« Même pas un endroit où pleurer seule. »

Le week-end s’achève sens dessus-dessous. La maison est un bazar sans nom.

Ce soir, je n’ai plus de mots. Le désordre qui règne dans toutes les pièces -sans exception- est indicible. Ranger ? La lutte est sans issue, toujours recommencée, éternellement vouée à l’échec. Tout cela n’a aucun sens, m’anéantit : dans ce chaos, il n’y a pas de « pourquoi » possible, rien que l’arbitraire des objets qui imposent leur loi.

Habituellement, domestiquer le désordre ambiant ne me préoccupe pas outre mesure. La désorganisation quasi permanente de l’espace familial contient la dose de créativité et de souplesse nécessaires à l’idée que je me fais d’une maison vivante. Mais ce soir, ce déferlement contient une menace : la sensation curieuse que les objets me rentrent dedans.

Ma relation avec eux s’est toujours avérée conflictuelle. Pieds et coins de table, poignées de porte, vitres, meubles… sont autant de pièges contre lesquels je bute perpétuellement. Leurs surfaces me repoussent comme les élastiques d’un ring, je ricoche sans prise, la désorientation est immédiate. Je ne sais plus où je me trouve. Victoire par chaos.

Frontière mal établie entre le soi et le non-soi, que les objets perturbent. Seule, l’immersion complète dans l’eau me permet d’expérimenter pleinement ce qui participe du « dedans » et du « dehors » de l’enveloppe corporelle. Le reste du temps, l’espace est un lieu toujours vaguement flottant, dans lequel ne tiennent aucune position ni ancrage précis. Avec en corollaire, la question que cela induit : suis-je dans ma tête ou dans le monde réel ?

Retranchée dans le canapé, j’embrasse du regard l’étendue du désastre. Supportable tant qu’un minimum d’harmonie reste maintenu, la dissonance excède en cette fin de journée un point de saturation. Dispersés aux quatre coins de la pièce sans aucune cohérence, tout en angles, aspérités et arêtes vives, les objets fragmentent et poinçonnent en « miroir » l’unité intérieure de laquelle je tire habituellement le sentiment d’exister. L’angoisse de morcellement, voilà le lieu de la menace.

Le confinement, et maintenant le couvre-feu, ont fait émerger ce paradoxe : douillette dans un premier temps, la cohabitation permanente avec les objets comme avec mes proches a rétracté mon espace vital, et l’affecte. Depuis quelques temps, la proximité que j’entretiens habituellement avec eux prend des accents de promiscuité, attaque mon intériorité. La maison fonctionne en open space, chacun y évolue sous le regard constant des autres et je n’y ai pas d’endroit réellement à moi, à savoir qui ne soit pas partagé. Coercition subtile, mais redoutablement efficace : la nuit dernière, j’ai à nouveau rêvé d’évasion. A demi-morte d’angoisse d’être attaquée, je cherchais ma voiture dans un parking pour m’enfuir, sans jamais la retrouver.

Jusqu’à l’âge de 33 ans, j’ai vécu seule. Aujourd’hui encore la domesticité et ses contraintes restent compliquées, la cohabitation avec autrui vécue fondamentalement comme une abrasion. Les années qui s’accumulent et la douleur quasi-permanente ajoutent aussi à cet effritement, au point que j’ai de plus en plus souvent la sensation d’errer comme un fantôme dans mon corps désaffecté.

Il me faut un no man’s land. Un lieu dans lequel préserver l’ultime réduit du dedans de soi*, sans lequel l’essence d’un être s’altère, jusqu’à complète disparition.

***

  • in « La dénaturation carcérale. Pour une psychologie et une phénoménologie du corps en prison »,
    J. Chamond

20 Commentaires

Classé dans journal, Uncategorized

20 réponses à “« Même pas un endroit où pleurer seule. »

  1. Cela me fait penser à « Une chambre à soi » de Virginia Woolf ! C’est aussi l’insociable-sociabilité liée à la condition humaine, exacerbée par le confinement. Kant est intéressant à ce sujet : « L’homme a une inclination à s’associer, parce que dans un tel état il se sent plus qu’homme, c’est-à-dire qu’il sent le développement de ses dispositions naturelles. Mais il a aussi un grand penchant à se séparer (s’isoler) : en effet, il trouve en même temps en lui l’insociabilité qui fait qu’il ne veut tout régler qu’à sa guise et il s’attend à provoquer partout une opposition des autres, sachant bien qu’il incline lui-même à s’opposer à eux. »
    Votre très beau texte m’a donné envie de revenir sur ces deux monuments de littérature. merci de m’en excuser ainsi que du message parti trop vite.

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    • Un grand merci de vos lignes ! Il se trouve que j’ai enfin lu Virginia Woolf il y a très peu de temps, avec « La promenade au phare », et que j’ai adoré le sujet, l’écriture, le style… Cela étant, je suis loin de son talent ! :-)) Je vais poursuivre avec « Une chambre à soi », alors, merci de cette suggestion. Quant à ce que dit Kant, si je partage ce qu’il dit de l’ouverture aux autres comme un possible développement de ses dispositions naturelles, en revanche sa vision de l’insociabilité m’est plus lointaine. Je veux dire par là, que la volonté de contrôle et d’opposition qu’il établit comme inhérente à l’être humain, reste pour moi différente -bien que complémentaire- de ce que j’essaie de partager dans ce texte : l’insociabilité nécessaire à maintenir un espace intérieur clair, ou du moins suffisamment vide pour que je puisse penser, créer, et me sentir par là-même y exister.

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  2. Bon jour,
    D’un espace à soi à celui d’un espace pour soi … n’ y a t il pas de solution quant à créer cet espace pour soi ?
    Bon courage et bon week-end.
    Max-Louis

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    • Bonjour Max-Louis, je crois – et c’est peut-être une posture un peu radicale ! – qu’en l’occurrence il ne s’agit finalement même pas d’espace disponible à aménager ou non dans la maison. Fondamentalement, un espace pour soi sous-tend pour moi qu’il doive être hors les murs familiaux. Psychologiquement , je trouve une grande différence entre le fait de pouvoir être seule au milieu des autres, et revendiquer un espace dans lequel personne ne puisse avoir accès. Merci quoi qu’il en soit de ce commentaire, qui me pousse à creuser ma réflexion !
      Bon week-end,
      Esther

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  3. Je te comprends Esther.
    Avec une vie familiale très dense (surtout psychologiquement) dû au covid, je ressens bien le même désir d’espace… ce besoin d’exister ailleurs quelques instants pour tenir la route…
    Je puise de plus en plus loin pour garder le cap.

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    • C’est beau, cette image de « tenir la route » ! Elle m’a envoyé instantanément des images d’échappées sauvages, cheveux au vent dans les grandes plaines :)) Tu parles de aussi besoin d’exister ailleurs pour garder le cap, et je partage avec toi l’idée qu’une des vertus de cette nécessaire solitude est de nous permettre sinon de trouver une direction, du moins de résister. Il faut puiser loin, c’est vrai mais je me dis parfois pour m’encourager que cela me permettra peut-être de découvrir de nouvelles ressources que j’ignorais ? 😉 Je t’envoie une brassée de positivité, bon week-end et merci pour ce nouvel échange !

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  4. Les choses et même les êtres parfois nous encombrent. Le repli n’existe pas. Je rêve qu’un conteneur recule à ma porte et que j’y lance à bout de bras tout ce fatras qui embrouille mon regard et encombre mes pas. Je gribouille des plans d’évasion dans un village perdu en Haïti ou dans les fins fonds enneigés de l’Abitibi et j’y crois dur comme fer. J’appelle moi-même un taxi pour voir les autres disparaître baluchons sur l’épaule. Si un matin la paix tant espérée se présente à moi, j’ai bien peur qu’elle ne soit vêtue d’un long manteau noir et d’une faux acérée. Et le sens de toutes choses revient prendre sa place et le sourire des autres de rallume. Et bientôt encore, lentement comme une toile qui se repeint elle-même encore et encore, une casa toute blanche et superbement vide sous le soleil des Antilles vient calmer ma tête de linotte. Salutations chère Esther.

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    • Je sais bien que tu as raison, que le repli parfait n’existe pas. Et que sans les autres, nous nous « effriterions » tout aussi sûrement . « Autrui, pièce maîtresse de mon édifice » comme l’écrivait Michel Tournier dans son « Vendredi ou les limbes du pacifique », cqfd. Mais pour nos têtes de linotte respectives, dans lesquelles tout tourne à vitesse folle (il n’est que de te lire^^), je crois que cet encombrement, la saturation qu’il induit rend les choses encore plus aigües. Je souris de ton rêve de maison blanche et vide sous les soleil des Antilles : je porte (et convoque comme toi) en moi depuis si longtemps celui d’une petite maison de pêcheur blanche, vide, sans fenêtres ni portes, sur une île grecque.
      Salutations itou, cher Flying Bum. Te lire m’est toujours un plaisir et un réconfort de t’y trouver aussi encombré que moi 😉

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  5. Il me semble que nous avons tous besoin de cet espace à soi, de cette bulle dans laquelle nul autre que soi ne peut rentrer. Je te comprends, je le crois, très bien, Esther.

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    • Cette bulle à soi dans laquelle nul autre que soi ne peut rentrer, je pensais jusqu’à il n’y pas si longtemps qu’elle était un besoin partagé par tous. Mais pour avoir posé la question autour de moi, je me suis rendue compte que ce n’était pas si simple, et que pour certain.e.s la transparence à autrui prime. Quant on parle d’un endroit « secret », bien des personnes confondent ce besoin avec la volonté d’y dissimuler quelque chose… on en devient suspect. Ma volonté d’un endroit dont je sois seule à avoir les clés, dans lequel je puisse aller sans avoir à « justifier » ce que j’y fais a provoqué des réactions pour le moins contrastées ! ;-)) Disposer librement de sa personne, ce n’est pas si simple dans notre société de la transparence et du contrôle… Pour le reste, je suis sûre que tu comprends très bien ce besoin.

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      • Oui, bien sûr que je le comprends, ce besoin.
        Ce qui m’étonne, ce sont ces réflexions, voire ces soupçons que tu as reçus, au nom de la « transparence ». Qu’on le veuille ou non, personne n’est totalement transparent, et ceux qui prétendent le contraire me semblent être de beaux tartuffes.
        Bonne journée, Esther. 🙂

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      • J’ai été aussi étonnée que toi, mais cela venait aussi de personnes dont l’organisation familiale reste assez classique. Et qui n’admet que difficilement ce genre de revendications de la part d’un des membres du couple, en y voyant comme une forme d’infidélité au contrat conjugal. L’autonomie féminine reste fragile, et somme toutes assez récente (cf droit de chéquier, droit de vote, autonomie financière etc…). Ceci explique sans doute cela et les préjugés ont la vie dure.

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  6. Un écrit qui déploie si bien ce sentiment entre intérieur et extérieur, de nos limites
    Merci Estelle

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  7. Cela m évoque comment la vies les autres empiètent sur

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    • Notre intériorité et comment ou pourquoi les laisser entrer ou pas.

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      • Bonjour One day, tout à fait d’accord, c’est une des questions sous-jacentes de ce texte ! Il y a une pression subie par la présence des autres qu’on le veuille ou non, mais aussi celle qu’on choisit ou non de subir, de laisser entrer en nous ou pas. Pas toujours simple de contrôler les entrées indésirables, tout ne dépendant pas forcément de nous. Parfois, notre intimité est exposée aux yeux des autres sans qu’on puisse y faire quoi que ce soit.

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  8. Ça n’aurait pas toujours été le cas, Esther ; j’ai longtemps été un zélateur de la transparence ; mais je souscris à ton propos.

    Cela étant, le confinement et le travail à la maison tandis que les enfants sont au collège m’a ouvert des plages de solitude positive que je n’avais pas avant : bien plus qu’en temps ordinaire je travaille à mes horaires et à mon rythme, me réservant, quand je le souhaite, des moments pour moi seul sur lesquels nul n’empiète.

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  9. Je t’envie ces moments Aldor, et je pense que ce manque de moments seule est à la racine de certaines des réflexions que je partage dans ce texte. Je trouve intéressant que tu qualifies ces temps pour toi de solitude positive, car cela met le doigt sur quelque chose qui me gêne dans mon souhait de solitude : ce qu’l contient de « retranchement », à savoir quelque chose que je soustrais à autrui et que je souhaite en réaction à une situation, plutôt qu’un choix qui viendrait ajouter une dimension à mon périmètre d’action actuel. Même si in fine je sais que trouver cette solitude reviendrait aussi à déployer des choses qui pour l’instant restent en gestation. La liberté a un prix, comme on dit, mais je n’aime pas me sentir « en dette » 🙂

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