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« Tu es adulte, mais pas finie. »

Les bougies de mon gâteau d’anniversaire ont un peu coulé. Les années s’additionnent, il me faut plus de temps pour les souffler. « Tu es adulte, mais pas finie» : quoiqu’ancienne, ta boutade reste juste, et je souris à cette flammèche d’enfance qui n’en finit pas de se consumer en moi. Vieillir oui, mais devenir adulte ?


Inachevée. Telle je suis, telle je resterai. J’ai mis de côté l’idée absurde de me parfaire, comme s’il fallait remettre à plus tard le fait d’être totalement soi, vivre indéfiniment dans cet espoir. D’ailleurs, sait-on jamais qui on est ? On croit qu’en vieillissant on saura, et – un jour – en entamant un énième dessert d’anniversaire, on découvre que non, toujours pas. Et que c’est très bien comme ça.

La pandémie a fissuré la routine de nos vies. Comme tout un chacun, j’ai été ramenée à l’instant présent, sans plus pouvoir tirer de plans sur la comète. Hormis vivre au jour le jour, hic et nunc, dans l’incertitude de l’à-venir. Les choses se sont faites, défaites, refaites, dans un désordre pourtant régénérant en ce sens qu’il a restauré pour moi un émiettement, une a-synchronie nécessaires. Au fil de l’écoulement de ce temps disloqué, je me suis sentie une nouvelle personne chaque jour, chaque mois, sans aucun souci de prendre la suite de moi-même.

Peut-être la nécessité de cet émiettement m’est-elle personnelle, dans la mesure où elle est probablement liée à ce que certaines études ont démontré d’une faible cohérence centrale qui dominerait toutes les expériences sensorielles des personnes autistes, et conduirait à une perception fragmentée des informations. Perception particulière, qui a certes des désavantages dans le sens où elle peut se révéler particulièrement envahissante, voire déstructurante pour qui l’expérimente. Mais aussi – ce que ne souligne à ma connaissance aucune étude et sans que je puisse l’expliquer -, procure l’inestimable avantage de me donner accès à une connaissance du dedans, sensible, dont l’acuité et l’intensité sont source d’un plaisir indescriptible.

Cette adaptation involontaire créée par la pandémie aura eu une autre conséquence vertueuse inattendue : en m’intimant à vivre dans l’instant, elle m’aura définitivement débarrassée de l’injonction sociale à être une identité continue, stable, circonscrite, et permis d’être enfin, simplement, à ce que je vis.

Mes mues gisent à terre. Tout ce qui m’est nécessaire à vivre une vie vibrante, brillante, est présent en moi : soit ma capacité à créer, que cette désorganisation générale a réactivé. En me donnant le temps de l’exercer, mais surtout en restaurant de manière mimétique un chaos intérieur qui est au cœur du désir, initie sa pulsion.

Pulsion qui nous décentre, nous projette hors du temps, hors de nous-mêmes. Quand on crée, on est enlevé à soi-même, saisi, totalement immergé dans l’instant. Je ne parle ici pas de pleine conscience (qui suppose un exercice de concentration donc de volonté et de contrôle), mais bien au contraire d’une pleine inconscience : de soi, de l’extérieur, du temps. Rien n’existe en dehors de la puissance de ce qu’on éprouve quand on crée. Il n’y a plus de dehors, juste le plein intérieur et la violence de cette captation soudaine et totale. Sauvagerie vitale, sans thermostat, dérégulation absolue. A tel point qu’être saturé.e par cette puissance est « tout à fait mal vu par le quant-à-soi de l’adulte, pour qui ne pas être englouti dans la pulsion, les émotions constitue un progrès. »*

Pour moi, tout se joue à l’exact inverse. Sans cette puissance irraisonnée, je ne suis plus moi. Ma part déraisonnable, mon hyperémotivité, mon impuissance à contrôler le flot de mes émotions sont les racines ma capacité à penser, ma conscience même. Leur saturation, propre à l’autisme et son fonctionnement, mon essence.

J’aurai passé une grande partie de ma vie à me contrôler pour m’adapter à l’attente de la société, à l’injonction irréalisable à devenir une adulte accomplie. En arrêtant de prendre sur moi, en renouant avec ce déséquilibre qui relance indéfiniment et permet d’aller de l’avant, j’ai retrouvé le bonheur de la réinvention permanente. Et partant, la profondeur et la radicalité de cette immersion dans laquelle la joie de créer est parfaite, complète, habite le monde, infuse l’univers, submerge tout, imbibe chaque parcelle de l’existence.

Sans fond, sans fin. Quand on est habité.e par cette joie-là, rien n’est jamais défini, ni figé. Dans cette corporéité sans contours, on danse avec les atomes.


« Tout ce qui est simple, tout ce qui est fort en nous, tout ce qui est durable même, est le don d’un instant.(..) On se souvient d’avoir été, on ne se souvient pas d’avoir duré. » G.Bachelard, l’intuition de l’instant.

*R.P Droit « Esprit d’enfance. »

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« C’est le corps et la tête qui se font la guerre »

Il pleut, encore ! Cet été, pour la première fois de mon existence, je n’ai pu prendre de vacances et le soleil me manque. Je ne sais plus où j’en suis. Lire la suite

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« Ca bouge tout le temps »

Déluge. Au loin, le paysage, à grande vitesse. Sur la vitre du wagon, pourtant, les gouttes avancent d’un bord à l’autre dans une lenteur contradictoire. La pluie met le monde sous camisole.

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« Comment tu sais ça ? Je ne sais pas, mais je le sais. »

Tout est allé très vite. Je sais ce qui m’attend, je l’ai déjà vécu.

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Entre nous, dans cet espace qu’il faut bien appeler parloir, il y a la vitre. Lire la suite

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