« Ce n’est pas le moment. »

Contretemps et rendez-vous manqués s’accumulent, l’avenir fait figure de lettre morte.

17h pétantes, je suis ponctuelle. Mais au bas de l’immeuble, l’interphone reste muet. J’ai pourtant noté soigneusement la date et l’heure de ce rendez-vous important, cela fait un mois que je décompte les jours qui m’en séparaient. Une angoisse familière m’étreint : si – malgré toutes mes précautions- je m’étais trompée ? Enfant, on me qualifiait de »tête de linotte », et il y a des étiquettes qui ne s’effacent pas, même avec le temps.

Une voix, enfin. « Je vous attendais à 13h45. » Je balbutie, puis la voix reprend : « Revenez dans 1/4 d’heure, je vais quand même pouvoir vous recevoir. » Une fois dans le bureau, court échange sur l’erreur, vite clôturé par mon interlocutrice par un «  C’est un malentendu, on ne saura jamais ». Mal à l’aise, je me tortille sur ma chaise.

Rendez-vous, n.m : rencontre prévue entre deux ou plusieurs personnes à une même heure, dans un même lieu. Force m’est de reconnaître que, depuis tant d’années, cette unité de temps, de lieu et d’action tient pour moi de triangulation quasi impossible.

Lorsque cette coÏncidence tant espérée se produit, elle s’apparente alors dans mon esprit à une sorte de petit miracle, mais qui contient un poison : la transgression du principe de causalité. Si les choses arrivent, elles ne sont en effet pas liées à mon bon vouloir ou à un quelconque lien de cause à effet : le hasard reste le maître.

Au fil des années et des rendez-vous manqués, ce sentiment de mon incapacité à avoir prise sur le temps, doublé d’une perception particulière qui me permet de prédire certains événements futurs ou d’en visualiser d’autres appartenant à des passés lointains, ont nourri ma conviction que l’espace et le temps n’ont qu’une valeur relative.

Dans tous les cas, je ne peux que constater combien cet état de choses hypothèque l’avenir. Depuis des mois, je tourne en rond autour de mes projets sans arriver à mettre quoi que ce soit en route, taraudée par l’angoisse. Ce ne sont pourtant pas les idées qui me manquent, mes cartons regorgent de dessins, gravures, recherches textiles… en attente de finalisation. Même la crainte qu’il soit bientôt trop tard pour les réaliser ne suffit pas à me motiver.

« Pourquoi ne termines-tu jamais ce que tu commences ? » Sempiternelle question, à laquelle je serais bien en mal de répondre, et dont je cherche l’origine, bien consciente que le malaise que cette procrastination génère est le signe qu’un événement du passé me travaille et contamine ma vie actuelle. Ne jamais concrétiser ses projets, c’est ignorer les exigences de la temporalité, et cela renvoie forcément à quelque chose, mais quoi ?

« Pourquoi ne termines-tu jamais ce que tu commences ? » Il faudrait tant de conditions, que tant de choses coïncident… Il faudrait un petit miracle, oui, en tant qu’un miracle possède ce que le surnaturel a de si fascinant : nous arracher à nos conditions, à notre condition d’êtres historiques.

Nous sortir du temps.

***

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9 Commentaires

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9 réponses à “« Ce n’est pas le moment. »

  1. Merci vous intéresser à ma « Grenade »
    « Le texte de Freud:
    « Symptôme inhibition et angoisse » pourrait vous parler à propos de ces procrastinations qui vous gâchent la vie…

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  2. Sensible.
    Comme toujours.
    Vous êtes revenue, c’est un plaisir.

    Aimé par 1 personne

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