« Tu n’as pas ce qu’il faut pour te porter »

Lever difficile, toutes articulations grippées. Depuis que la douleur s’est installée, j’ai oublié le bonheur d’être dépliée.

Epaules, chevilles, genoux dos, poignets. Inflammation généralisée. L’état d’urgence est déclaré, le changement de paradigme brutal : ce corps qui se révélait à ma conscience par le toucher et les caresses se matérialise désormais avec la douleur.

Il est l’heure de me lever. J’inspire profondément, me déplie lentement. Courage, dans quelques heures, j’aurai retrouvé suffisamment de mobilité pour oublier, jusqu’au lendemain.

Chance ! Mes mains sont épargnées. Ce matin, je peux donc prototyper mes nouvelles idées de créations en origami. Assise au milieu d’un fouillis de matériaux indescriptible, je suis en proie à une gaieté proche de celle que j’expérimentais enfant en manipulant les petits parapluies en papier coloré posés sur l’énorme café liégeois que mon grand-père et moi dégustions en cachette chez le glacier, histoire de lui faire oublier les rigueurs du régime alimentaire inique imposé par ma grand-mère.

Plier, déplier. Replié, déployé. Ouvert, fermé. Gestes familiers. Mais quelque chose s’est installé, interfère. Mal, plus mal. A l’instar du mouvement en « pop-up » du parapluie, la douleur chronique génère un effet stroboscopique qui – à la longue – désarticule, soumet à une intermittence épuisante. On, off. A l’intérieur, des fils se touchent, ça grésille. Agitée de soubresauts, je suis dans un couloir dont je ne vois pas le bout.

Raffinement du supplice, la douleur casse une logique corporelle : impromptu, un pic  se manifeste, fait qu’un organe ou un point du corps devient supérieur à tous les autres, cristallise la perception autour de l’intensité des sensations qu’il subit. Toute la hiérarchie sensorielle interne se met à buguer, le corps se morcelle, n’a plus de sens. Multiples, les sensations varient et se renouvellent au fil des endroits, dans un spectre d’intensité et d’effets infini, sans contours ni limites. La douleur hante, produit un effet schizophrène en faisant coexister le corps réel – solide et continu – avec ce nouveau corps fantôme, immatériel. Comme un double défiguré de nous-mêmes, qui menace notre identité habituelle, tord la perception que nous en avons. Jusqu’à parfois nous faire perdre notre articulation avec le monde extérieur, en nous enfermant dans l’angoisse que ce dédoublement procure.

Car oui, l’angoisse de se sentir abandonné à son mal est indicible. Décrire aux autres ce qu’on ressent, leur représenter notre souffrance se heurte au fait que les mots nous manquent, nous font buter contre l’Autre. En cet instant, je pense à mon fils rentré un jour de la crèche le visage zébré de griffures, et qui du haut de ses 2 ans. m’avait expliqué que non, il ne s’était pas battu. Mais que c’était « B. qui lui avait fait ça, parce que tu sais, maman, B. il ne sait pas parler. » Oui, petit d’homme, tu avais déjà compris que la souffrance est sans langage. De surcroît non entendue, au sens latin d’entendere, soit qui dépasse l’entendement : de la souffrance, on peut connaître les causes physiologiques comme psychologiques, mais fondamentalement nous restons incapables de comprendre ce qu’elle signifie.

Car quel sens peut-il bien y avoir à souffrir ?

J’ai examiné mes causes possibles, les ai décortiquées, comprises, évacuées. Plier, déplier, plier. Litanie de la douleur chronique, ce spectre qui ne cesse de revenir pose une question autour de laquelle je tourne, dans l’espoir d’y trouver un signe, une explication décisifs. Mais le corps fantôme subsiste, comme une question à toutes mes réponses, que je ne peux pas chasser, écarter de la conscience, et qui me contraint à lui faire face.

Le corps fantôme de la douleur chronique aigüe, c’est un corps plongé dans une intensité, un excès de réel générateur d’une angoisse qui me fait sinon crier, du moins parler. La douleur est une souffrance sans langage, oui. Comme les autres, je cherche à lui donner des mots.

Je cherche mes mots.

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38 Commentaires

Classé dans Uncategorized, journal

38 réponses à “« Tu n’as pas ce qu’il faut pour te porter »

  1. Quel beau texte et si juste sur les perceptions du corps souffrant et bien sûr cette lacune des mots à laquelle je suis sensible…merci !

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  2. Bon jour,
    « Comme un double défiguré de nous-mêmes, qui menace notre identité habituelle »… cette identité de douleurs qui est aussi comme un deuxième vêtement car quand cette douleur (ou douleurs) est absente que devient la normalité quotidienne ?
    Ne plus souffrir devient anormal … et souffrir fait sens par le simple fait d’exister encore … et comme je dis la souffrance des uns n’est pas celles des autres et les mots sont d’une autre nature mais du même sang de souffrance …
    Max-Louis

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    • Ah, Max-Louis, quelle bonne et juste question de poser la question du moment ou la souffrance disparaît ; comment en effet, retourner à la « normale », la « norme » quand on a été changé, transformé radicalement par la souffrance ? C’est une faille de pensée vertigineuse. Et pourtant, si cela reste dans tous les cas une expérience subjective, elle est partageable. Comme une communauté de souffrance, oui. Merci pour ces mots.

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  3. Physiologiquement, la douleur sert à la survie, souvent, sans elle nous ne saurions pas que nous sommes malades. D’ailleurs, une maladie, l’analgésie congénitale, consiste à ne pas ressentir de douleur. Ce sont des gens qui développent des infections, s’entament la chair, sans s’en rendre compte. Imagines que tu coupes ton chapon de Noël et au moment de le servir à tes convives, ils s’aperçoivent qu’ils ont ton sang en guise de sauce (J’aime bien comme ça sonne !). J’ai lu quelque part, que dans la bible il est écris, qu’il faut enfanter dans la douleur, ce qui fait refuser à certaines personnes les anesthésiques, et dans le même logique, de l’utilité de la douleur pour aller à Dieu, Sainte Thérèse de Lisieux n’a pas eu droit aux injections de morphine que recommandait son médecin, la mère supérieure s’y opposant, pourtant, elle a morflé, comme on dit, et y trouvait une explication ;

    « Jamais je n’aurais cru qu’il était possible de tant souffrir ! Jamais ! Jamais ! Je ne puis m’expliquer cela que par le désir ardent que j’ai eu de sauver des âmes. ».

    C’est une des réflexions que j’ai eu ce matin, la question de sauver son âme. Je l’ai reliée au fait que depuis quelque jour j’écoute cette chanson dont le titre est « Mettre nos âmes à l’abri »

    En fait, avec les événements actuels, je me suis replongé dans l’histoire de Jean Moulin, enfin, plus précisément à la suite de propos d’une gilet jaune qui hier, dans une interview, appelait à faire un grand rassemblement qui inclurait « même les racistes », j’en parle sur mon blog.

    Pourquoi Jean Moulin ? Parce que pour lui il importait moins de sauver sa peau que de sauver autre chose, on peut l’appeler de différente manière, cette chose, l’âme, ou « l’honneur de l’armée française ». Je dis ça parce que c’est comme cela qu’il a justifié son refus aux allemands, en 1940, alors qu’il était préfet, de faire porter la responsabilité de l’extermination d’un village à un bataillon de tirailleurs sénégalais ; les victimes avaient été faites suite à un bombardement de la Luftwaffe. Les allemands l’ont torturé pour qu’il se soumette, ils l’ont maintenu par exemple sur le corps d’une femme déchiquetée par les obus. Refusant d’obtempérer, il a été emprisonné et pendant la nuit il s’est tranché la gorge pour être sûr de ne pas céder sous la torture (La souffrance, ça sert à faire parler aurait pu te répondre Klaus Barbie !). Heureusement, pour nous, sa geôle était dans les sous-sols d’un hôpital, et il a pu être sauvé in-extremis, par le chirurgien qui l’a opéré. En fait, il partageait sa cellule avec un autre soldat, un tirailleur sénégalais, qui s’est aperçu pendant la nuit qu’il perdait du sang, il dormait à même le sol. La suite, tout le monde la connait, enfin de moins en moins de monde, semble t’il, l’unificateur de la résistance a fini par mourir sous la torture trois ans plus tard, sans avoir parlé. Oui, sa peau importait moins qu’autre chose.

    Il y en d’autres comme lui, je pense à Marguerite Porette, cette écrivaine, qui à la période de l’inquisition a préféré être brulée vive avec son livre « Le Miroir des âmes simples anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d’amour » plutôt que de le renier.

    As-tu remarquer la double signification du verbe éprouver ? C’est Thomas Vinau qui me l’a fait réaliser, dans un poème que je ne retrouve pas, c’est à la fois, subir quelque chose de pénible mais aussi « Faire sur soi-même l’expérience, généralement forte ou profonde, d’une chose. » http://www.cnrtl.fr/definition/éprouver

    Le dolorisme est une « Doctrine qui a donné naissance à un mouvement littéraire qui exalte la douleur en lui attribuant une haute valeur morale, un rôle transformateur et générateur d’activité créatrice. Manifeste du dolorisme de J. Teppe, 1935. »

    On retrouve cette conception de la création chez Artaud, « Nul n’a jamais créé que pour sortir de l’enfer » mais aussi, de manière moins évidente, chez Mallarmé ;

    « Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. »

    En fait, pour lui, les mots servent (hormis quand ils sont utilisées à des fins informatrices, autrement dit, quand ils sont là à des fins poétiques) à faire advenir ce qui est absent, ce qui nous manque, sachant que le manque engendre la souffrance.

    Un peu plus loin Mallarmé ajoute ;

    « Le vers qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire, achève cet isolement de la parole : niant, d’un trait souverain, le hasard demeuré aux termes malgré l’artifice de leur retrempe alternée en le sens et la sonorité, et vous cause cette surprise de n’avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d’élocution, en même temps que la réminiscence de l’objet nommé baigne dans une neuve atmosphère. »

    Non seulement, donc, l’art, fait advenir l’absent, mais en plus il l’accompagne d’une « neuve atmosphère ».

    C’est un peu ce que l’on ressent quand on est touché par une oeuvre.

    « Mettre son âme à l’abri » ou « Sauver son âme », pour moi, c’est parvenir à l’extraire de la souffrance et c’est la fonction de la poésie.

    Je pense que pour Marguerite Porette (elle ne s’est pas présentée à son procès arguant qu’elle n’avait pas de compte à rendre au tribunal sachant dès lors qu’elle irait au bûcher) et pour Jean Moulin (qui savait aussi que son obstination à se taire le mènerait à la mort), la plus belle oeuvre d’art qui soit est immatérielle, c’est la liberté et on sauve son âme à chaque fois qu’on l’éprouve, en cherchant des mots, ou sur un bûcher, ou en sous les coups des misérables qui n’ont pas le bonheur de la connaitre, de l’aimer, pour paraphraser Prévert.

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  4. Je te tiens les mains, Esther, mais ça ne change pas les choses.

    Simone Weil – qui souffrait de nombreux maux – voit dans la souffrance acceptée un chemin – le chemin – vers la libération. Je n’ai jamais compris cette fascination pour les corps se tordant sous la douleur. Ça n’est heureusement pas ton cas.

    Quant à l’indicible… Oui la douleur ne s’exprime pas mais il y a tant de choses qui ne s’expriment pas, que jamais les autres ne comprennent et qui restent enfermées en nous.

    Bon dimanche. L’heure du thé et de la tarte aux pommes est venue.

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    • Mais si, Aldor, ça change les choses de se sentir soutenue, même de loin 🙂 Je comprends ce que voulait dire Simone Weil, mais comme toi, je ne partage pas de fascination pour la douleur. Je rumine cette question depuis un moment, et le texte d’aujourd’hui est un premier bout de réflexion. Mais dont je sens qu’il n’est qu’une introduction, en quelque sorte ; en fait, en terminant de l’écrire, je me suis rendue compte que la structure de la suite était déjà dans ma tête, avec une approche différente. A suivre, et cela m’intéressera comme toujours d’avoir ta réaction 🙂 Quant à l’indicible… j’y ajouterais toutes les choses qui restent tapies à notre insu dans les replis de notre mémoire, sans que nous les comprenions ni ne puissions les exprimer ^^

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  5. Chercher ses mots … peux pas mieux dire.
    Rapide rétablissement à vous, Esther.

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  6. Vos mots et maux me touchent et me racontent une histoire que je connais. Pour moi, dire est presque impossible, comme si la concentration de la douleur ne pouvait s’exprimer qu’en un haïku ou une métaphore, mais ma pudeur m’a souvent empêchée de dire aux autres. Je ne pouvais qu’écrire pour moi-même, avec sauvagerie, contre cette grande cruelle.

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  7. Je suis désolée d’entendre que tu souffres… Un de mes profs de philo, dont je soupçonne qu’il souffrait aussi, ramassé dans son amertume, disait que la santé, c’est le silence des organes. Et c’est la seule phrase que j’ai retenue de lui.

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  8. Cruauté que de n’avoir que des maux en guise de mots …

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  9. Je suis impressionnée !… pas seulement par le texte (tu ne bégaie jamais) mais (moi qui suis si douillette) par ta résistance à la douleur généralisée…

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    • Tu parles de résistance et tu as raison (mais pas d’être impressionnée, je crois qu’on ne peut pas tenter de faire autrement) : la traversée de cette expérience pour le moins particulière est pour moi mobilisatrice. Certains jours, il faut que je me batte vraiment contre le découragement, et cela « muscle » la volonté, pas toujours très vaillante chez moi 🙂

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