrastes significatifs, emportée dans un temps liquide.

Il pleut, le ciel est gris et je n’ai pas eu les moyens financiers nécessaires pour partir ailleurs chercher les informations qui me manquent aujourd’hui. La double assignation à résidence que supposent la pluie et le manque de moyens va à l’encontre de ce temps si nécessaire de l’été, pendant lequel l’on vit dehors, et grâce auquel les sensations se démultiplient. Vacances ou non, chacun de nous sait l’exultation de la peau, du corps exposé à la lumière, à la chaleur, au vent.

Au contact de cette saison, tout un lot d’ informations vitales s’imprime en effet dans la chair, comme autant de morsures ou brûlures nous permettant d’éprouver la sensation d’exister. « Pince-moi, je rêve ! » : chacun de nous a joué à ce petit jeu dans lequel la réaction de la peau au dit pincement permet d’extraire la preuve de notre réalité corporelle. Que ces mêmes informations viennent à manquer, et surgit alors tout l’enjeu du corps pour comprendre ce que peut bien signifier l’être-au-monde.

Faute d’avoir pu m’immerger dans cette saison païenne qui nous permet de renouer avec un héliocentrisme archaïque grâce auquel nous accumulons les sensations heureuses nécessaires à la mise en mouvement de l’impulsion fondamentale du désir, je mesure l’enlisement dans lequel je me débats depuis tous ces mois. Mon codage naturel bugue. Pour moi qui vis dans un flux sensoriel exacerbé et source de confusion continuelle, la seule façon de me protéger de ce chaos – et d’y trouver un sens ! – consistait jusqu’ici à provoquer et expérimenter des expériences sensorielles excessives. Au rang desquelles figurait – jusqu’à cette année – l’Eté : intensité de la chaleur, morsure du soleil, ivresse du vent … autant de sensations significatives de l’excès pour moi, propres à dilater ma compréhension du monde, à l’inverse du saisissement du froid dont j’ai toujours su qu’il cryogénisait le champ de mes pensées.

Que de telles expériences s’affadissent ou viennent à disparaître, et j’en perds mes mots. Avant, quelque chose se donnait encore par le contact avec l’extérieur, ou par l’Autre : plongée du corps dans le réel, mise en miroir et intersubjectivité de l’altérité m’aidaient à ressentir et façonner les contours de ce que nous appelons le Moi.

Depuis la fracture provoquée par les événements délétères de ces dernières années, le choix – assumé !- de me replier dans l’ intériorité, lié à la perte de sensations qu’amène le vieillissement, brouille tout. Agueusie générale, tout me paraît fade comme le gris dans lequel je baigne à l’aube de ce nouvel automne. Je suis dans le brouillard, je ne me reconnais plus. Car où nous situons-nous en tant que sujets si nous ne sommes plus immédiatement présents à notre propre expérience ? Où existons-nous si nous ne sommes plus « là » ni dans notre rapport au monde ni avec autrui ? Comment penser notre « Je » sans notre corps ?

Je dérive, et j’ai soudain pensé que ma position était semblable à celle d’un corps qui, après être devenu un objet, ne parvient plus à retrouver son statut de sujet. Pourtant, quelque chose en moi résiste. Je peux me passer d’Eté, mais il m’est impossible de me résoudre à ce que mes sensations me fassent défaut. Il faut que je retrouve un moyen de faire à nouveau confiance à ce corps en souffrance, qui m’envoie par ailleurs des signaux physiologiques inquiétants, auxquels j’essaie de toutes mes forces de m’opposer en tant qu’ils m’aliènent – bien avant l’heure ! – au bonheur de me sentir exister. A la lecture de mes dernières radios, le rhumatologue m’a en effet dit, avec une douceur inhabituelle, « Vous êtes bien jeune pour avoir à mener ce combat ». J’ai ployé un instant, puis me suis redressée pour lui répondre : « Vous savez, c’est le corps et la tête qui se font la guerre. »

Pour résoudre ce conflit, il faut que je trouve mes propres armes. Le ciel s’est effiloché, une trouée de lumière dessine une plaie bleue dans le couvercle gris plomb de ce matin humide, et je pense alors aux digues de sable que je construisais enfant – l’été !- pour faire face à l’assaut de la marée montante sur la plage. Lutte que je savais sans issue, mais dont j’aimais l’excitation brouillonne qu’elle générait dans la tribu folle et sans malice que nous composions avec mes cousins. Et, par-dessus tout, la joie du moment où l’eau submergeait tout, nous permettant alors de nous vautrer dans un invraisemblable bouillon d’algues et de sable, puis de nous libérer de cet enlisement consenti en allant – hilares- nous jeter dans les vagues.

La mer me manque. Tout comme l’expérience du ressac des vagues, ritournelle rythmique immuable dont j’ai souvent pensé qu’elle tire son influence apaisante de l’écho qu’elle offre aux rythmes cardiaques et respiratoires – rassurants par leur continuité – que le fœtus perçoit de sa mère in utero.

Une paire de bras. Mon royaume pour une paire de bras prêts à me bercer.

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26 Commentaires

Classé dans journal, Uncategorized

26 réponses à “« C’est le corps et la tête qui se font la guerre »

  1. Si je pouvais me couper les deux bras et te les expédier de l’autre côté de l’Atlantique, ou un morceau de soleil et de chaleur de chez moi plein une grande enveloppe brune. Je t’envoie par dépit mes pensées même si elles sont parfois un peu tordues et pas évidentes. Rien n’est bien évident ici-bas, tu le sais trop bien. Porte-toi bien.

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    • L’image de tes deux bras arrivant par la poste avec le grand air et le soleil canadien m’a fait sourire, et tu sais comme moi combien la sollicitude – même lointaine – peut alléger le poids d’une situation parfois trop lourde à supporter tout seuls. J’aime bien tes pensées, va savoir pourquoi, elles me sont claires comme de l’eau de roche. Il y a longtemps que je pense que nous buvons l’existence à la même source 🙂 A big hug back in turn ❤️

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  2. Ah oui, la mer, le soleil et le vent qui régénèrent … Je comprends bien ce que tu ressens, quand tu parles de la grisaille qui nous fait remonter au coeur le brouillard, le manque des sensations corporelles de l’été. J’ai d’ailleurs décidé de vivre au bord de la mer à cause de cela. Mais il y a une autre chose que tu as sans doute, que je n’ai pas au bord de la mer, ce sont les forêts ! Une balade en forêt te reconnectera à ton corps aussi surement que la mer, ses embruns et la morsure du soleil. Moi aujourd’hui c’est cette reconnexion à la terre qui me manque …
    Bonne soirée et amitiés Frog.

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    • Peu de forêts autour de moi, du moins pas suffisamment pour m’y enfoncer assez longtemps à mon goût. Mais tu as raison de parler de la façon dont notre rapport à la terre nous reconnecte à notre corps. En ce qui me concerne, j’appartiens résolument à l’espèce aquatique ; sans doute le fait d’avoir passé tous mes étés d’enfance au bord de la mer aura nourri cette affinité élective. D’ailleurs, j’aime l’humidité d’automne en forêt ! 🙂 Merci de tes mots Catherine, je t’envoie à mon tour mes amitiés.

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      • Oui décidément tu appartiens à l’espèce aquatique, un peu comme moi je crois, parce que même en forêt, comme toi je recherche l’humidité et les rivières … Il y a bien une souffrance derrière tes mots … Le premier liquide dans lequel nous sommes immergés est celui qui nous donne la vie, dans le ventre de la mère. Et il y a une souffrance à naître, à sortir de ce cocon. Est ce que cela fait écho en toi ?

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      • Non, ce type de souffrance liée à la difficulté de sortir du ventre de la mère, d’un éventuel cocon ne fait pas écho en moi. Il s’agit bien ici de souffrance, mais articulaire. Tout mon corps craque, est tendu et de plus en plus rigide. Même s’il peut y avoir une part de somatisation, l’inflammation est bien réelle et le diagnostic de spondylarthrite ankylosante pend comme une épée de Damoclès au-dessus de ma tête. Les résultats des examens seront dans tous les cas un enseignement dont il me faudra apprendre à m’accommoder s’ils s’avèrent positifs. Dans le cas contraire, il me faudra en comprendre les autres sources possibles, et tu me lis suffisamment pour savoir que je n’éluderai pas cet auto-examen 🙂

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  3. « la réaction de la peau au dit pincement permet d’extraire la preuve de notre réalité corporelle. Que ces mêmes informations viennent à manquer, et surgit alors tout l’enjeu du corps pour comprendre ce que peut bien signifier l’être-au-monde. »
    J’ai vu un village blanc lové au bas des montagnes andalouses , hier soir, comme blotti dans des bras.
    Les grands bras de la terre pour t’aider à porter cette sensation, la regarder, cette souffrance qui ne dit pas son nom… C’est ce qui me vient en te lisant

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    • En te lisant, j’ai pensé à Pachamama, cette divinité andine dont le nom signifie terre ou mère . Image qui me parle d’autant plus qu’il me semble me souvenir que son système sanguin serait l’eau sur la terre 🙂 C’est intéressant ce que tu écris de cette souffrance qui ne dit pas son nom. Je me suis rendue compte il y a peu que là ou le désir et l’appétence du corps désirant me poussaient à écrire, le retournement que je vis avec l’apparition de la douleur me fait perdre mes mots. Je n’écris plus que peu, la souffrance est comme une langue étrangère qui fait que ce que je pourrais avoir à en dire m’apparaît comme une traduction assez lointaine de ce que je vis réellement. C’est comme si je n’arrivais plus à être dans ma parole, et cela m’est difficile à vivre, encore plus à exprimer. Merci de tes mots et de cette image, j’ai senti à travers elle la chaleur sèche et dense de la Méditerranée et cela m’a fait du bien.

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      • Oui c’est ça , ré-accueillir le sensoriel tel qu’il est, de cette partie qui s’exclue de ton fonctionnement global; accueillir, alors qu’on veut logiquement mettre à distance une douleur tu me diras que c’est paradoxal; c’est vrai . Tenter de Ré associer alors que la douleur dissocie ( et coupe la parole). C’est tout l’enjeu; solliciter la vitalité, et commencer à voir peut-être des micro changements au départ, ou pas, de la partie en toi prise dans ce piège d’immobilité et de souffrance /douleur.
        Prendre les choses comme un processus, pas un état … des pistes possibles… et si le regard change, alors tu es sûre qu’un changement en enclenche un autre… Je t’embrasse

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      • La précision de ce mot, vitalité ! Tu viens de me lancer sur une piste ; à suivre, merci de cette flèche que tu envoies, droit devant 🙂

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  4. Prise dans la bruine obstinée de Wensleydale, contrainte d’allumer le chauffage central – ma belle-soeur a même fait un feu – j’ai ressenti en même temps que toi l’espèce de folie du manque d’été. Je regarde les photos prises il y a un an en Méditerranée et je compte – un an déjà. Ce que tu dis de l’excès me parle vivement, comme tu peux l’imaginer. J’ai un recueil de poèmes en attente qu’il me ferait vraiment plaisir de partager avec toi, parce que tu saurais ce qu’il tente de dire. Je pense à toi.

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    • Ce que tu racontes du temps Britannique a fait ressurgir le souvenir d’une semaine « estivale » passée dans la petite ile de Colonsay (au large de l’Ecosse) lors de laquelle j’ai vécu dans un brouillard à couper au couteau, réfugiée auprès d’un feu de cheminée allumé quotidiennement… avec une température avoisinant les 7 degrés celsius !!! 🙂 Je comprends et partage donc ton manque, sachant tes affinités méditerranéennes. Je serais heureuse de lire ce recueil, n’hésite pas à me l’envoyer. Nos échanges sont pour moi toujours une source de réconfort, en plus d’un éclairage salutaire, tu le sais. J’accueille tes pensées, elles sont pour moi à l’image de la sollicitude attentive que tu portes à tes plantes… dont je ne me sens pas fondamentalement différente 🙂

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  5. helmapo

    Prendre ta douleur à deux bras

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  6. Le corps et la tête qui se font la guerre…
    Belle image pour une situation douloureuse, quand le corps et la tête ne sont plus en harmonie.

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  7. La douleur – physique ou morale – peut aussi être source de force. Pour moi, c’est une compagne de ma vie depuis longtemps. J’ai trouvé dans l’art une façon de ne pas sombrer. Voir : https://adomemots.wordpress.com/2018/05/03/metaphore-de-la-douleur/

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  8. Bonjour , j’ai tellement eu ma dose de canicule cette année que je vous envoie sans compter une bonne part de soleil , de chaleur , de ciel bleu et un gros câlin d’ours pour vous réconforter . Je n’ai pas vu la mer non plus mais La Loire et ses couleurs changeantes sont très agréables et apaisantes . Belle fin d’été . Pat 🙂

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    • Merci pour cette dose de chaleur, au propre comme au figuré 🙂 Il se trouve que j’aime beaucoup la Loire et ses lumières, je vous comprends donc très bien ! Belle fin d’été à vous aussi. Esther

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  9. rimbaldine

    L’été a été si beau, si chaud, parfois trop ici, les moments à la mer aussi…
    J’aurais bien aimé partager tout ça avec toi !
    Ton texte m’a beaucoup touchée, pas les mots aujourd’hui, juste l’envie de te prendre dans mes bras et de te soulager l’espace d’un instant. A bientôt dans les mots ou les images. Je t’embrasse.

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  10. ‘Mon royaume pour une paire de bras prêts à me bercer’ ça m’a fait penser à cette peinture de Magritte qu’il a appelé « Le poète recompensé’. On y voit de dos un homme chapeauté regarder un soleil couchant å l’horizon et la lueur rougoyante de l’astre lui traverse la poitrine. Cette chaleur qui réchauffe son coeur, c’est la récompense de celui qui crée. Magritte aurait pu choisir une image tout aussi parlante, sinon plus, pour exprimer cela, celle d’un personnage, chapeauté ou pas, enlacé par un autre. Ça me fait aussi penser à une autre image, d’Henry D’Henry Thomas ;
    https ://misquette.wordpress.com/2016/02/02/mon-berceau-decriture/

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    • Quand tu commentes mes textes, j’ai souvent en tête- et cette fois encore – cette image d’une main (la tienne :)) qui viendrait prendre la mienne pour me sortir du chemin dans lequel je suis engagée à l’aveugle, et m’obliger à stopper un instant pour contempler le panorama. Et par là même, me « dire » : « voilà, c’est là que tu trouves, et beaucoup d’autres sont passés ici avant toi. » Comment te dire avec suffisamment de justesse ce que je ressens alors ? Un soulagement, une consolation parfois, de la gratitude toujours. C’est comme si tout devenait clair, et que cela me donnait une raison de continuer à avancer, à écrire, alors que j’ai si souvent peur de m’embourber dans une répétition sans fin. Merci.

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