On est vendredi, et je viens te dire que je t’aime.

Sur mes mains, un parfum d’enveloppe de noix fraîche. Depuis combien de temps ne m’étais-je pas réjouie de découvrir une odeur inconnue ?

Gaieté du Vendredi ! Une porte s’ouvre dans le tunnel des obligations hebdomadaires, on en franchirait presque le seuil en hurlant de joie. Pour moi, l’après-midi sera buissonnière, sa saveur celle d’un temps non plus compté, mais vécu. La campagne flamande m’attend. Tout scintille alentour, la belle lumière métallique du Nord accroît d’un cran mon allégresse à la perspective de glaner noix, mûres, noisettes… dans la réserve naturelle découverte il y a peu, heureusement dissimulée aux regards par une imposante briqueterie.

Arrivée sur les lieux. Un calme absolu règne et j’avance – indienne – dans la végétation dense et libre des marais peuplés d’oiseaux qui parsèment le site. Au-dessus d’une roselière, un balbuzard pêcheur plane. Bien vivant, le plaisir de reconnaître les espèces – patiemment nommées par mon père au cours de nos promenades lorsque nous étions enfants mes frères et moi- ne s’est pas flétri avec les années. Merveilleux héritage que celui consistant à nous lester de ces indices du monde, pour nous laisser ensuite partir librement à la traque au sens que nous voulions leur donner.

Tapie dans une cabane d’observation, je guette. Un froissement de feuilles, soudain. Une aigrette surgit, et la grâce de son envol est l’émerveillement qui récompense – sans jamais faillir – toute attention fine portée à la danse moléculaire du vivant. J’ai porté mes mains à la bouche pour étouffer un cri de surprise et ne pas effaroucher l’oiseau. Au creux de ma paume, l’odeur laissée par l’enveloppe légèrement écrasée et humide des noix fraîches que j’ai ramassées en chemin me saisit : citronnée, un peu âcre avec un fond capiteux, elle m’était jusqu’ici inconnue. J’inspire profondément, flaire chaque repli de peau pour m’en imprégner. Oh, le plaisir de l’étonnement, de sa répétition avide ! Sentir, goûter, palper, écouter… : sédiment des années d’enfance, puissance de cette ressource qui m’aura épargné de revenir de tout, et me permet encore aujourd’hui d’inventorier le monde de tous mes sens quand les heures ne sont pas scandées et qu’il devient alors possible d’arpenter librement l’univers infini.

Sur la route du retour, bonheur de la vitesse et du vent à moto. Le soir est lumineux, la campagne environnante calme, et la joie dont m’ont imprégnée les lieux est un baptême païen qui reconnecte à la vérité simple d’un Amour englobant dans une seule et même vibration notre univers et tous ses êtres vivants.

Dans quelques minutes, je franchirai le seuil de la maison, nous sommes vendredi et je viens te dire que je t’aime.


Je croyais jusqu’alors que l’amour était reliance, qu’il nous reliait les uns aux autres. Mais cela va beaucoup plus loin ! Nous n’avons pas même à être reliés : nous sommes à l’intérieur les uns des autres. C’est cela le mystère. C’est cela le plus grand vertige.

C.Singer, Derniers fragments d’un long voyage.

48 Commentaires

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48 réponses à “On est vendredi, et je viens te dire que je t’aime.

  1. Je suis avec toi parmi les roseaux. Merci de ce très beau moment. Coïncidence, je viens de lire une citation de Christiane Singer, que je ne connaissais pas, ou plutôt dont j’avais oublié le nom et l’existence bien qu’une amie m’ait parlé d’elle il y a quelques années, au sujet des petites morts qui nous apprennent à mourir. J’attends la lumière de l’automne, que les nuages bas nous masquent ces derniers temps. En attendant, il fait bon sentir les écorces de noix avec toi.

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    • Coïncidence ? 😉 Il m’arrive si souvent de penser à toi quand je me promène…,je ne doute pas que tu aurais aimé humer ces écorces et les glaner avec moi 🙂 J’aime à nous imaginer marchant et devisant ensemble de brins d’herbe et autres essentiels, dans ta campagne ou dans la mienne. Le ciel est gris ici aussi aujourd’hui, mais un peu de la lumière de vendredi m’est restée et je te l’envoie de grand coeur !

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      • Merci, et merci de ces mots ! Pendant longtemps en te lisant j’ai cru que tu vivais dans le Midi ! Une façon de parler de la lumière et des relations humaines, peut-être.

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      • Oui, je pense que ton hypothèse est juste, du moins je la partage. Juste avant de te répondre, un mot m’est venu à l’esprit : celui de « saturation ». Cela m’est difficile pour l’instant à t’expliquer ( je n’y ai pas suffisamment réfléchi !), mais j’y vois une porosité que nous partageons, ou encore une forme de réceptivité particulière à ce qui vibre « aigu ». La lumière en est un bon exemple 🙂

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      • … je reconnais ces deux choses. Saturation et « fréquences » aigues. Mais aussi le très grave, et la sensation de la chute, d’une merveilleuse gravité.

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      • Je pense au « Ohm » tibétain en lisant ces mots de « très grave », et je crois entendre quelque chose de ce que tu dis. En revanche, la sensation de la chute est plus mystérieuse pour moi. Sans doute suis-je trop terrienne 😉

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      • Oui, je crois que c’est exactement cela – le ohm. Je n’y avais pas pensé consciemment, et depuis toujours je désigne cette vibration comme une basse continue, mais tu m’ouvres un chemin fascinant…

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      • 🙂 J’ai découvert le Ohm il y a quelques années, par l’intermédiaire d’une amie bouddhiste, et ce que ce concept recouvre est lumineux pour moi. Il faudra que je te parle des bols tibétains, c’est une expérience sonore dont je ne suis toujours pas revenue 😉

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      • Je me souviens maintenant d’un oncle bouddhiste qui le chantait – je trouvais cela très étrange enfant. Souvenir enfoui depuis des décennies. Tu pourrais écrire un article sur cette expérience !

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      • C’est un son étrange oui, mais qui devient pourtant si évident quand on le chante ! En tous les cas, c’est l’expérience que j’en ai, et ton idée d’en faire un billet me parle. Je vais y songer 🙂

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      • Autre souvenir : c’est le son que j’ai chanté spontanément en accouchant de l’aîné.

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      • Pour le coup, c’est assez extraordinaire ! Que tu l’aies fait spontanément est relié à tout ce qui est écrit sur ce son comme étant un son « primordial ». Il y a quelque chose de profondément archaïque que j’entends dans ce son, et que ce soit celui que tu aies choisi au moment ou tu donnais la vie est proprement magnifique à mes oreilles.

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      • Oui, c’est étonnant… C’était un son et un chant né du besoin de chevaucher la douleur, un substitut sonore de péridurale. Le conducteur de taxi a dû halluciner ! 😀 Les sages-femmes voulaient me faire prendre leur gaz ; je ne voulais pas, je ne voulais que chanter cette note, comme on s’accrocherait à une planche de salut. Pardon, ça devient trop personnel, mais tu me fais découvrir quelque chose d’incroyable.

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      • Pour moi aussi, c’est incroyable de lire ces lignes. Merci de les avoir partagées ici, je trouve ça personnel, mais certainement pas impudique. Le pouvoir apaisant de ce son sur la douleur, je le connais ; tu as eu un instinct formidable !

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      • C’est fou, il va me falloir du temps pour assimiler… C’est drôle comme on n’ose pas tirer les fils, formuler des interprétations, comme on a été formaté à une appréhension très restreinte de la réalité et de ce qui serait possible… J’ai trop colonisé les commentaires, pardonne-moi, je m’arrête. Merci…

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      • Ne t’excuse surtout pas de cette conversation, Frog ! Cet échange est un cadeau, comme toutes les conversations qui se tiennent ici : je trouve qu’on s’y parle avec beaucoup de sincérité et de bienveillance, et qu’on échange sur des sujets qui nous permettent d’ouvrir des portes et d’affiner notre appréhension de la réalité, justement. Et si tu veux continuer cet échange ailleurs, n’hésite pas à m’envoyer un mail 😉

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  2. Si tu l’écris, c’est que tu l’as vraiment ressenti. Quelle joie !

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    • C’est tellement juste ce que tu dis là, Aldor. Je ne peux écrire quoi que ce soit que si je l’ai vécu, ressenti réellement. Sinon, cela sonne ou plutôt cela écrit « faux », artificiel. Ces derniers temps, j’étais coupée de mon ressenti – la douleur physique est en grande partie en cause- et j’ai eu beaucoup de mal à retrouver le fil de l’écriture. Comme je ne peux écrire de la fiction, ou de l’écrit d’invention (justement parce que ce sont des choses que je n’arrive pas à rattacher à mon corps ou à mon vécu), j’ai préféré me taire. Mais la douleur se calme, et l’élan vital revient. Une joie, oui. Merci de tes mots.

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  3. Je rentre d’une longue marche dans le bois derrière chez moi avec mon petit-fils de 4 ans et je tombe sur ton texte. Tout dans ces mots me disent que tu vas bien (mieux) et j »en ressens une grande joie. Je parle souvent dans mes textes des passagères éternelles de mon coeur qui y ont gagné leur place jusqu’au terminus. Tous nos amours nous habitent de la belle enfant embrassée furtivement et gauchement derrière une lointaine étable jusqu’à nos grandes passions brûlantes ou éteintes depuis des lunes. Ces passagères éternelles font de moi qui je suis et leur faire une sorte de célébration est une bénédiction qu’il me faut chérir. Je te souhaite bien d’autres de ces ballades lénifiantes. Et du bonheur.

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    • Tu l’as lu, je vais mieux, et que tu partages ma joie me touche plus que je ne saurais te l’écrire. Tu soulignes l’importance des passagers et passagères de notre cœur pour faire de nous ce que nous sommes, et comme je partage cette idée. Ils et elles sont notre réalité « augmentée », oui. Quand mes enfants étaient petits, je leur disais souvent que le coeur des mamans grandit avec leur nombre d’enfants ; il en va pour moi de même avec celles et ceux que j’aime ou ai aimés. Merci de tes mots, je les emporte avec moi pour mes prochaines ballades 🙂

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  4. helmapo

    Voilà, tu y es !
    Bonheur !

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  5. Tu convoques tous les sens dans ce beau texte sur tes retrouvailles avec la (vraie) nature, et on les perçoit tous, la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher.
    Belle semaine à toi, Esther.

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  6. C’est si beau que j’en reste contemplative
    Merci ;o)

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    • Oh, merci. En te lisant, j’ai pensé à ce commentaire dans lequel tu disais avoir ri de bonheur en observant le vol d’un groupe d’oies (ou autre oiseau, je ne suis plus certaine). Tu connais donc le bonheur de cette contemplation-là 🙂

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  7. Merci pour ce beau texte Esther qui nous replace dans la simplicité, dans l’unité.

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  8. Une bien jolie balade locale et de saison où tes mots choisis ont la puissance de mettre en éveil -avec précision horlogère- tous nos sens, même le septième… comme l’intuition que ce « Je t’aime du vendredi » colportait avec lui tout ce supplément d’âme et d’humeur vagabonde ! Ta plume a la joie communicative, merci pour cette cueillette automnale 🙂

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  9. Paquerite

    Bonjour Esther,
    Je te remercie pour tes messages.
    Mon blog a un « bug », j’essaie de régler le problème et je te donne des nouvelles.
    Merci encore pour ta venue et ta gentillesse et bravo pour cet article !
    Je suis éblouie par la sensualité qui s’en dégage, tu nous fais vivre par tous les sens et en profondeur toute la poésie, la force et la beauté de l’instant.
    Bonne journée

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  10. Paquerite

    Bonsoir Esther,
    Normalement tu peux t’abonner, ça marche…
    je croise les doigts 😉
    Bonne soirée
    Corinne

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