« Je me suis levé. »

Molenbeek, Bruxelles. Défavorisé, le quartier a mauvaise réputation.

Mais aujourd’hui, une équipe de la RTBF y est venue réaliser un reportage sur le réseau de dons alimentaires et de première nécessité, créé à l’initiative d’un groupe de jeunes afin de venir en aide aux familles privées de ressources par la pandémie et le confinement.

Interrogé sur les raisons de sa participation, un des membres du groupe répond au journaliste qu’alors qu’il passait ses journées de confinement allongé sur son canapé à regarder des séries, il avait vu l’appel à contribution de ce groupe d’entraide. Qu’en découvrant la misère dans laquelle se trouvaient tant de gens de son quartier, il s’était senti touché, et « s’était levé. » Éclatante démonstration de la capacité de l’émotion à nous porter vers autrui. Au sens propre de l’étymologie latine d’e-movere, soit ce qui nous ébranle, nous met en mouvement.

Enchâssée dans les coussins de mon canapé, je ne perds pas une miette de l’énergie palpable de ce discours, de la façon dont l’excitation passe du corps de ce garçon jusqu’à ses mots : ce qui le touche, en traversant le corps, le fait parler. Comme si la « dépense » physique faisait naître la parole.

Depuis plusieurs années – déjà ! – je souffre. Perclus de douleur, mon corps bouge difficilement, ma parole et la fréquence de mes écrits s’en ressentent : le langage peine à sortir, à remonter à la surface y happer l’oxygène qui lui manque. Physique ou psychologique, la souffrance submerge, nous ramène sans cesse au noyau de ce que nous sommes. On pense constamment à soi, à son corps souffrant. Or pour écrire, il faut s’oublier : envahissante, l’omniprésence du Moi empêche de penser à ce et ceux que l’on voit autour de nous, ce qui passe et se passe. Autant de composantes de cet « extérieur » qui – justement – nous fait parler et écrire.

Quelle qu’en soit l’essence, on en arrive pourtant toujours in fine à parler la douleur. Mais là où celle d’autrui peut nous déployer  – à l’instar de ce jeune que l’émotion déplie littéralement hors de son canapé – la souffrance du corps nous recroqueville dans un espace où il devient difficile de se risquer à des expériences, émotionnelles comme corporelles.

L’interview se prolonge, et je contemple le désir animer le corps de ce jeune, soulever la chape d’immobilité qui le retenait d’agir. Je l’envie : en anesthésiant les sensations de plaisir, la douleur nous prive en effet d’émotions propres à donner une forme de « contagion tendre » à nos mots et nos actions. On n’arrive plus à parler depuis son corps, à ressentir intérieurement la présence de ce désir qui, au même titre que la souffrance, fait surgir nos mots.

Obscur objet du désir ! Amputée de ce que j’ai toujours jusqu’ici vécu comme une partie vitale de moi-même, je mesure aujourd’hui combien nos expériences émotionnelles prennent leur source dans le mouvement, combien « le corps fait la langue et la parole fait le corps », à travers la poussée du désir vers l’Autre.

« Tu as bu ». Quelques mots se superposent brutalement aux images qui défilent sur l’écran de ma télévision, souvenir – pourtant si lointain ! – d’une soirée lors de laquelle tu avais rabroué l’élan qui me jetait dans tes bras lors d’une soirée en amoureux.

Si l’esprit passe l’éponge, le corps, lui, n’oublie pas.

6 Commentaires

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6 réponses à “« Je me suis levé. »

  1. Bon jour,
    Bel article et je retiens : « … nos expériences émotionnelles prennent leur source dans le mouvement… ».
    Pour ma part, je fais le distinguo entre douleur qui physique et souffrance qui est psychique même si les deux peuvent être liés selon le degré qui nous atteint …
    Max-Louis

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    • Bonjour Max-Louis,
      Merci de ce gentil commentaire 🙂 En ce qui me concerne, je distingue la douleur qui est pour moi ponctuelle ( donc située dans un ou plusieurs points du corps, stricto sensu ) de la souffrance qui est quelque chose que l’on endure (toujours selon moi) de façon plus globale, et permanente. On dit souvent de la souffrance qu’elle est une épreuve, et cela induit une forme de durée, de patience à mettre en œuvre pour la supporter. L’ancien français est éclairant à cet égard : i.e la formulation « Souffrez, madame/monsieur, que je vous etc… » en est pour moi un exemple à cet égard.

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  2. Bonjour Esther,

    Cette douleur, cette souffrance t’aura du moins permis cette introspection, cette prise du conscience du rôle du déploiement du corps dans le fonctionnement de la joie. Et de savoir si bien l’exprimer.

    Bises.

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    • Bonjour Aldor, je reconnais bien là ta délicatesse, et t’en sais infiniment gré 🙂 J’aimerais pourtant ne pas à avoir écrire sur ce sujet, dont j’ai peur qu’il m’enferme dans une introspection qui reste subjective et qui exclut donc de fait forcément un peu celles et ceux qui ne la vivent pas. J’ai peur de ce que la souffrance génère de nombrilisme, même si la déposer parfois ici en mots est une façon de la mettre à distance. Mais je préfère tellement quand mes billets provoquent des discussions sur des expériences sinon partagées, du moins pouvant résonner en chacun et chacune ! Je ne voudrais pas tomber dans la plainte et ses ressassements, cela asphyxie et la parole et l’écriture…

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  3. Je reviens te lire… Comment souvent, tes mots éveillent des échos en moi, des images qui épousent les tiennes. Sur la circulation de l’énergie, la réticence de l’écriture du moi, notamment. Pourtant jne saurai que te dire, garde courage, et aussi, continue d’écrire, que ce soit pour parler de la douleur et de ce qu’elle t’impose, ou, par jour de répit, du monde.

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    • Merci Frog, tes encouragements me sont précieux, tu le sais. S’ils continuent à nourrir tes pensées, c’est une vraie raison de ne pas lâcher prise. Aujourd’hui, le monde brillait de tout son éclat, c’est un vrai répit, tu as raison de le souligner 🙂

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