« Appelez-moi le responsable. »

Le confinement est à peine entamé, et déjà l’on entend parler de « décompte nécessaire » des responsabilités à la « libération ». Prémices délétères.

Hier, j’ai sursauté à la lecture d’un tweet statuant sur le fait qu’il faudrait -une fois libérés du virus- se livrer au « décompte nécessaire » des responsabilités. Je n’en récuse bien sûr pas la nécessité en temps utile, propre à nous permettre d’en tirer des enseignements pour l’avenir. Mais l’utilisation du mot « décompte » me heurte, en laissant entendre qu’il y aurait d’un côté des « débiteurs » et de l’autre des « créanciers », en droit de demander aux premiers de payer pour leurs défaillances à assumer leurs responsabilités.

Comptabiliser, désigner des coupables : inusable stratégie du bouc émissaire, qui permet si aisément d’évacuer notre propre responsabilité, dont on ne peut pourtant oublier qu’elle reste partagée dans tous les cas. Pester contre les défaillances du système de soins, la supposée incurie de nos responsables, soit. Et pourtant, qui d’entre nous peut se targuer d’être descendu dans la rue manifester avec les soignants pour le maintien d’un service public digne de ce nom ?

Pas moi, et la proximité irréfutable de cette crise m’est salutaire, en tant qu’elle me rappelle à mes manquements, donc à mes responsabilités. Non pas pour en faire le décompte, mais bien plutôt procéder à leur examen. En première ligne, le dernier article publié sur ce blog (relu ce matin ), dans lequel je posais la question de savoir si le monde réel pouvait faire contrepoids au bonheur douillet du repli sur soi et de l’intériorité, m’a fait éclater au visage ce que ce choix comporte d’intenable face à la réalité saignante du monde et de l’actualité de la pandémie. Si cette retraite suite à mon burn-out a pu s’avérer nécessaire, elle n’en comporte pas moins intrinsèquement son lot de démission. Constatation qui n’a pas attendu l’arrivée de la pandémie pour faire son chemin jusqu’à ma conscience, mais que j’ai mise en sourdine pour ne pas avoir à regarder en face ce qu’elle me renvoyait : la honte de faire si peu pour autrui, du moins des choses ne dérangeant pas fondamentalement mon confort.

Ce confinement est et restera pour moi vécu (en tant que je n’ai pas à être sur le front de l’épidémie et y risquer ma vie, cela s’entend ) comme l’occasion de me confronter à ce dont je suis capable, ce qui me met en mouvement. Une expérience de l’ordre de l’intime, à laquelle on ne peut se soustraire, une épreuve de vérité qui produit ses réponses en nous confrontant à nos lâchetés comme à nos courages.

Quoiqu’en pensent ceux qui stigmatisent le manque de préparation de notre pays face à cette pandémie d’une ampleur inédite, j’entends en filigrane dans la virulence et l’asynchronie de ces critiques (qu’il sera toujours temps de considérer une fois le confinement terminé) – outre le déni de responsabilité que j’évoquais précédemment- le discours d’une société construite sur le déni de la mort. Discours dont la virulence est à la hauteur de notre aveuglement volontaire à ce sujet, notre lutte de tous les instants pour en repousser l’éventualité de toutes nos forces.

Imaginer la mort d’autrui ou notre propre mort reste certes une expérience à laquelle nul n’est jamais préparé. Mais lorsque la brutalité de la maladie s’impose, dans une imminence à laquelle on ne peut échapper, elle possède néanmoins une vertu : nous confronter à notre vulnérabilité commune d’exister, et dans le cas de ce confinement, toutes affaires cessantes.

Toutes affaires cessantes, oui, et le sursaut vécu à la lecture de ce tweet relatif au décompte des éventuelles responsabilités est pour moi un signe déclencheur, une effraction du réel salutaire en tant qu’elle m’enjoint sans délai ni échappatoire à prendre ma part de cette souffrance, à l’urgence qu’il y a à la soulager. Ce ne sont pas les initiatives solidaires qui manquent, il suffit de choisir d’y contribuer.

Choisir ? La question ne devrait même pas se poser. Comme les gestes de l’hospitalité, s’entraider devrait être un réflexe aussi élémentaire que celui consistant à respirer, s’affirmer comme une intelligence incontournable de la vie, puisqu’il s’agit -avant même la portée morale du geste- d’une réponse d’adaptation propre à assurer la survie de sa communauté.

Prendre soin donc, alimenter ce ciment social qu’est la compassion, dont je constate depuis ma remise en mouvement qu’elle me recolle. Étrangeté : j’ai retrouvé une unité, la souffrance d’autrui m’a d’une certaine manière rendu ma matérialité. «  Autrui, pièce maîtresse de mon édifice » comme l’écrit Michel Tournier dans son Vendredi et les limbes du pacifique… Pourquoi com-patir, soit souffrir avec, me redonne-t-il le sens du réel ? Je ne sais plus qui disait que la souffrance est un indice du monde. Question ontologique.

Une porte s’est déverrouillée, me libérant d’un monde qui tournait en moi-même au risque de ne plus aimer qu’à m’entendre penser. Oui, je peux à nouveau « éprouver cette impatience du lendemain et d’une présence à conquérir », comme l’évoquait Jacques Lusseyran dans « Et la lumière fut », récit de sa décision d’entrer en Résistance dans la France occupée de 1940.

Temps infiniment précieux d’un confinement qui ouvre une brèche pour tenter de nous libérer de notre logique comptable, de cette recherche permanente d’une rétribution à nos interactions, jusqu’à nous faire penser qu’il faille faire « payer » autrui en confondant responsabilité et culpabilité. Et nous permet in fine de réfléchir au fait qu’investir la relation sans vouloir en tirer profit nous offre l’opportunité d’oublier notre intérêt, pour revenir à l’intérêt de faire quelque chose pour quelqu’un. Avec pour seule valeur de l’aider à rester vivant, et à son tour d’en faire profiter quelqu’un d’autre.

Dans ces situations, quelque chose se mobilise envers et contre tout, visant à sauver l’essentiel : le nécessaire soin à prendre d’autrui, sans lequel l’ego tout-puissant et son cortège d’indifférence reprennent leurs droits.

*

« La valeur de nos vies ne tient pas à ce que nous faisons par peur de la mort ou du vide, mais à la réponse que nous donnons en liberté et en vérité à nos aspirations profondes d’être vivant. » Agnès Auschitzka, « L’ennui », Etudes (2009).

14 Commentaires

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14 réponses à “« Appelez-moi le responsable. »

  1. Puisque tu parles de ceux qui veulent rendre des comptes, faire des décomptes, etc… je formule le souhait (qu’il faudra transformer en volonté le moment voulu), qu’après la crise, nos responsables (et quelle que soit leur couleur politique) se rappellent que la santé, la médecine, c’est un droit régalien, et que ce devoir de l’état ne peut pas se réguler uniquement à l’aide de statistiques anonymes sorties d’un tableur.
    Des mots très forts ont été prononcés ces derniers temps sur le service public, sur l’hôpital. Il faudra s’en souvenir pour ne pas retomber dans les mêmes errements importés d’un modèle de marchandisation de tout, y compris de la santé et de la vie.
    Aux États-Unis, il y a des gens qui meurent parce qu’ils n’ont pas de quoi se payer une mutuelle qui leur permettrait de se faire soigner. C’est la voie sur laquelle la France s’était engagée ! Il est encore temps de changer de modèle.

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  2. Un grand texte, chère amie. Lucide comme je les aime. Le décompte nécessaire (?), ici le silence cupide des banques qui s’en exemptent et qui n’ont encore rien annoncé d’une participation quelconque au soulagement de la misère économique qui s’installe partout. Les gens, eux, réalisent l’essentiel de choses. Questionnent, remettent tout en question. Pendant que les politiciens, porte-paroles dociles du pouvoir économique, tirent déjà les plans de la grande reprise de la consommation. Les gens en seront-ils là après le tsunami viral? Je crois plutôt que leur résilience passera un vigoureux coup de vadrouille sur les valeurs (imposées) d’avant. Nous verrons, j’ose le croire et l’espérer, poindre la renaissance que chaque nouveau millénaire a initiée, celui-ci dormait au gaz depuis 20 ans. Prends bien soin de toi, chère amie.

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    • Comme toi, j’espère cette résilience et sois sûr que je m’en ferai le porte-parole et l’actrice. Autrement, bien plus concrètement que je ne l’ai fait jusqu’ici et surtout sur le terrain. Le Nord de la France dans lequel j’habite a une longue tradition de solidarité, nourrie par des années d’histoire industrielle laborieuse et difficile (notamment l’exploitation des mines de charbon). La mobilisation y est très forte, et j’y participe de mon mieux. Je ne suis pas prête d’en rester là 🙂 Et je fais bien attention, oui. Toi aussi, j’espère 😉

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  3. Oui Esther, renoncer à ce reflexe premier consistant à accuser les autres pour se regarder soi-même.

    Puis réacquérir le réflexe perdu du prendre soin.

    Puis refaire le monde, complètement. Sans néanmoins tuer la bête car nous avons besoin de la bête pour vivre ; il faut simplement et très profondément lui apprendre d’autres manières et à aller par d’autres chemins.

    Ça va être passionnant.

    Bises.

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  4. Et être avec le secteur public dont on voit bien l’utilité actuellement. Je l’ai toujours défendu, contribuant même à éviter de brader le laboratoire public où je travaillais, dont on a actuellement besoin pour les tests, à une multinationale… Oui, c’était ainsi dans l’avant… Je suis heureux du sursaut qui semble se dessiner, ayant tellement ragé du peu d’intérêt passé. Merci pour ce nouveau blog intéressant !

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    • Bonjour et bienvenue ici 🙂 Merci d’avoir pris le temps de lire et de commenter, je suis contente comme toi de ce sursaut et espère qu’il s’amplifiera de jour en jour ! Tu as bien raison de souligner l’importance et l’utilité du service public, quant on pense à ce qui se profile aux USA notamment , on est ultra-privilégiés. Même s’il reste encore bien des choses à faire pour lui donner les moyens dont il manque, et j’espère que le gouvernement tiendra ses promesses envers les professionnels de santé !!

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  5. Chercher à tout prix des bouc émissaires ne sert à rien, ce ne sera qu’un petit fusible qui sautera…, et il sera comme jadis Monsieur Kerviel, innocent… Comme tu le dis dès la fin de l’endémie ayons le courage tous autant que nous sommes, de sortir dehors pacifiquement dans toutes les villes de France, et réclamons sans aucune vulgarité, ni violence, la reconnaissance nationale des services publics, de l’intérêt public des hôpitaux non privés, de leurs services, de leurs employés , médecins, chirurgiens, spécialistes, réanimateurs, infirmiers, ères, aides soignantes, agents de service, de nettoyage, etc., pour que leur salaire les plus bas soient réajustés en fonction de la tâche, du diplôme et des heures consacrées à s’occuper et sauver les autres concitoyens.. Mais sommes-nous capables d’organiser un tel référendum public entre nous. Oui, je le pense. Il est bon et sein de prendre conscience, que si nous n’agissons pas tous ensemble, tout de suite pour vraiment organiser et accepter sans aucun préjugé: « Le mieux-vivre ensemble, » et la justice pour eux, elles; il sera inutile plus tard de se plaindre de nos faiblesses et de notre manque de responsabilité individuelle, encore moins de notre liberté d’expression. Le mouvement des « gilets jaunes » à été saboté par le déchaînement de violences organisées, qui a écoeuré beaucoup de sympathisants des premiers jours comme moi. Ne faisons plus les mêmes erreurs. Unissons-nous pour défendre une cause juste. « Revaloriser le salaire des infirmières /iers, des aides soignante et tous les bas salaires dans les différents milieux médicaux est de la responsabilité de l’Etat. Agissons tous ensemble pour que cela soit fait. C’est le seul remerciement que nous leur devons aux services médicaux, en plus du respect pour toutes ces disciplines et leur courage. Cordialement; T.D.

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  6. Bonsoir Tony, j’ai bien eu vos commentaires et les ai lus avec attention , je prends aussi le temps d’aller vous faire une petite visite et vous réponds tout bientôt !

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  7. « décompte nécessaire », cela fait froid dans le dos…
    Chacun a avec soi-même les arrangements qu’il peut. Je préfère l’impatience du lendemain et l’envie de le refleurir. Envisager l’après, décidés à vivre autrement et en quelque sorte à « s’habiter » un peu plus en prenant sa part dans cet immense chantier.

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    • Oui, et cela m’a d’autant plus glacée que le terme émanait d’une personne dont l’intelligence (supérieure) est habituellement plus que tournée vers autrui. Bref, je suis comme toi du côté des fleurs, et de l’envie de prendre ma part. C’est réconfortant de te lire dans ces dispositions, comme tant d’autres heureusement 🙂

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  8. Voilà du Esther Luette du meilleur cru ;o)

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