« Je vous aime et j’ai eu une bonne vie. »

Le téléphone a sonné, une dose surnuméraire de vaccin m’attend. J’ai embrassé mes enfants, puis claqué la porte.

Beau temps mer d’huile. Caillot de sang ou thrombose ? Ce coup en traître du corps – que tant redoutent ! – ne provoque aucun remous intérieur. Je reste de marbre face à l’éventualité d’un accident. Dans une indifférence totale, dont la matérialisation adhère si parfaitement à ce que j’en pressentais que je m’en trouve curieusement ragaillardie.

Car quoiqu’il en soit, que peut-il bien m’arriver ?

Mes enfants sont sur pied, ce sont deux très jeunes adultes mais suffisamment armés pour avancer seuls dans la vie. J’ai eu l’inestimable chance de pouvoir grandir, étudier, voyager, développer curiosité et créativité, donner la vie, et aimer. Seul « inconnu » de ce parcours, l’état amoureux simultanément partagé. Mais il est désormais trop tard. Au-delà d’un demi-siècle d’âge, les femmes ne font plus rêver grand-monde. Et au fond, pour quel résultat ? J’aurai connu des formes d’amitié et d’amour moins brûlantes sans doute, mais durables. La messe est dite, je peux me lever sans laisser d’autre regret derrière moi.

Tout en marchant vers l’officine, je souris à cette expérience inédite pour moi consistant à se confronter à la possibilité de sa propre mort. Avant de partir, je suis montée voir mes enfants dans leurs chambres, leur ai dit en riant que je les aimais et avais bien vécu, et de faire une belle fête pour mon enterrement. Je ne crois jamais avoir rien dit de plus honnête qu’en cet instant précis.

Un pas léger après l’autre, j’avance sourire aux lèvres vers l’éventualité de ma disparition. Car oui, je trouve gaie l’idée de fausser compagnie à cette chronique d’une répétition annoncée à laquelle la vie nous confronte en vieillissant, quoique nous en puissions dire.

En ouvrant la porte de la pharmacie, j’ai pensé aux derniers mots de mon arrière grand-père à sa femme, sur son lit de mort : « Marguerite, je n’ai qu’un seul regret. Ne pas t’avoir appris à faire de la bicyclette. » Dernière miette de vie, qu’on pourrait trop vite croire insignifiante, au moment même de se quitter pour toujours.

Mais si drôle et touchante, du fait même d’être dérisoire. L’histoire d’une vie, de toutes nos vies.


16 Commentaires

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16 réponses à “« Je vous aime et j’ai eu une bonne vie. »

  1. On attend la suite, chère Esther, que dis-je, on espère la suite, vite!

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  2. J’espère rejoindre le club des vaccinés prochainement, mais n’étant pas prioritaire (ce dont je me réjouis), je dois encore attendre la prochaine baisse de la limite d’âge.
    Bonne journée, Esther.

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    • J’espère que tu pourras l’être prochainement ! Comme je le disais à Flying Bum, je n’étais pas prioritaire, mais j’ai pu disposer d’un vaccin surnuméraire, qui aurait été jeté autrement. J’aurais attendu sagement commet toi sinon, hors de question pour moi de prendre la place d’une personne prioritaire ! Je sais qu’il y reste bon nombre de places vacantes à la Clinique du Bois – av Marx Dormoy- la semaine prochaine, peut-être peux-tu t’informer auprès d’eux ?

      Aimé par 1 personne

      • Je te remercie Esther, mais j’ai vu mon médecin hier (pour un vieux fond d’asthme chronique). Il m’a proposé de me mettre sur sa liste d’attente et me donnera de ses nouvelles sous quinze jours.
        Sinon, je connais bien la Clinique du Bois, notre première adresse à Lille était à moins de 500 mètres, et c’est là que notre enfant est né !

        Aimé par 1 personne

      • Si c’est imminent, alors tu m’en vois heureuse pour toi 🙂 Mes deux enfants sont nés dans cette clinique eux aussi !

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  3. C est une bien jolie facon de dire le sens d une vie !

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  4. J’adore ton texte!
    Signée une vaccinée

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  5. Un très beau texte (comme toujours)
    Je pense souvent la même chose, sur la vie déjà passée et remplie de bonnes choses, des 2 enfants (adulte ou presque) qui sauraient s’en sortir par eux mes maintenant.
    Pour les femmes quinquas qui ne feraient plus rêver : j’ai des doutes…
    Merci pour ce texte serein

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    • Merci, Etienne. Que tu le trouves serein me renvoie à un de ses aspects que je n’aurais pas formulé comme cela, je l’aurais plutôt qualifié de « détaché. » Mais ton adjectif l’éclaire d’une lumière autre, et c’est bien d’être déplacée dans ses postulats. 🙂

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