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« On y va ? »

Finis les alibis, les défausses. L’atelier est prêt, j’ai enfin un espace dans lequel articuler ma solitude.

Mon Graal sommeille dans une pile de cartons qui, pour l’heure, encombre ce lieu dont j’ai tant rêvé : un atelier. L’heure n’est plus à la sédimentation. Ma colère, ma peur, mon désir, mon âme… sont autant de blancs cailloux qui auraient longtemps cheminé dans la forêt de l’inconscient.

Encore emballés, dessins, gravures et projets jamais achevés me somment de leur donner corps : « Que vas-tu faire de nous ? ». Mais l’habituelle poussée joyeuse de mes élans de créativité s’est muée en tord-boyaux. Je suis en apnée au seuil d’un gouffre creusé par l’effraction brutale de la trahison, de l’injustice, puis de la maladie tout au long des années délétères que je viens de traverser.

Le temps met en état de siège. Il y a désormais un « avant » et un « après » dans ma vie, la souffrance a altéré mon rapport au monde. Impossible de retrouver la gaie pulsion qui rendait ma vie si légère. L’angoisse est un étranglement qui sonne langue étrangère, s’étend chaque jour un peu plus. La terre vacille, ma santé, celle de mes parents vieillissants aussi. Des perspectives inenvisageables prennent figure, en Ukraine, aux portes de l’Europe. Au 21ème siècle !

Créer dans un monde en dérive quand la vie tient du compte à rebours ? Tout me semble si dérisoire, grotesque, insignifiant. Pourtant, aussi astringente qu’elle puisse être, la souffrance extirpe une essence en nous signifiant que nous sommes vivants, érige ainsi le principe de vie au-dessus de tout.

En ouvrant un premier carton, un nœud s’est relâché, une vibration est revenue, qui ne passe peut-être plus aujourd’hui plus par la jubilation, mais doit trouver une autre formule, faire œuvre au noir. J’ai désormais une chambre à moi, une cellule qui est aussi la condition de ma liberté. Je vais m’atteler à y retourner ma peau, faire face pour ne pas me laisser réduire à cette souffrance qui ne me renvoie qu’à moi-même, est comme un mensonge sur ce que je suis et dans laquelle je ne me reconnais pas.

Je est une autre.


 » À cette limite de l’imaginaire et du monde, la souffrance nous situe en tant qu’êtres humains : si elle est déchirure, elle est aussi passage étroit, porte étroite, par où se fait entendre l’invitation à devenir Autre que ce que j’imagine être, à naître comme sujet pour un Autre. Elle est le corollaire de notre devenir dans le monde. Tant que l’homme souffre, il peut encore faire son chemin dans le monde. » Denis Vasse, in « Le poids du réel, la souffrance. »

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« C’est de l’auto-sabotage permanent. »

J’ai fait le vide, tout laissé derrière moi. Mais j’hérite de la possibilité de renouer avec l’inconnu.

La maison est vendue, les enfants sont partis, et j’ai abandonné mon travail, faute d’en tirer une rémunération décente. Je flotte dans un vide effrayant, tout en pressentant qu’il va en émerger quelque chose.

Pas un jour ne se passe sans qu’entourage et amis ne multiplient les mises en garde, prêchant la nécessité du principe de précaution. Posture pétrie de sollicitude, mais aussi de l’angoisse que provoque en eux cette mise à nu. La radicalité de mon geste effraie.

Hier, au cours d’une conversation, l’accusation d’auto-sabotage si souvent proférée à mon encontre a ressurgi : « Tu construis une marche, c’est aussitôt pour la détruire. Tu n’arriveras jamais à le monter, ton escalier. » Mais qui a postulé que je voulais construire, voire monter cet escalier ? Je me suis gardé de répondre. L’acharnement si contemporain consistant à organiser, planifier, matérialiser, embarqués dans l’idée que nous ne pouvons qu’aller de l’avant, m’a toujours évoqué la course absurde et folle du hamster dans sa roue. Dont le mouvement ininterrompu m’accable, alors même que le moment où la bestiole perd inéluctablement le contrôle – et est éjectée de sa roue sans ménagements ! – déclenche immanquablement mon hilarité la plus pure.

Oui, vouloir perdre le contrôle est à la racine de mon choix. Dans l’entre-deux vies que je traverse, je ne peux plus rien programmer. Seulement espérer une transformation, attendre la dissolution définitive du plus petit souvenir de toutes ces journées rodées comme un numéro de claquettes, passées à se tenir dans la complaisance de ce que l’on est et de ce que l’on sait faire.

De la même manière, abandonner ma vie telle qu’elle était desserre l’étouffement provoqué par la pléthore de choix auxquels nous confronte notre société de l’Avoir, ce système boursouflé dans lequel on nous enjoint sans relâche à changer de téléphone, d’ordinateur, de voitures, de vêtements… véhiculant par là même l’idée délétère qu’il nous est impossible de renoncer à quoi que ce soit.

Au fil des semaines, des images mentales totalement inhabituelles s’imposent peu à peu, dessinant un espace immense à investir, ouvrant le passage à une autre dimension. L’accablement le dispute parfois à l’enthousiasme, mais la vigueur d’une injonction intérieure à laquelle je ne peux échapper relance un élan dont j’avais fait le deuil : désirer être, tout simplement.

Renoncer pour désirer ? Nul auto-sabotage dans tout cela, mais l’aventure consistant à accueillir une vie dans laquelle vide extérieur et intérieur créent un espace immatériel sur lequel je peux projeter, créer, effacer, recommencer indéfiniment, sans jamais avoir pour objectif préalable de concrétiser définitivement mes intentions. Et dans lequel je peux expérimenter le plaisir du remaniement constant, sur lequel repose justement le mouvement du désir.

Plus encore, ce renoncement m’offre une inestimable opportunité : exercer pleinement ma liberté.

***


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« C’est mon corps, et ce sont mes choix. »

J’ai 57 ans aujourd’hui. L’année de mes 15 ans, les hommes sont entrés dans ma vie. Engagés dans la bataille consistant à obtenir le statut d’Unique.

Pourtant, jusqu’à mes 33 ans, j’ai vécu seule. Attachée à personne, mais reliée à tous. Solitaire, sans être isolée. Je n’éprouvais pas le besoin de partager mon quotidien, l’idée ne m’effleurait même pas l’esprit. Toute mon énergie était mobilisée par la conquête de mon individualité, à l’époque envisagée comme la colonne vertébrale d’une vie bien menée. D’abord être un individu, avant d’être une femme, une mère ! Autant de rôles et étiquettes que je rechignais à endosser, en tant qu’elles m’étaient assignées d’emblée par mon contexte familial et social.


« Alors, tu as trouvé ta moitié ? » A chaque mariage d’un membre de ma génération, la question m’était posée, boutade sous laquelle pointait immanquablement l’injonction à rentrer dans le rang social. Comme si privilégier mon individualité constituait une infidélité au groupe, dérogeait à l’idée que mon entourage se faisait d’un être socialement acceptable. J’esquivais la question, fulminais intérieurement.
Car à qui aurais-je bien pu m’ouvrir de ce paradoxe que je portais en moi : me sentir capable d’aimer plusieurs personnes à la fois et dans le même temps incapable d’aimer qui que ce soit exclusivement ? Trouver un partenaire n’avait rien d’une nécessité : j’avais plein d’amoureux et j’étais bien toute seule.
Déjà, l’idée qu’on puisse « appartenir » à quelqu’un me semblait d’une misère intellectuelle absolue, recroquevillée sur l’exclusivité sexuelle et notre incapacité à penser notre corps comme libre et autonome, comme notre propriété inaliénable. Comment pouvait-on ne pas comprendre que faire du corps de l’autre un lieu de pouvoir, d’assujettissement, ne serait jamais qu’une piètre façon de conjurer le fait qu’il nous échappe intrinsèquement ?


Deux décennies et des poussières de vie en couple plus tard, je n’ai toujours pas réussi à me faire entendre. Mon corps est en déroute, il ne m’appartient même plus, et d’une certaine façon, en rentrant dans le rang de la monogamie, j’ai collaboré à ma propre oppression. Sans imaginer qu’accepter que mon corps devienne un objet d’emprise lui ferait porter la colère de ce qui reste sans voix, le transformerait in fine en champ de bataille : car se révolter, se défendre ou se détruire sont des actes ultimes d’affirmation libre de propriété.*

Ma fille vient d’entrer en trombe dans ma chambre, un immense sourire teinté d’un zeste de provocation éclaire son visage. D’un geste, elle remonte la manche de son tee-shirt, exhibe fièrement son premier tatouage, conquis de haute lutte à l’issue de grands débats familiaux. Première affirmation de liberté individuelle via un emblème graphique aujourd’hui largement répandu dans sa génération, dont j’aime à croire qu’elle sera celle de la véritable liberté sexuelle et du droit à disposer librement de son corps, là où la soi-disant libération sexuelle de ma génération s’est réduite – avec l’aide de la pilule- à séparer l’acte sexuel de sa fonction de reproduction. Mais j’ai 57 ans, le train est passé, je regarde ma fille, toute jeune femme de 19 ans, et je songe :

Ne te laisse jamais faire, petite fille, montre tes dents. Résister, faire face à ses peurs, sectionner un à un les fils de l’asservissement, c’est aussi se débarrasser de la peur d’être libre.

***

« La question, c’est comment vivre avec les résidus dans sa vie, avec ce que vous n’avez pas pu faire, pas pu dire, pas eu le temps de réaliser. Plus on s’obstine à les ignorer, plus ils s’accrochent. » M.de Hennezel, Vivre avec l’invisible.

* in, «La dénaturation carcérale. Pour une psychologie et une phénoménologie du corps en prison » Jeanine Chamond, Virginia Moreira, Frédérique Decocq, Brigitte Leroy-Viémon

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« Je sens l’étau qui se desserre.»

Un énième verre vient d’exploser sur le carrelage. Les choses m’échappent, mon corps se comporte de plus en plus souvent en traître. Il y a de la friture dans mes interactions avec mon environnement, mais l’isolement social provoqué par la pandémie n’est pas seul en cause.

L’heure est venue d’aller dormir. Hélas, le verre de lait supposé m’aider à convoquer Morphée n’est plus que flaques et fragments de verre éparpillés sur le carrelage de la cuisine. Bien qu’hors de propos en de si vénielles circonstances, une bouffée de désespoir m’étreint. Comme si m’accorder le moindre petit plaisir s’avérait depuis quelques temps immanquablement hors de portée, comme si je n’arrivais plus à obtenir de retour.

Même la technique consistant à convoquer le souvenir d’une caresse, d’un baiser, d’un endroit aimé… ne suffit pas à apaiser cette montée de stress intempestive : libido en berne et douleurs chroniques ont lentement corrodé toute possibilité d’accueillir et de ressentir le moindre influx sensoriel plaisant. Au cœur de tels moments d’angoisse catastrophique, il y a urgence pour moi à trouver des sensations corporelles propres à restaurer rapidement le sentiment d’exister dans mon corps.

Mon corps ne m’appartient plus. M’a-t-il d’ailleurs jamais appartenu ? J’ai l’impression de n’avoir jamais été réellement touchée. Force m’est de constater qu’encore aujourd’hui, sensation externe et ressenti interne ne coïncident pas. Or, sans mémoire de cet accolement-là, la sensation reste inaffectée, c’est à dire qu’elle n’atteint pas son but et ne provoque dès lors rien en retour. Je suis une page blanche sur laquelle les sensations peinent à s’imprimer, un corps en peine de mythologie personnelle.

Mais il est trop tard pour faire marche arrière. Mon corps devient chaque jour plus pesant, corps que je traîne, corps à la traîne, entité fantôme dont je conserve – à la manière d’un membre amputé – la conscience, mais plus la sensation. Curieux cadeau du vieillissement qui veut qu’on perde peu à peu le ressenti de son corps mais que la carte mentale du corps « d’avant » persiste.

Au fur et à mesure que se déconstruit l’image de ce qui me tenait lieu de corps, je réalise combien la perte des ressentis corporels modifie l’évidence, la familiarité naturelles que j’entretenais avec lui. Il se passe des choses en son intérieur qui ne dépendent pas de moi, et cette entité toujours vécue comme inaliénable me devient à présent étrangère, chacune de ces modifications provoquant une forme de dénaturation.

Le résultat est sans appel : la perte de la sensation d’unité provoquée jusqu’ici par les retours sensoriels et sociaux de mon environnement écorne mon habituel sentiment de solidité intérieure. J’ai l’impression d’habiter un palais de cristal, une chiquenaude le suffirait à fendiller de toutes parts. Peu à peu, l’étau du monde extérieur se desserre, je n’ai plus prise sur les choses et tout me fait défaut.

Victoire par chaos. Hier, Eros apportait la preuve, aujourd’hui Thanatos et la souffrance. Deux faces d’une même réalité : l’une jusqu’ici naturelle, l’autre encore étrange, porteuse d’un langage que je ne comprends pas d’instinct.

En s’imposant à la conscience, l’extinction des sensations, du désir, du sujet désirable – donc désirant – génère une inflammation. L’incendie est déclaré, mais impossible d’extirper cette épée de Damoclès qui s’enfonce chaque jour un peu plus profondément, d’échapper à ce qu’elle impose : regarder sa propre mort de son vivant, et lui faire face, yeux grands ouverts.

Il faut le temps que la greffe prenne.

***


« La conscience est soutenue par le corps, et vacille et se tient sur la pression tremblante du sang comme la coquille d’oeuf sur un jet d’eau. » Paul Valéry, Cahiers I, Soma et CEM.

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« Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse. Oblige-toi à tournoyer. »*

Les enfants sont partis vivre leurs vies adultes, j’ai remis le chauffage dans la maison. Son enveloppement tiède cautérise.

Lever tardif, ce matin. Je flotte dans un quotidien dont j’avais perdu le souvenir : une vie sans enfants. Traversée de courants contraires, je rumine idées et projets d’avenir, tout en ayant le curieux sentiment de m’empêcher moi-même de m’y atteler.

La maison devenue trop grande s’effiloche, elle est en vente. Caves et pièces essaiment leur contenu à tous vents. Il faut faire place nette, tout laisser derrière soi, et ce faisant, affronter le paradoxe suivant : pour faire le vide, il faut tout enlever, absolument tout, sauf le vide.

Le vide, c’est l’Inconnu. Année après année, j’ai infusé la moindre parcelle du monde à ma disposition pour nourrir le temps et l’espace de mes rêves et en accoucher. Mais je sens que l’heure est venue de laisser faire le Vide. Comme si agir éludait d’emblée ce que j’ai à en apprendre. En aurai-je le courage ? Quand tout est vide, on n’est plus protégé, et il faut alors accepter de se laisser traverser, supporter cette vacuité et en attendre les effets.

J’ouvre les pièces, l’une après l’autre, je dois inaugurer le bal de la journée qui commence. La chambre de ma fille est calme, mais – même débarrassée de son contenu – continue d’exister en tant que telle, et constitue désormais un espace inhabité dans lequel je peux marcher, courir, m’allonger, crier, danser, rire, chanter ou me taire… tout comme m’y asseoir et ne rien faire. Je souris : les murs n’ont aucune importance, la pièce n’est plus un contenant, son vide est devenu un contexte, un espace de possibles, que je peux déployer à l’infini au gré de mon imagination. Rien à voir avec le néant des nihilistes.

Oubliées les chambres désertes qui serrent le cœur, la maison vaisseau-fantôme. Dans l’espace nu, on devient libre de circuler et de se percevoir. J’entends mes pieds nus effleurer le sol, le souffle soudain plus ample de ma respiration, mon cœur qui reprend sa course joyeuse.

Dans le vide, on chemine.

***

« L’homme libre suit la Voie, il n’est pas domestiqué ni dressé, il est vide comme le Ciel ». Tchouang Tseu

*René Char, Fureur et mystère.

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« Je ne te retiens pas. »

Tout là-haut, l’orage gronde, l’ampleur de son tonnerre agrandit l’espace.

Sur terre, nous sommes sortis sur la terrasse. Mon fils a passé son bras autour de mon épaule, les miens entourent sa taille et celle de ma fille. Collés les uns aux autres, passagers de notre toute petite sphère dans l’univers immense, nous sommes aux premières loges. Silencieux.

Le ciel stroboscope ses lueurs et je me réjouis de la contemplation émerveillée, l’attention fine que mes enfants accordent à l’événement. Déflagrations de la foudre, flammes dans le noir, éclairs, composent un chaos indescriptible mais font aussi écho à ce qu’il peut y avoir de plus profond en chacun de nous. En cet instant, nous partageons le même mouvement interne d’ouverture à la beauté que provoquent les grands déchaînements de Mère Nature.

Tous nous avons été enfants, adorateurs du Rien, prompts à nous emparer de trois brins d’herbe pour en faire une mer déchaînée sous le vent. Pour l’heure, les plus légers déplacements d’air, subtiles montées d’effluves de pétrichor, la moindre explosion de goutte sur la terre sèche sont autant de réminiscences de cette pêche à l’infime qui exhaussait le réel de nos enfances. Un temps d’écoute flottante aussi, qui – à l’instar du Rire – éclipse le moi, provoque un dessaisissement physique : les visages de mes enfants sont libérés de toute tension, défaits comme dans les rêves.

Gouttes et éclairs se sont faits plus rares, nous réintégrons la maison à regret. Tout instant tendre passe toujours si vite, tout est passé si vite. La vie nous échappe, l’heure est venue de nous séparer, mes enfants partent vivre leur vie d’étudiants hors de la maison, et je vieillis. C’est à dire que je commence à comprendre – au sens étymologique de prendre avec soi, intégrer – qu’il y a dans une vie des choses que l’on fait pour la dernière fois et que le temps du souvenir va arriver.

Se séparer, être séparé. Chacun d’entre nous sait ce que cela signifie, nos vies entières se dessinent dans ce mot. Depuis peu, une toute nouvelle sensation s’exacerbe en moi, prend un relief inédit à la pensée qu’ils ne seront bientôt plus tout à fait là. Je les regarde et leur souris, doucement. J’ai découvert avec eux l’amour qui résiste et grandit avec le temps, mais aussi – comme le disait Sartre – que nous ne sommes jamais indispensables à quelqu’un, juste nécessaires.

Etre séparés. Je les ai armés, il faut y aller et l’on ne devient vraiment humain qu’en affrontant ce danger. Je mets tout le poids de ma tendresse dans mon sourire, je le voudrais bouclier, philtre d’invincibilité propre à les protéger de toute douleur au moment de les envoyer naviguer.

A l’heure de leur départ, mon dernier sourire pour eux sera d’autant plus tendre que je sais désormais de quoi il retourne.

***


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« Je vous aime et j’ai eu une bonne vie. »

Le téléphone a sonné, une dose surnuméraire de vaccin m’attend. J’ai embrassé mes enfants, puis claqué la porte.

Beau temps mer d’huile. Caillot de sang ou thrombose ? Ce coup en traître du corps – que tant redoutent ! – ne provoque aucun remous intérieur. Je reste de marbre face à l’éventualité d’un accident. Dans une indifférence totale, dont la matérialisation adhère si parfaitement à ce que j’en pressentais que je m’en trouve curieusement ragaillardie.

Car quoiqu’il en soit, que peut-il bien m’arriver ?

Mes enfants sont sur pied, ce sont deux très jeunes adultes mais suffisamment armés pour avancer seuls dans la vie. J’ai eu l’inestimable chance de pouvoir grandir, étudier, voyager, développer curiosité et créativité, donner la vie, et aimer. Seul « inconnu » de ce parcours, l’état amoureux simultanément partagé. Mais il est désormais trop tard. Au-delà d’un demi-siècle d’âge, les femmes ne font plus rêver grand-monde. Et au fond, pour quel résultat ? J’aurai connu des formes d’amitié et d’amour moins brûlantes sans doute, mais durables. La messe est dite, je peux me lever sans laisser d’autre regret derrière moi.

Tout en marchant vers l’officine, je souris à cette expérience inédite pour moi consistant à se confronter à la possibilité de sa propre mort. Avant de partir, je suis montée voir mes enfants dans leurs chambres, leur ai dit en riant que je les aimais et avais bien vécu, et de faire une belle fête pour mon enterrement. Je ne crois jamais avoir rien dit de plus honnête qu’en cet instant précis.

Un pas léger après l’autre, j’avance sourire aux lèvres vers l’éventualité de ma disparition. Car oui, je trouve gaie l’idée de fausser compagnie à cette chronique d’une répétition annoncée à laquelle la vie nous confronte en vieillissant, quoique nous en puissions dire.

En ouvrant la porte de la pharmacie, j’ai pensé aux derniers mots de mon arrière grand-père à sa femme, sur son lit de mort : « Marguerite, je n’ai qu’un seul regret. Ne pas t’avoir appris à faire de la bicyclette. » Dernière miette de vie, qu’on pourrait trop vite croire insignifiante, au moment même de se quitter pour toujours.

Mais si drôle et touchante, du fait même d’être dérisoire. L’histoire d’une vie, de toutes nos vies.


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« Même pas un endroit où pleurer seule. »

Le week-end s’achève sens dessus-dessous. La maison est un bazar sans nom.

Ce soir, je n’ai plus de mots. Le désordre qui règne dans toutes les pièces -sans exception- est indicible. Ranger ? La lutte est sans issue, toujours recommencée, éternellement vouée à l’échec. Tout cela n’a aucun sens, m’anéantit : dans ce chaos, il n’y a pas de « pourquoi » possible, rien que l’arbitraire des objets qui imposent leur loi.

Habituellement, domestiquer le désordre ambiant ne me préoccupe pas outre mesure. La désorganisation quasi permanente de l’espace familial contient la dose de créativité et de souplesse nécessaires à l’idée que je me fais d’une maison vivante. Mais ce soir, ce déferlement contient une menace : la sensation curieuse que les objets me rentrent dedans.

Ma relation avec eux s’est toujours avérée conflictuelle. Pieds et coins de table, poignées de porte, vitres, meubles… sont autant de pièges contre lesquels je bute perpétuellement. Leurs surfaces me repoussent comme les élastiques d’un ring, je ricoche sans prise, la désorientation est immédiate. Je ne sais plus où je me trouve.

Frontière mal établie entre le soi et le non-soi, que les objets perturbent. Seule, l’immersion complète dans l’eau me permet d’expérimenter pleinement ce qui participe du « dedans » et du « dehors » de l’enveloppe corporelle. Le reste du temps, l’espace est un lieu toujours vaguement flottant, dans lequel ne tiennent aucune position ni ancrage précis. Avec en corollaire, la question que cela induit : suis-je dans ma tête ou dans le monde réel ?

Retranchée dans le canapé, j’embrasse du regard l’étendue du désastre. Supportable tant qu’un minimum d’harmonie reste maintenu, la dissonance excède en cette fin de journée un point de saturation. Dispersés aux quatre coins de la pièce sans aucune cohérence, tout en angles, aspérités et arêtes vives, les objets fragmentent et poinçonnent en « miroir » l’unité intérieure de laquelle je tire habituellement le sentiment d’exister. L’angoisse de morcellement, voilà le lieu de la menace.

Le confinement, et maintenant le couvre-feu, ont fait émerger ce paradoxe : douillette dans un premier temps, la cohabitation permanente avec les objets comme avec mes proches a rétracté mon espace vital, et l’affecte. Depuis quelques temps, la proximité que j’entretiens habituellement avec eux prend des accents de promiscuité, attaque mon intériorité. La maison fonctionne en open space, chacun y évolue sous le regard constant des autres et je n’y ai pas d’endroit réellement à moi, à savoir qui ne soit pas partagé. Coercition subtile, mais redoutablement efficace : la nuit dernière, j’ai à nouveau rêvé d’évasion. A demi-morte d’angoisse d’être attaquée, je cherchais ma voiture dans un parking pour m’enfuir, sans jamais la retrouver.

Jusqu’à l’âge de 33 ans, j’ai vécu seule. Aujourd’hui encore la domesticité et ses contraintes restent compliquées, la cohabitation avec autrui vécue fondamentalement comme une abrasion. Les années qui s’accumulent et la douleur quasi-permanente ajoutent aussi à cet effritement, au point que j’ai de plus en plus souvent la sensation d’errer comme un fantôme dans mon corps désaffecté.

Il me faut un no man’s land. Un lieu dans lequel préserver l’ultime réduit du dedans de soi*, sans lequel l’essence d’un être s’altère, jusqu’à complète disparition.

***

  • in « La dénaturation carcérale. Pour une psychologie et une phénoménologie du corps en prison »,
    J. Chamond

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« Tu es adulte, mais pas finie. »

Les bougies de mon gâteau d’anniversaire ont un peu coulé. Les années s’additionnent, il me faut plus de temps pour les souffler. « Tu es adulte, mais pas finie» : quoiqu’ancienne, ta boutade reste juste, et je souris à cette flammèche d’enfance qui n’en finit pas de se consumer en moi. Vieillir oui, mais devenir adulte ?


Inachevée. Telle je suis, telle je resterai. J’ai mis de côté l’idée absurde de me parfaire, comme s’il fallait remettre à plus tard le fait d’être totalement soi, vivre indéfiniment dans cet espoir. D’ailleurs, sait-on jamais qui on est ? On croit qu’en vieillissant on saura, et – un jour – en entamant un énième dessert d’anniversaire, on découvre que non, toujours pas. Et que c’est très bien comme ça.

La pandémie a fissuré la routine de nos vies. Comme tout un chacun, j’ai été ramenée à l’instant présent, sans plus pouvoir tirer de plans sur la comète. Hormis vivre au jour le jour, hic et nunc, dans l’incertitude de l’à-venir. Les choses se sont faites, défaites, refaites, dans un désordre pourtant régénérant en ce sens qu’il a restauré pour moi un émiettement, une a-synchronie nécessaires. Au fil de l’écoulement de ce temps disloqué, je me suis sentie une nouvelle personne chaque jour, chaque mois, sans aucun souci de prendre la suite de moi-même.

Peut-être la nécessité de cet émiettement m’est-elle personnelle, dans la mesure où elle est probablement liée à ce que certaines études ont démontré d’une faible cohérence centrale qui dominerait toutes les expériences sensorielles des personnes autistes, et conduirait à une perception fragmentée des informations. Perception particulière, qui a certes des désavantages dans le sens où elle peut se révéler particulièrement envahissante, voire déstructurante pour qui l’expérimente. Mais aussi – ce que ne souligne à ma connaissance aucune étude et sans que je puisse l’expliquer -, procure l’inestimable avantage de me donner accès à une connaissance du dedans, sensible, dont l’acuité et l’intensité sont source d’un plaisir indescriptible.

Cette adaptation involontaire créée par la pandémie aura eu une autre conséquence vertueuse inattendue : en m’intimant à vivre dans l’instant, elle m’aura définitivement débarrassée de l’injonction sociale à être une identité continue, stable, circonscrite, et permis d’être enfin, simplement, à ce que je vis.

Mes mues gisent à terre. Tout ce qui m’est nécessaire à vivre une vie vibrante, brillante, est présent en moi : soit ma capacité à créer, que cette désorganisation générale a réactivé. En me donnant le temps de l’exercer, mais surtout en restaurant de manière mimétique un chaos intérieur qui est au cœur du désir, initie sa pulsion.

Pulsion qui nous décentre, nous projette hors du temps, hors de nous-mêmes. Quand on crée, on est enlevé à soi-même, saisi, totalement immergé dans l’instant. Je ne parle ici pas de pleine conscience (qui suppose un exercice de concentration donc de volonté et de contrôle), mais bien au contraire d’une pleine inconscience : de soi, de l’extérieur, du temps. Rien n’existe en dehors de la puissance de ce qu’on éprouve quand on crée. Il n’y a plus de dehors, juste le plein intérieur et la violence de cette captation soudaine et totale. Sauvagerie vitale, sans thermostat, dérégulation absolue. A tel point qu’être saturé.e par cette puissance est « tout à fait mal vu par le quant-à-soi de l’adulte, pour qui ne pas être englouti dans la pulsion, les émotions constitue un progrès. »*

Pour moi, tout se joue à l’exact inverse. Sans cette puissance irraisonnée, je ne suis plus moi. Ma part déraisonnable, mon hyperémotivité, mon impuissance à contrôler le flot de mes émotions sont les racines de ma capacité à penser, ma conscience même. Leur saturation, propre à l’autisme et son fonctionnement, mon essence.

J’aurai passé une grande partie de ma vie à me contrôler pour m’adapter à l’attente de la société, à l’injonction irréalisable à devenir une adulte accomplie. En arrêtant de prendre sur moi, en renouant avec ce déséquilibre qui relance indéfiniment et permet d’aller de l’avant, j’ai retrouvé le bonheur de la réinvention permanente. Et partant, la profondeur et la radicalité de cette immersion dans laquelle la joie de créer est parfaite, complète, habite le monde, infuse l’univers, submerge tout, imbibe chaque parcelle de l’existence.

Sans fond, sans fin. Quand on est habité.e par cette joie-là, rien n’est jamais défini, ni figé. Dans cette corporéité sans contours, on danse avec les atomes.


« Tout ce qui est simple, tout ce qui est fort en nous, tout ce qui est durable même, est le don d’un instant.(..) On se souvient d’avoir été, on ne se souvient pas d’avoir duré. » G.Bachelard, l’intuition de l’instant.

*R.P Droit « Esprit d’enfance. »

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« Je touche du bois »

Sous ma paume, le bois de la table. Rassurant : ce que nous touchons est ce dont nous ne pouvons douter.

Levée trop tôt, je touille péniblement mon thé d’une main. De l’autre, je décrypte distraitement le braille des aspérités de la table sur laquelle j’ai posé ma tasse. Peu à peu, ce meuble pourtant familier gagne en réalité sous mes doigts. Quelques minutes plus tard, l’espace de la cuisine a réintégré mon cerveau : comme si la peau – au contact des objets – permettait à notre conscience de s’incarner et l’étendait à un espace infiniment plus grand que celui auquel nous circonscrit notre corps.

Premières gorgées. Éveil de la bouche, passage dans l’œsophage, dégringolade dans l’estomac. Avec la sensation du liquide, de son poids, sa chaleur, je reprends peu à peu conscience de ce corps dont la nuit m’avait dépossédée, réintègre mon enveloppe matérielle. Je pense à tout ce qui s’imprime en nous par le biais de la sensation : conscience du corps, de la réalité, du « moi », de l’autre aussi. Le confinement est de retour, avec pour corollaire cette curieuse sensation de vivre dans un corps-moi orphelin. L’habituel bonheur d’être seule dans la cuisine n’a pas la même saveur ce matin. La raréfaction de nos contacts sociaux a des accents de dessiccation, qui effritent toute une somme de petites choses et font vaciller la réalité d’autrui. Une appréhension rôde, tenace.

« Tu es là ? » Mon fils vient de faire irruption. Il m’entoure de ses bras, attend que je le serre à mon tour. Fort, et surtout par surprise ! Code corporel secret aux allures d’électrochoc, qu’il réclamait toujours enfant pour calmer l’éparpillement causé par son autisme et son hypersensibilité, et retrouver ainsi la sensation d’un corps unifié. Jeune adulte aujourd’hui, il maintient ce rituel, mais la finalité en est différente : souvent isolé dans sa chambre en haut de la maison pour y travailler, il en redescend à intervalles réguliers pour vérifier que ses proches sont toujours là, et cette étreinte réciproque le rassure quant à notre réalité et la sienne.

Appréhender tactilement pour ne pas appréhender mentalement ? Peut-être aussi, pour garder vivante en nous notre humanité. Depuis les premiers temps du confinement, une image me taraude : celle des prisonniers dans leurs cellules. Dont le sort m’accable plus que jamais tant leur précarité face à la pandémie aggrave l’isolement déjà proprement inhumain qu’ils ont à vivre en ces lieux, dans lequel le corps est banni de toute médiation relationnelle autre qu’utilitaire.

Cet après-midi, j’ai arpenté mon quartier, pendant l’heure autorisée. Angoisse des rues désertées, sentiment d’irréalité se bousculaient dans ma tête dans cet espace devenu « non-lieu ». Mais aussi, sensations dont l’expérience corporelle que nous fait traverser ce confinement habille d’une vertu précieuse : nous aider à toucher littéralement du doigt, à intégrer autrement que mentalement un peu de la réalité de la prison. Et nous mettre ainsi enfin en empathie – ne serait-ce qu’un instant – avec « ce désert vide d’humanité, là où, pour ne pas devenir fou, il faut puiser en soi la capacité de penser et de ressentir. »*

Confinement, prémisse de changement pour repenser l’incarcération ?

***

« Je sais maintenant que chaque homme porte en lui — et comme au-dessus de lui — un fragile et complexe échafaudage d’habitudes, réponses, réflexes, mécanismes, préoccupations, rêves et implications qui s’est formé et continue à se transformer par les attouchements perpétuels de ses semblables. Privée de sève, cette délicate efflorescence s’étiole et se désagrège. Autrui, pièce maîtresse de mon univers… Je mesure chaque jour ce que je lui devais en enregistrant de nouvelles fissures dans mon édifice personnel. »
M.Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique.

*source : Rites de passage, le corps éprouvé. Cristina Figueiredo – L’Ecole des parents, n°612.2015

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