« Appartenant au monde, ils n’en troublaient pas l’ordre. »(ndlr : texte publié avant le confinement.)

Dans ma chambre, recluse, je suis assise sous l’arbre du Bouddha. Le monde réel fait-il le poids ?

Il y a du bonheur à se choisir asocial. A oblitérer ce monde qui désintègre, s’isoler dans un temps de pur « vivre », pendant lequel on ne s’aperçoit plus de rien. Toutes écoutilles scellées, la sensation-conscience aiguë de la souffrance et ses ramifications incessantes s’effacent, et l’on peut enfin faire taire cette logorrhée intérieure qui nous menace sans cesse d’épuisement, après lequel il n’y a plus rien.

Entre mes quatre murs, dans un hors-temps qui m’épaissit et m’irrigue, je bourgeonne mes greffons sous forme d’expérimentations de toutes sortes. Ce matin – à la bonne heure ! – j’ai esquissé quelques pas de danse avant même d’en avoir formulé l’intention. Mon corps m’échappe, et je retrouve dans ces épilepsies l’irradiation familière de la jubilation à être, tressée de l’envie d’entraîner chacun dans la ronde.

Pour l’heure, statufiée au-dessus d’une broderie entamée il y a bien des années, je fais, défais, reprends. Accordée aux secondes qui cliquètent l’une après l’autre leur continuité. A fins de nourrir mon inspiration, je compulse des photos d’ouvrages réalisés par des générations de brodeuses de divers pays de l’Est. A mon grand étonnement, chaque composition recèle de subtiles digressions et inventions, qui renouvellent points et couleurs de motifs pourtant rigoureusement codifiés depuis des siècles. Comment l’habitus de gestes cent fois répétés peut-il maintenir l’appétence de ces femmes à produire du renouveau ?

Comme souvent, je travaille en musique et scande intérieurement, captivée par la manière dont les lois implacables du solfège régissent une succession d’instants rigoureusement organisés, mais pourtant à chaque fois différents. On ne les entend en effet jamais de la même manière. Je fredonne, improvise des ornementations, m’amuse à attraper au vol les contretemps, ces légères suspensions qui génèrent souvent l’élan nécessaire avant la pulsation de départ d’une chanson. Et s’il y avait une parenté de ce même élan avec l’appétence des brodeuses à entamer des ouvrages tout aussi codifiés que ceux produits par l’écriture musicale ?

Il y a une intensité propre à l’instant qui précède, une poussée dont la brûlure nous permet parfois d’embrasser entièrement la joie qu’il peut y avoir à re-commencer. Le souvenir d’Anaïd, presque centenaire, s’asseyant à son piano comme chaque jour pour deux heures de pratique, s’impose soudain.

Et sa réponse résonne, en ce matin si calme :

« – Mais ? Tu joues toujours du piano, Anaïd ?
– Pourquoi tu dis toujours, Esther ? »

19 Commentaires

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19 réponses à “« Appartenant au monde, ils n’en troublaient pas l’ordre. »(ndlr : texte publié avant le confinement.)

  1. Il n’est que de te lire pour se retrouver face à soi-même, Esther.
    Belle journée de broderie, en musique et en méditation !

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    • Merci, et j’imagine que la musique dont tu nous décryptes si bien les arcanes dans tes articles doit te faire le même effet 😉 Souvent, je me demande comment j’écouterais avec les oreilles d’un.e autre ; serait-ce une expérience fondamentalement différente, ou la découverte de notre similitude ? 🙂

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      • Je me pose souvent une question similaire, quand j’écoute une musique qui me fait beaucoup d’effet, non pas parce qu’elle a été écrite pour provoquer un effet (effet hypnotique apporté par le rythme, effet physique apporté par un accord parfait qui résonne en nous), mais parce qu’elle m’ouvre la porte sur un ailleurs qui m’est a priori étranger (je pense par exemple à certains quatuors de SCHUBERT ou certaines sonates de BEETHOVEN).
        Et donc, disais-je, la question que je me pose quand j’écoute ces musiques est : Qu’est-ce que le compositeur avait en lui au moment où il a écrit cette musique, comment la pensait-il, la ressentait-il ?
        La question se pose même doublement pour la musique (au contraire de la peinture ou de la littérature), puisque entre l’œuvre telle que le compositeur l’a écrite et moi, il y a le plus souvent un interprète, qui lui-même a une perception de cette œuvre, perception qui n’est pas forcément la même que la mienne.
        Que de questions, que de questions !
        Par ailleurs JANKELEVITCH a écrit de très belles choses sur le fait ,qu’on entend jamais deux fois la même musique, puisqu’entre la première et le seconde (puis entre toutes les autres), il y a la mémorisation des fois précédentes qui la transforme. Il me semble que cette idée est proche de celle que tu développes dans ton billet.

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      • Je n’avais pas songé à la question de la double interprétation propre à la musique, mais je me la pose maintenant avec toi 🙂 Je discutais de son l’autre jour avec un ami musicien, et nous avons eu un échange passionnant sur la perception physiologique propre à chacun (nous ne sommes pas équipés de récepteurs biologiques standard ^^), la diffusion du son etc… je suis heureuse de voir que tu partages avec moi toutes ces réflexions 😉 Ce que tu dis par ailleurs du phénomène de mémorisation que soulève Jankélévitch me donne envie d’aller le lire, j’ai longtemps hésité à inclure dans ce billet l’idée du souvenir, qui ne fait dans le fond que « mimer » un instant révolu, et ne restitue donc jamais la réalité. C’est autre chose que ce qu’évoque Jankélévitch, mais c’est une question qui se pose dans le même spectre de considérations.

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  2. edwylf

    Quand je vous lis j’entends la voix de Sur les épaules de Darwin su France Inter, étonnant !
    Et comme d’hab’, suis jaloux de cette plume !

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  3. Les doigts adroits des brodeuses, aux mouvements scandés comme un poème, hypnotisent le spectateur silencieux, l’emmènent vers des mondes …

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  4. Très beau texte. Il me réconcilie avec la répétition.

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  5. Je suis d’accord avec Joséphine Lanesem, tu brodes très bien.

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    • 🙂 C’est amusant que tu emploies ici le sens figuré du verbe, parce que j’ai eu le sentiment en écrivant ce texte de « tourner » autour de mon sujet. Je veux dire par là que, depuis quelques temps, les sujets sur lesquels j’ai envie d’écrire sont tellement denses que je pourrais les remâcher jusqu’à la fin des temps ^^ , produire autant de versions de textes différentes que les questions qu’ils soulèvent sous mon petit crâne. Mais la peur de la répétition, de broder indéfiniment ( justement !) jusqu’à donner le sentiment que je radote me bloque. Un lecteur, dans un commentaire avait formulé ce ressenti, en disant que -pour lui- les premiers textes du blog se suffisaient à eux-mêmes et que les suivants n’étaient qu’une répétition (d’une certaine manière non nécessaire) des mêmes idées. Je peux bien sûr faire abstraction de ce ressenti qui lui appartient, et je n’écris pas pour être « validée », mais cela touche un point sensible : l’ennui que peut provoquer la répétition, même bien brodée comme tu le penses. En t’écrivant cela, je réalise que l’ennui est la grande question métaphysique que je rumine depuis fort longtemps. On est ici dans un concept philosophique tellement large à embrasser… Ceci explique sans doute cela 🙂

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  6. Bonjour Esther et ravie de te retrouver!
    Comme toujours un texte beau comme une esperluette qu’elle soit droite ou en italique.
    Je suis d’accord avec l’idée d’une perception physiologique à l’écoute de la musique(certaines) et ainsi qu’au chant lorsqu’on le pratique.

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  7. Oui! et j’ai l’impression que depuis que je pratique le chant choral c’est encore plus évident.
    Bonne journée!

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