« Je ne te retiens pas. »

Tout là-haut, l’orage gronde, l’ampleur de son tonnerre agrandit l’espace.

Sur terre, nous sommes sortis sur la terrasse. Mon fils a passé son bras autour de mon épaule, les miens entourent sa taille et celle de ma fille. Collés les uns aux autres, passagers de notre toute petite sphère dans l’univers immense, nous sommes aux premières loges. Silencieux.

Le ciel stroboscope ses lueurs et je me réjouis de la contemplation émerveillée, l’attention fine que mes enfants accordent à l’événement. Déflagrations de la foudre, flammes dans le noir, éclairs, composent un chaos indescriptible mais font aussi écho à ce qu’il peut y avoir de plus profond en chacun de nous. En cet instant, nous partageons le même mouvement interne d’ouverture à la beauté que provoquent les grands déchaînements de Mère Nature.

Tous nous avons été enfants, adorateurs du Rien, prompts à nous emparer de trois brins d’herbe pour en faire une mer déchaînée sous le vent. Pour l’heure, les plus légers déplacements d’air, subtiles montées d’effluves de pétrichor, la moindre explosion de goutte sur la terre sèche sont autant de réminiscences de cette pêche à l’infime qui exhaussait le réel de nos enfances. Un temps d’écoute flottante aussi, qui – à l’instar du Rire – éclipse le moi, provoque un dessaisissement physique : les visages de mes enfants sont libérés de toute tension, défaits comme dans les rêves.

Gouttes et éclairs se sont faits plus rares, nous réintégrons la maison à regret. Tout instant tendre passe toujours si vite, tout est passé si vite. La vie nous échappe, l’heure est venue de nous séparer, mes enfants partent vivre leur vie d’étudiants hors de la maison, et je vieillis. C’est à dire que je commence à comprendre – au sens étymologique de prendre avec soi, intégrer – qu’il y a dans une vie des choses que l’on fait pour la dernière fois et que le temps du souvenir va arriver.

Se séparer, être séparé. Chacun d’entre nous sait ce que cela signifie, nos vies entières se dessinent dans ce mot. Depuis peu, une toute nouvelle sensation s’exacerbe en moi, prend un relief inédit à la pensée qu’ils ne seront bientôt plus tout à fait là. Je les regarde et leur souris, doucement. J’ai découvert avec eux l’amour qui résiste et grandit avec le temps, mais aussi – comme le disait Sartre – que nous ne sommes jamais indispensables à quelqu’un, juste nécessaires.

Etre séparés. Je les ai armés, il faut y aller et l’on ne devient vraiment humain qu’en affrontant ce danger. Je mets tout le poids de ma tendresse dans mon sourire, je le voudrais bouclier, philtre d’invincibilité propre à les protéger de toute douleur au moment de les envoyer naviguer.

A l’heure de leur départ, mon dernier sourire pour eux sera d’autant plus tendre que je sais désormais de quoi il retourne.

***


17 Commentaires

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17 réponses à “« Je ne te retiens pas. »

  1. Vieillir, c’est comprendre qu’il y a des choses que l’on ne fera (probablement) plus.
    Toujours tes mots si précis Esther.
    Bonne journée.

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  2. Tes mots incisifs tranchent la triste vérité en petits morceaux plus goûteux. Bonne journée chèr Esther.

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  3. Je ne suis pas étonnée que tu aimes les orages toi aussi. Je vous imagine tous les trois brièvement éclairés par l’électricité du ciel. Te lire ici me serre le coeur. Je crois avoir commencé vers l’âge de dix ans à être trop attentive à ces choses qu’on fait pour la dernière fois, à leur accorder trop de poids… En te lisant j’ai une réminiscence de cette peur-panique de couler sous ce poids. J’ai le réflexe de tirer cette peur de l’inconscient vers le conscient, en mettant des mots dessus, afin de tenter de faire barrage au néant. J’essaie aussi de considérer les choses qu’on fait pour la première fois, et qui peuvent continuer de venir vers nous, je l’espère, jusqu’au bout.

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    • Contrairement à toi, et jusqu’à une période encore très récente, je n’ai pas eu conscience du temps qui s’écoulait et de choses révolues. Je veux dire par là que mon échelle de temps interne n’a jamais été chronologique, et que la durée ( notamment les événements de ma vie ) ne sont pas classés par date, mais par intensité émotionnelle. Est « vivant » dans mes souvenirs ce qui m’a touchée en profondeur, mais je suis la plupart du temps incapable d’en restituer la date précise. Cela m’a longtemps donné le sentiment de vivre dans un éternel présent, ou du moins dans une durée indéterminée, sans début ni fin. Avec le départ de mes enfants, qui vont sortir de mon univers a-temporel c’est comme si le temps commettait une effraction , au sens latin de briser une continuité. Une faille temporelle, en quelque sorte, qui ouvre sur un vide dont je sais qu’il a à voir avec celui qui te fait peur. J’en entends d’autant mieux ton angoisse de crouler sous son poids que je me sens angoissée et accablée au réveil depuis quelques temps, ce qui ne m’était alors jamais arrivé jusqu’ici avec cette intensité-là. Poser des mots est une façon de tenter de juguler cet envahissement inconscient, tu as raison. La joie de mes enfants à l’idée prendre leur autonomie et de faire des études qu’ils aiment ( philosophie pour mon fils, école d’art pour ma fille ) m’est heureusement une grande consolation. J’aurai accompli ma mission : leur donner les moyens de trouver leur équilibre et la foi en leur capacité à tracer leur chemin sans moi 🙂

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      • Je te relis et je pense que j’ai eu une trajectoire inverse, en simplifiant les choses, ayant perdu le sens du temps pour pouvoir vivre et ne pas me laisser écraser sous le poids d’un devoir de mémoire. J’espère que je saurai faire aussi bien avec mes enfants mais cette perspective de la dernière fois, je la trouve terrifiante.

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      • J’aime beaucoup cette idée de perdre le sens du temps pour pouvoir vivre, c’est une formulation magnifique 🙂 Et pour ce qui est de faire bien ( ou non) avec nos enfants en la circonstance, je crois que tout ne dépend pas de nous et qu’il faut faire confiance au temps qui les fait grandir en dehors de nous. Les tiens sont jeunes encore, et à l’époque l’idée qu’ils puissent partir m’était difficile à envisager tout comme toi. Je les croyais si vulnérables ! Mais la vie t’aidera à avancer et à te préparer vers cette échéance, sans doute à ton insu, tout comme ta finesse naturelle, dont je pense qu’elle t’est une force immense pour traverser ta vie et ses étapes. D’ici là, accueille les jours qui viennent, tu sais si bien nous en parler 💛

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      • Merci Esther ! Il faut bien avancer n’est-ce pas, avec ou sans force. Tu as raison, chaque chose en son temps ! Je te souhaite aussi courage.

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      • La vie nous pousse dans tous les cas , tu as raison 😉

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  4. helmapo

    Doux et poétique message.
    Ce moment de la séparation est un passage qui débouche sur des liens à réinventer et qui réservent de très belles choses. La distance aide parfois tellement à la proximité.
    Pour l’heure évidemment un petit deuil.
    Je t’embrasse

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  5. Orage mais ô des espoirs… Lire ici résonne tant dans mon cœur de mère, un partage, une consolation exprimée avec cette élégance des mots !
    Je repense à ce proverbe juif « On ne peut donner à ses enfants que deux choses, des racines et des ailes. »
    Accepter « l’excipit » quel immense travail mais quel travail utile, c’est libérer leur itinéraire de nos fatras et envisager le tracé de nouveaux axes de délestage, plus confidentiels, moins encombrés… une véritable formation à temps plein pour obtenir le permis d’éconduire ce syndrome du nid vide. On ne finit jamais d’apprendre de soi et des autres… 😉
    Bien à toi chère Esther et @suivre…

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    • Merci chère Didascalie de tes mots si réconfortants 💛J’aime beaucoup ta formulation de l’excipit et des axes de délestage, elle me parle « juste ». En ce moment, quel chantier, mais l’allégresse de mes enfants à entamer ce nouveau chapitre de leur vie m’est un baume précieux 😉

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