« Rien n’étant prévu, tout peut arriver. »

Une tourterelle niche dans le noisetier. Détail minuscule, au cœur d’une vie que la pandémie ramène à son principe élémentaire : être présent à ce qui advient.

Sur les visages de mes adolescents, venus m’extraire de ma lecture pour m’entraîner à leur suite dans notre petit jardin, crépite une gaieté de culottes courtes : une jolie tourterelle grise niche dans le feuillage du noisetier en surplomb de la terrasse ! Elle couve, et nous observe tranquillement, bougeant à peine. Pendant un long moment, nous savourons ensemble la perspective d’assister bientôt à la naissance de sa nichée. Rien n’est plus urgent. Il fait beau, l’oiseau roucoule doucement, nous sommes bien. Pleinement présents à l’événement représenté par l’arrivée de cette nouvelle pensionnaire.

Pendant le confinement, absorber la moindre miette d’air, éclat de soleil, souffle d’air comme chant d’oiseau… s’est rapidement imposé, en réponse au flottement corollaire à ce temps suspendu. Importances microscopiques, mais dont la capacité à me connecter à la puissance de la vie qui nous entoure m’a toujours permis de toucher du doigt une source d’existence plus fondamentale  pour moi encore que le « cogito ergo sum ».

Curieuse expérience, pourtant, que celle d’avoir à se soumettre à toutes les contraintes psychologiques, sociales, économiques d’un confinement : corps et conscience engagés, nous sommes pris dans le paradoxe d’avoir simultanément à les ressentir et à y consentir. Nulle échappatoire possible. Heureuse tourterelle, pour laquelle l’astreinte au périmètre d’un nid figure à l’ordre des choses, là où les nécessités imposées par l ‘assignation à résidence nous font regimber en tant qu’elles vont à l’encontre de désirs aussi simples que le fait de pouvoir sortir, aller et venir où et comme bon nous semble.

Oui, il m’aura fallu comme tout un chacun restreindre non pas ma liberté, mais ma mobilité. Mais loin de se révéler une déperdition, consentir à ce qui ne dépendait pas de moi m’aura donné l’occasion de me recentrer, en éclairant combien l’activisme tourné vers l’extérieur de nos vies modernes les pixellise en milliers d’auto-injonctions propres à nous disperser.

Contre toute attente, une forme d’acceptation s’est très vite installée. Comment en effet accueillir cet événement par essence hors de contrôle, cette pandémie inédite, sinon en acquiesçant pleinement à sa présence ? En assumant de ne rien maîtriser, en me tenant simplement prête à faire face aux exigences de la situation, j’ai dès lors pu me l’approprier, et mettre en actes avec mes enfants la petite phrase cent fois professée pour leur expliquer l’incertitude existentielle : « Rien n’étant prévu, tout peut arriver. »

Car ce confinement contenait une gemme : la liberté d’agir en vertu de cette incertitude même, qui prenait soudain une forme et proximité irréfutables. Et surtout la liberté d’agir selon ma nature, accordée au sens profond que j’accorde au fait d’exister. A savoir, vivre dans un monde qui voie les désirs mercantiles enfin réduits à leur portion congrue par ces principes élémentaires : prêter attention à ce qui nous entoure et le protéger, prendre soin d’autrui, s’entraider et contribuer à la survie et au bien-être de tous.

Un monde dans lequel oublier l’urgence à désirer pour soi, pour réactiver l’urgence à s’entre-exister.

***

« Quel mince fragment du temps infini et insondable est la part de chaque être ! Très vite il disparaît dans l’éternité. Quel mince fragment de la substance totale ! Et de l’âme universelle ! Sur quelle petite motte du globe terrestre marches-tu ! Songe à tout cela et pense que rien n’est grand que d’agir comme le veut ta nature et de subir ce que produit la nature universelle. » (Marc-Aurèle)

19 Commentaires

Classé dans journal, Uncategorized

19 réponses à “« Rien n’étant prévu, tout peut arriver. »

  1. Le bonheur de te retrouver toute en verbe. Bizarre de s’ennuyer autant de tes textes et de tes commentaires sur les miens, nous qui ne nous connaissons que des mots. J’ai presqu’eu peur de ton absence, c’est tout dire. Me voilà tout réconforté.

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    • Bonheur tout autant pour moi de trouver tes mots ce matin pour m’aider à me réveiller, après une nuit trop courte à mon goût. Je me fais rare ces derniers temps, tu as raison, les nécessités de la vie m’en laissent peu le temps. Et comme je ne peux me résoudre à laisser un like voire un commentaire sur un texte que je n’ai pas le temps de « vraiment » lire , tu comprendras pourquoi mes visites chez toi se sont espacées. Je comprends ce que tu dis de l’inquiétude à ne plus lire certains, je vérifie régulièrement ici que certaines relations épistolaires qui me tiennent à cœur n’ont pas disparu 😉 Quant à ce que tu dis de s’ennuyer de nos écrits réciproques, il me semble que cela tient au fait que les vraies conversations se font rares en ce monde ; je veux dire par là celles qui ont une « pulpe » propre à nous nourrir. Je te comprends d’autant mieux qu’elles sont pour moi l’oxygène de l’ennui existentiel, au sens proprement philosophique de ce terme.

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  2. Tes écrits se font rares, mais le plaisir de découvrir un nouveau texte ciselé par toi en est d’autant plus grand.
    Pour ceux, dont je fais partie, qui ont la chance de vivre près de la nature, le confinement a été une occasion de l’observer, de l’écouter, plus que dans les temps où nous nous trouvons à courir, à courir derrière quoi, d’ailleurs ? Mais je pensais régulièrement à ces familles confinées dans de petits appartements entassés les uns sur les autres, et pour elles, le confinement a revêtu une toute autre signification !
    Bonne journée à toi, Esther Luette. 🌞😀

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  3. edwylf

    Merci pour la découverte de « regimber » 🙂

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  4. « l’urgence à s’entre-exister » : merveille ! une façon utile de tuer le temps, merci pour ces nouvelles imprévues qui arrivent à point nommer

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  5. Danielle Funfschilling

    Un monde dans lequel oublier l’urgence à désirer pour soi, pour réactiver l’urgence à s’entre-exister.

    Ô! Merci.

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  6. Quel fil précieux vous développez là, qui parle au coeur heureux de se poser, de vie à vivre ; merci pour ce beau moment

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  7. helmapo

    Formidable analyse de ce qui s’est joué pendant ce confinement, nous donnant la chance d’expérimenter la joie d’exister.
    Et aussi de découvrir que la liberté se trouve au bout de l’acceptation !
    C’est en cela que plus rien ne sera comme avant même en retournant à nos vies tonitruantes.

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    • Avant de publier ce texte, je me suis demandé si partager ce ressenti (quant à la joie d’exister et la liberté) n’était pas l’expression d’un point de vue de privilégiée. Puis, j’ai visionné par hasard un reportage sur un groupe de jeunes du quartier de Molenbeek à Bruxelles -quartier pour le moins défavorisé, aux antipodes de celui où j’habite – : jeunes qui ont monté tout seuls, avec leurs seules volontés et énergie, un réseau de dons alimentaires et de première nécessité pour les familles que le confinement avait privées de de ressources. Et dans ce reportage, on entendait un jeune témoigner du fait qu’un jour, alors qu’il passait ses journées de confinement à comater sur son canapé en regardant des séries, il avait vu passer un appel à contribution pour ce groupe d’entraide. Qu’ému, il s’était LEVÉ. Et qu’il était heureux d’avoir choisi de participer, de contribuer, de se sentir utile.

      Magnifique démonstration que joie d’exister et liberté peuvent être partagées par tous, à toutes les échelles.
      « Je me suis LEVÉ », quelle synthèse. Je garde les mots de ce jeune comme un précieux cadeau.

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  8. Comme il est bon de venir de te lire. J’aurais aimé avoir tes mots pour répondre à tant et tant de râleries par Internet ou ailleurs de gens, pourtant riches en années, qui s’estiment tout bonnement opprimés de ne pouvoir faire « ce que je veux quand je veux ». Peut-être, souligner la différence dont tu parles entre mobilité et liberté les aurait aidés à sortir de leur prison mentale. Les vertus de l’acceptation ne sont plus tellement publiées aujourd’hui (on peut comprendre qu’elles ne le furent pas toujours à bon escient), et je le regrette : certains de mes très proches y retrouveraient un chemin vers la paix. Je t’embrasse.

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    • Je t’embrasse à mon tour, je suis tout aussi heureuse de te lire ici 🙂 Je pense que ce que tu dis de manque de popularité des vertus de l’acceptation tient sans doute à ce qu’on la confond souvent avec de la résignation, ce qui est pour moi de l’ordre du contresens. Il faudrait que j’écrive plus avant sur ce thème… le temps me manque !!

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