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« Je sens l’étau qui se desserre.»

Un énième verre vient d’exploser sur le carrelage. Les choses m’échappent, mon corps se comporte de plus en plus souvent en traître. Il y a de la friture dans mes interactions avec mon environnement, mais l’isolement social provoqué par la pandémie n’est pas seul en cause.

L’heure est venue d’aller dormir. Hélas, le verre de lait supposé m’aider à convoquer Morphée n’est plus que flaques et fragments de verre éparpillés sur le carrelage de la cuisine. Bien qu’hors de propos en de si vénielles circonstances, une bouffée de désespoir m’étreint. Comme si m’accorder le moindre petit plaisir s’avérait depuis quelques temps immanquablement hors de portée, comme si je n’arrivais plus à obtenir de retour.

Même la technique consistant à convoquer le souvenir d’une caresse, d’un baiser, d’un endroit aimé… ne suffit pas à apaiser cette montée de stress intempestive : libido en berne et douleurs chroniques ont lentement corrodé toute possibilité d’accueillir et de ressentir le moindre influx sensoriel plaisant. Au cœur de tels moments d’angoisse catastrophique, il y a urgence pour moi à trouver des sensations corporelles propres à restaurer rapidement le sentiment d’exister dans mon corps.

Mon corps ne m’appartient plus. M’a-t-il d’ailleurs jamais appartenu ? J’ai l’impression de n’avoir jamais été réellement touchée. Force m’est de constater qu’encore aujourd’hui, sensation externe et ressenti interne ne coïncident pas. Or, sans mémoire de cet accolement-là, la sensation reste inaffectée, c’est à dire qu’elle n’atteint pas son but et ne provoque dès lors rien en retour. Je suis une page blanche sur laquelle les sensations peinent à s’imprimer, un corps en peine de mythologie personnelle.

Mais il est trop tard pour faire marche arrière. Mon corps devient chaque jour plus pesant, corps que je traîne, corps à la traîne, entité fantôme dont je conserve – à la manière d’un membre amputé – la conscience, mais plus la sensation. Curieux cadeau du vieillissement qui veut qu’on perde peu à peu le ressenti de son corps mais que la carte mentale du corps « d’avant » persiste.

Au fur et à mesure que se déconstruit l’image de ce qui me tenait lieu de corps, je réalise combien la perte des ressentis corporels modifie l’évidence, la familiarité naturelles que j’entretenais avec lui. Il se passe des choses en son intérieur qui ne dépendent pas de moi, et cette entité toujours vécue comme inaliénable me devient à présent étrangère, chacune de ces modifications provoquant une forme de dénaturation.

Le résultat est sans appel : la perte de la sensation d’unité provoquée jusqu’ici par les retours sensoriels et sociaux de mon environnement écorne mon habituel sentiment de solidité intérieure. J’ai l’impression d’habiter un palais de cristal, une chiquenaude le suffirait à fendiller de toutes parts. Peu à peu, l’étau du monde extérieur se desserre, je n’ai plus prise sur les choses et tout me fait défaut.

Victoire par chaos. Hier, Eros apportait la preuve, aujourd’hui Thanatos et la souffrance. Deux faces d’une même réalité : l’une jusqu’ici naturelle, l’autre encore étrange, porteuse d’un langage que je ne comprends pas d’instinct.

En s’imposant à la conscience, l’extinction des sensations, du désir, du sujet désirable – donc désirant – génère une inflammation. L’incendie est déclaré, mais impossible d’extirper cette épée de Damoclès qui s’enfonce chaque jour un peu plus profondément, d’échapper à ce qu’elle impose : regarder sa propre mort de son vivant, et lui faire face, yeux grands ouverts.

Il faut le temps que la greffe prenne.

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« La conscience est soutenue par le corps, et vacille et se tient sur la pression tremblante du sang comme la coquille d’oeuf sur un jet d’eau. » Paul Valéry, Cahiers I, Soma et CEM.

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