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« Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse. Oblige-toi à tournoyer. »*

Les enfants sont partis vivre leurs vies adultes, j’ai remis le chauffage dans la maison. Son enveloppement tiède cautérise.

Lever tardif, ce matin. Je flotte dans un quotidien dont j’avais perdu le souvenir : une vie sans enfants. Traversée de courants contraires, je rumine idées et projets d’avenir, tout en ayant le curieux sentiment de m’empêcher moi-même de m’y atteler.

La maison devenue trop grande s’effiloche, elle est en vente. Caves et pièces essaiment leur contenu à tous vents. Il faut faire place nette, tout laisser derrière soi, et ce faisant, affronter le paradoxe suivant : pour faire le vide, il faut tout enlever, absolument tout, sauf le vide.

Le vide, c’est l’Inconnu. Année après année, j’ai infusé la moindre parcelle du monde à ma disposition pour nourrir le temps et l’espace de mes rêves et en accoucher. Mais je sens que l’heure est venue de laisser faire le Vide. Comme si agir éludait d’emblée ce que j’ai à en apprendre. En aurai-je le courage ? Quand tout est vide, on n’est plus protégé, et il faut alors accepter de se laisser traverser, supporter cette vacuité et en attendre les effets.

J’ouvre les pièces, l’une après l’autre, je dois inaugurer le bal de la journée qui commence. La chambre de ma fille est calme, mais – même débarrassée de son contenu – continue d’exister en tant que telle, et constitue désormais un espace inhabité dans lequel je peux marcher, courir, m’allonger, crier, danser, rire, chanter ou me taire… tout comme m’y asseoir et ne rien faire. Je souris : les murs n’ont aucune importance, la pièce n’est plus un contenant, son vide est devenu un contexte, un espace de possibles, que je peux déployer à l’infini au gré de mon imagination. Rien à voir avec le néant des nihilistes.

Oubliées les chambres désertes qui serrent le cœur, la maison vaisseau-fantôme. Dans l’espace nu, on devient libre de circuler et de se percevoir. J’entends mes pieds nus effleurer le sol, le souffle soudain plus ample de ma respiration, mon cœur qui reprend sa course joyeuse.

Dans le vide, on chemine.

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« L’homme libre suit la Voie, il n’est pas domestiqué ni dressé, il est vide comme le Ciel ». Tchouang Tseu

*René Char, Fureur et mystère.

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« Je ne te retiens pas. »

Tout là-haut, l’orage gronde, l’ampleur de son tonnerre agrandit l’espace.

Sur terre, nous sommes sortis sur la terrasse. Mon fils a passé son bras autour de mon épaule, les miens entourent sa taille et celle de ma fille. Collés les uns aux autres, passagers de notre toute petite sphère dans l’univers immense, nous sommes aux premières loges. Silencieux.

Le ciel stroboscope ses lueurs et je me réjouis de la contemplation émerveillée, l’attention fine que mes enfants accordent à l’événement. Déflagrations de la foudre, flammes dans le noir, éclairs, composent un chaos indescriptible mais font aussi écho à ce qu’il peut y avoir de plus profond en chacun de nous. En cet instant, nous partageons le même mouvement interne d’ouverture à la beauté que provoquent les grands déchaînements de Mère Nature.

Tous nous avons été enfants, adorateurs du Rien, prompts à nous emparer de trois brins d’herbe pour en faire une mer déchaînée sous le vent. Pour l’heure, les plus légers déplacements d’air, subtiles montées d’effluves de pétrichor, la moindre explosion de goutte sur la terre sèche sont autant de réminiscences de cette pêche à l’infime qui exhaussait le réel de nos enfances. Un temps d’écoute flottante aussi, qui – à l’instar du Rire – éclipse le moi, provoque un dessaisissement physique : les visages de mes enfants sont libérés de toute tension, défaits comme dans les rêves.

Gouttes et éclairs se sont faits plus rares, nous réintégrons la maison à regret. Tout instant tendre passe toujours si vite, tout est passé si vite. La vie nous échappe, l’heure est venue de nous séparer, mes enfants partent vivre leur vie d’étudiants hors de la maison, et je vieillis. C’est à dire que je commence à comprendre – au sens étymologique de prendre avec soi, intégrer – qu’il y a dans une vie des choses que l’on fait pour la dernière fois et que le temps du souvenir va arriver.

Se séparer, être séparé. Chacun d’entre nous sait ce que cela signifie, nos vies entières se dessinent dans ce mot. Depuis peu, une toute nouvelle sensation s’exacerbe en moi, prend un relief inédit à la pensée qu’ils ne seront bientôt plus tout à fait là. Je les regarde et leur souris, doucement. J’ai découvert avec eux l’amour qui résiste et grandit avec le temps, mais aussi – comme le disait Sartre – que nous ne sommes jamais indispensables à quelqu’un, juste nécessaires.

Etre séparés. Je les ai armés, il faut y aller et l’on ne devient vraiment humain qu’en affrontant ce danger. Je mets tout le poids de ma tendresse dans mon sourire, je le voudrais bouclier, philtre d’invincibilité propre à les protéger de toute douleur au moment de les envoyer naviguer.

A l’heure de leur départ, mon dernier sourire pour eux sera d’autant plus tendre que je sais désormais de quoi il retourne.

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« Même pas un endroit où pleurer seule. »

Le week-end s’achève sens dessus-dessous. La maison est un bazar sans nom.

Ce soir, je n’ai plus de mots. Le désordre qui règne dans toutes les pièces -sans exception- est indicible. Ranger ? La lutte est sans issue, toujours recommencée, éternellement vouée à l’échec. Tout cela n’a aucun sens, m’anéantit : dans ce chaos, il n’y a pas de « pourquoi » possible, rien que l’arbitraire des objets qui imposent leur loi.

Habituellement, domestiquer le désordre ambiant ne me préoccupe pas outre mesure. La désorganisation quasi permanente de l’espace familial contient la dose de créativité et de souplesse nécessaires à l’idée que je me fais d’une maison vivante. Mais ce soir, ce déferlement contient une menace : la sensation curieuse que les objets me rentrent dedans.

Ma relation avec eux s’est toujours avérée conflictuelle. Pieds et coins de table, poignées de porte, vitres, meubles… sont autant de pièges contre lesquels je bute perpétuellement. Leurs surfaces me repoussent comme les élastiques d’un ring, je ricoche sans prise, la désorientation est immédiate. Je ne sais plus où je me trouve. Victoire par chaos.

Frontière mal établie entre le soi et le non-soi, que les objets perturbent. Seule, l’immersion complète dans l’eau me permet d’expérimenter pleinement ce qui participe du « dedans » et du « dehors » de l’enveloppe corporelle. Le reste du temps, l’espace est un lieu toujours vaguement flottant, dans lequel ne tiennent aucune position ni ancrage précis. Avec en corollaire, la question que cela induit : suis-je dans ma tête ou dans le monde réel ?

Retranchée dans le canapé, j’embrasse du regard l’étendue du désastre. Supportable tant qu’un minimum d’harmonie reste maintenu, la dissonance excède en cette fin de journée un point de saturation. Dispersés aux quatre coins de la pièce sans aucune cohérence, tout en angles, aspérités et arêtes vives, les objets fragmentent et poinçonnent en « miroir » l’unité intérieure de laquelle je tire habituellement le sentiment d’exister. L’angoisse de morcellement, voilà le lieu de la menace.

Le confinement, et maintenant le couvre-feu, ont fait émerger ce paradoxe : douillette dans un premier temps, la cohabitation permanente avec les objets comme avec mes proches a rétracté mon espace vital, et l’affecte. Depuis quelques temps, la proximité que j’entretiens habituellement avec eux prend des accents de promiscuité, attaque mon intériorité. La maison fonctionne en open space, chacun y évolue sous le regard constant des autres et je n’y ai pas d’endroit réellement à moi, à savoir qui ne soit pas partagé. Coercition subtile, mais redoutablement efficace : la nuit dernière, j’ai à nouveau rêvé d’évasion. A demi-morte d’angoisse d’être attaquée, je cherchais ma voiture dans un parking pour m’enfuir, sans jamais la retrouver.

Jusqu’à l’âge de 33 ans, j’ai vécu seule. Aujourd’hui encore la domesticité et ses contraintes restent compliquées, la cohabitation avec autrui vécue fondamentalement comme une abrasion. Les années qui s’accumulent et la douleur quasi-permanente ajoutent aussi à cet effritement, au point que j’ai de plus en plus souvent la sensation d’errer comme un fantôme dans mon corps désaffecté.

Il me faut un no man’s land. Un lieu dans lequel préserver l’ultime réduit du dedans de soi*, sans lequel l’essence d’un être s’altère, jusqu’à complète disparition.

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  • in « La dénaturation carcérale. Pour une psychologie et une phénoménologie du corps en prison »,
    J. Chamond

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« Rien que du blanc à songer ».

Il neige ! Joie d’enfance. A à la fenêtre, rêve de verre. La blancheur du monde va droit au soleil du cœur.

Émiettement et cristallisation. Dehors, les flocons virevoltent de petites expériences métaphysiques : cristaux tous différents, figures combinatoires sans fin, à chaque fois changeants et nouveaux, ils sont l’Infini qui danse.

Le ciel s’éparpille, la neige voile le réel, et le calme suscité par l’effacement des signes et traces dont le paysage nous sature est une simplification qui porte en elle un apaisement, mais produit aussi une contemplation sans ennui. A travers le suspense de la chute des flocons – dont je guette et redoute tout autant l’issue ! – et le miracle de cette lente métamorphose, la neige renoue les fils de nos imaginaires avec ceux de notre capacité à nous émerveiller.

Une fois blanchi, le paysage deviendra son propre fantôme, mémoire dont on reconnaîtra vaguement les formes, mais sans plus en être certain. Nul ne pourra plus se fier aux apparences, tout sera dénaturé, et cette entreprise de déstabilisation implacable laissera place à une désorganisation dont les enfants ( de tous âges ! ) connaissent la joie folle : ski de fond sur les plages, luges dévalant à pleine vitesse les rues en pente des grandes villes, batailles de boules de neige entre inconnus aux arrêts de bus… le grand Carnaval blanc rend possible tous les renversements.

Bien sûr, bien sûr, loin de moi l’idée d’oublier que les rigueurs jansénistes du froid exacerbent la douleur de ceux qui ne peuvent s’en protéger, mais je ne peux m’empêcher d’espérer que cette éphémère blancheur du monde crée – ne serait-ce qu’un temps- un lieu pur, dans lequel nul n’aura laissé d’empreinte ni sali l’espace si clair de nos joies intérieures.

Blanc sur noir. La suprématie de la lumière sur la couleur réveille l’âme, cristallise une intensité que j’accueille en moi dans un élan qui, je le sens, prend pourtant sa source dans l’immobilité à laquelle nous astreignent les chutes de neige, jusqu’à ce qu’elles s’arrêtent.

Dans ce hors temps, j’apprends à regarder passer ma vie, ouvrir une fenêtre sur ce que nos vies modernes occultent dans la palpitation effrénée de tous leurs instants : l’Éternité.

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« Et toute la nuit, à notre insu, sous ce haut fait de plume, portant très haut vestige et charge d’âmes, les hautes villes de pierre ponce forées d’insectes lumineux n’avaient cessé de croître et d’exceller, dans l’oubli de leur poids. » Saint-John Perse, « Neiges » (1944), dans Exils, Poésie/Gallimard.

*« Rien que du blanc à songer » Extrait de la lettre de Gênes datée du 17 novembre 1878, d’Arthur Rimbaud.

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On est vendredi, et je viens te dire que je t’aime.

Sur mes mains, un parfum d’enveloppe de noix fraîche. Depuis combien de temps ne m’étais-je pas réjouie de découvrir une odeur inconnue ?

Gaieté du Vendredi ! Une porte s’ouvre dans le tunnel des obligations hebdomadaires, on en franchirait presque le seuil en hurlant de joie. Pour moi, l’après-midi sera buissonnière, sa saveur celle d’un temps non plus compté, mais vécu. La campagne flamande m’attend. Tout scintille alentour, la belle lumière métallique du Nord accroît d’un cran mon allégresse à la perspective de glaner noix, mûres, noisettes… dans la réserve naturelle découverte il y a peu, heureusement dissimulée aux regards par une imposante briqueterie.

Arrivée sur les lieux. Un calme absolu règne et j’avance – indienne – dans la végétation dense et libre des marais peuplés d’oiseaux qui parsèment le site. Au-dessus d’une roselière, un balbuzard pêcheur plane. Bien vivant, le plaisir de reconnaître les espèces – patiemment nommées par mon père au cours de nos promenades lorsque nous étions enfants mes frères et moi- ne s’est pas flétri avec les années. Merveilleux héritage que celui consistant à nous lester de ces indices du monde, pour nous laisser ensuite partir librement à la traque au sens que nous voulions leur donner.

Tapie dans une cabane d’observation, je guette. Un froissement de feuilles, soudain. Une aigrette surgit, et la grâce de son envol est l’émerveillement qui récompense – sans jamais faillir – toute attention fine portée à la danse moléculaire du vivant. J’ai porté mes mains à la bouche pour étouffer un cri de surprise et ne pas effaroucher l’oiseau. Au creux de ma paume, l’odeur laissée par l’enveloppe légèrement écrasée et humide des noix fraîches que j’ai ramassées en chemin me saisit : citronnée, un peu âcre avec un fond capiteux, elle m’était jusqu’ici inconnue. J’inspire profondément, flaire chaque repli de peau pour m’en imprégner. Oh, le plaisir de l’étonnement, de sa répétition avide ! Sentir, goûter, palper, écouter… : sédiment des années d’enfance, puissance de cette ressource qui m’aura épargné de revenir de tout, et me permet encore aujourd’hui d’inventorier le monde de tous mes sens quand les heures ne sont pas scandées et qu’il devient alors possible d’arpenter librement l’univers infini.

Sur la route du retour, bonheur de la vitesse et du vent à moto. Le soir est lumineux, la campagne environnante calme, et la joie dont m’ont imprégnée les lieux est un baptême païen qui reconnecte à la vérité simple d’un Amour englobant dans une seule et même vibration notre univers et tous ses êtres vivants.

Dans quelques minutes, je franchirai le seuil de la maison, nous sommes vendredi et je viens te dire que je t’aime.


Je croyais jusqu’alors que l’amour était reliance, qu’il nous reliait les uns aux autres. Mais cela va beaucoup plus loin ! Nous n’avons pas même à être reliés : nous sommes à l’intérieur les uns des autres. C’est cela le mystère. C’est cela le plus grand vertige.

C.Singer, Derniers fragments d’un long voyage.

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« Tu dors ? »

Nuit agitée. Réveillé par mes soubresauts, tu t’inquiètes d’un possible cauchemar.

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« Rien n’étant prévu, tout peut arriver. »

Une tourterelle niche dans le noisetier. Détail minuscule, au cœur d’une vie que la pandémie ramène à son principe élémentaire : être présent à ce qui advient. Lire la suite

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« Appelez-moi le responsable. »

Le confinement est à peine entamé, et déjà l’on entend parler de « décompte nécessaire » des responsabilités à la « libération ». Prémices délétères.

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« C’est le corps et la tête qui se font la guerre »

Il pleut, encore ! Cet été, pour la première fois de mon existence, je n’ai pu prendre de vacances et le soleil me manque. Je ne sais plus où j’en suis. Lire la suite

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« Je garde le souvenir de tes cheveux châtain »

Samedi, 10 heures à peine. A côté de ton café, le serveur a déposé une bière. Ce n’est pas la première de ta journée, je l’ai lu dans tes yeux quand tu es arrivé. Lire la suite

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